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Abdoualye Diouf Sarr.

Chers confrères,
Notre profession pharmaceutique s’est radicalisée en décidant lors de sa dernière Assemblée générale extraordinaire de fermer les officines de Pharmacie sur toute l’étendue du territoire national ce mercredi 22 mai 2019, de 8h à 18h. Ce mot d’ordre de grève d’une gravité certaine est décrété pour protester vigoureusement contre la grâce présidentielle accordée au sieur Amadou Woury Diallo, malfrat condamné 4 mois plus tôt à une peine de 5 ans de prison et à une amende de 200 mille F Cfa pour association de malfaiteurs, de contrebande et exercice illégal de la profession de pharmacien. Seulement, si nous nous reconnaissons le droit de protéger les intérêts de la profession pharmaceutique et des populations dont la santé paie encore un lourd tribut du fait du marché illicite du médicament, il n’en demeure pas moins évident qu’une telle décision me semble discutable moralement et rationnellement.
Cette grève programmée, en plus de ne pouvoir significativement peser dans la lutte pour un environnement pharmaceutique répondant aux meilleurs standards de qualité et de sécurité, constitue une menace réelle pour la santé publique alors que nous avons fait le serment de toujours nous mettre au service du malade et de respecter sa dignité humaine. Il est vrai que le fléau des médicaments contrefaits et de l’exercice illégal de la pharmacie constitue un crime tant au plan sanitaire que socio-économique, toutefois on ne répare pas une injustice par une injustice. Rompre la chaîne de distribution légale du médicament est un acte potentiellement lourd de conséquences pour la santé et la vie de nos concitoyens, car le médicament est un produit unique et stratégique qui malheureusement hélas, trop souvent hélas, fait l’objet de demandes vitales, urgentes, pressantes et imprévisibles. Si nous fermons nos officines de pharmacie, nous risquons le temps d’une journée d’attenter à la sécurité sanitaire du pays à l’image de la mafia du marché parallèle du médicament qui a déjà fait tellement d’orphelins et de veuves dans le pays par un empoisonnement massif et quotidien des populations sénégalaises. Laissons au moins les pharmacies de garde travailler pour assurer aux populations une disponibilité des médicaments d’urgence !
La plaque tournante de ce crime odieux est la ville de Touba qui semble une  zone de non-droit où pullulent des centaines de dépôts clandestins de médicaments jusque devant les structures de santé et qui opèrent dans une totale impunité. Touba a son «Etat», Touba a également son propre réseau mafieux de pharmacies détenu par de puissants lobbys sans foi ni loi, dont le cynisme et l’absence de vergogne n’ont d’égal que leur cupidité et le culte qu’ils vouent à l’argent-roi et aux choses bassement matérielles. Ils ne sont pas des amis de Dieu et de son prophète (Psl), ni fous du fondateur du Mouridisme. Le drame est que le cartel du médicament a étendu ses tentacules pour essaimer dans tout le pays. Et lutter contre la contrebande de médicaments, c’est simplement fermer les dépôts clandestins de médicaments à Touba. Malheureu­sement, tous les gouvernements qui se sont succédé au Sénégal ont reculé face au fléau de Touba et n’ont jamais osé s’attaquer à ce réseau de criminels bien installés dans la ville sainte, pour ainsi faillir à leur mission régalienne de protection des populations. Invitée à un plateau de télévision la semaine dernière, la tutelle s’est employée à répondre à toutes les questions concernant le département de la santé qu’elle dirige, mais a fait le choix d’ignorer royalement les deux questions du journaliste Moussa Sène portant sur les dépôts clandestins de vente de médicaments à Touba et sur le cas de «Keur Serigne Bi» à Dakar.
L’incongruité dans le pays est que tout semble s’affaisser devant la volonté de Touba et une profession aussi sensible, vitale et stratégique que celle pharmaceutique n’a malheureusement pas échappé à la règle.
La lutte contre le marché illicite du médicament transcende la profession pharmaceutique et la mobilisation de ce mercredi, comme celles qui l’ont précédée, risque d’être un coup d’épée dans l’eau.
Chers confrères, si le mot d’ordre de grève est maintenu, je le suivrai plus par devoir de confraternité que par conviction. Nous sommes des cadres assermentés du système de santé, délégataires de service public du médicament pour lequel le législateur nous a accordé un monopole ; dès lors au plan moral, devient difficilement soutenable toute action tendant à priver les malades de leurs traitements pour ainsi les exposer à la souffrance et à la mort.
Nous devons continuer à dénoncer toutes les dérives notées dans l’environnement pharmaceutique sénégalais, mais surtout nous avons l’obligation de sensibiliser les populations sur le danger des médicaments de la rue qui tuent. La meilleure manière pour s’y prendre efficacement, c’est d’abord assurer en permanence un service de qualité aux populations qui finiront par se convaincre de leur intérêt à avoir confiance en leurs pharmaciens.
Tout en ne désespérant pas de la levée du mot d’ordre de grève des confrères pharmaciens, j’invite les concitoyens à tous les niveaux à s’approprier la lutte contre le marché illicite du médicament dont le but ultime est de préserver la santé et la vie des plus vulnérables d’entre nous. Confraternellement !
Dr Mamadou Badara SECK
mamadoubadara@yahoo.fr

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