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Un questionnement s’impose aux sciences sociales et plus particulièrement à la sociologie au regard des effets de la stigmatisation ayant trait au Covid-19. Entre autres effets qui semblent peu «rationnels» pour le sens commun, nous avons le refus de certains agents de santé testés positifs à ce virus de bénéficier de prise en charge médicale. Aussi, des personnes dites «cas graves» se cachent, préférant «rester» à domicile de par leur inacceptation de se rendre dans les structures hospitalières. Et plus, encore, il est à noter un effet qui déshumanise notre société vu que les médias ont fait état de personnes décédées de cette maladie, à qui l’on a tenté de refuser leur dernier droit : «celui d’être enterré» ; une liste loin d’être exhaustive.
Comprendre la stigmatisation, cette question sociale soulevée par le Covid-19 passe par l’intelligibilité des phénomènes et comportements autour de cette épidémie, qui s’inscrivent dans un contexte social ou culturel bien défini. En dépit des efforts consentis par l’Etat, de l’engagement sans faille des soignants, de l’existence d’un protocole thérapeutique qui est plus que probant car donnant des résultats très satisfaisants selon les autorités sanitaires, la stigmatisation liée au Covid-19 reste plus virulente que le virus en soi. Loin d’être un remède contre cette maladie, la stigmatisation vient inhiber les efforts déployés pour venir à bout de cette pandémie.
Par quels mécanismes dans le cas du Covid-19, la stigmatisation est-elle devenue plus grave et plus dangereuse que la maladie en elle-même ?
La question fondamentale qui se pose est de savoir, comment comprendre que des individus se laissent tant happer par cette peur de cette stigmatisation plus forte que de celle de la maladie elle-même, mettant leur santé en danger et celle des autres, souvent des proches, allant jusqu’au péril de leur vie ?
Dès lors, la stigmatisation apparaît comme un des effets pervers de l’adoption des mesures strictes par les autorités étatiques, du mode de communication adopté par les autorités sanitaires pour faire prendre conscience de l’existence de la maladie. Au préalable, il est bon de rappeler que ce phénomène concerne beaucoup de pays, y compris la Chine, qui a vu surgir les premiers cas de Covid-19. Du Sénégal au Gabon, de la Côte d’Ivoire au Cameroun en passant par la République de Guinée, plusieurs pays africains semblent être touchés. A l’état actuel, si du fait de la jeunesse de sa population et d’autres facteurs explicatifs, l’Afrique semble relativement épargnée par la forte mortalité liée au Covid-19 contrairement aux pays occidentaux, il nous a alors semblé intéressant de nous pencher sur ce mécanisme pour le moins marginalisant. C’est le lieu de souligner l’ambivalence de la perception des risques en rapport avec cette épidémie qui suscite de l’exagération du risque (comme l’opposition d’enterrements) ou encore du scepticisme, avec la résistance au port de masque.
La perspective théorique des représentations sociales constitue une alternative crédible au décryptage des comportements individuels et collectifs face à la vague de stigmatisation des personnes testées positives et de leur entourage – des familles entières jetées en pâture, leurs détracteurs profitant de la pandémie du Covid-19 pour leur infliger une «mort sociale» ou encore des familles contestant la cause de décès de leur proches en cas de mortalité en rapport avec le Covid-19.
Les informations données par des mass média semblent constituer des supports non négligeables de la stigmatisation. «Le premier contact de l’homme de la rue avec un danger potentiel passe via les informations médiatiques. Il s’agit d’un savoir d’experts -souvent celui de scientifiques rompus à ce genre de risque- qui est proposé. En fait, les médias ont un rôle crucial dans la transformation d’un savoir d’experts en savoir de sens commun» (Joffe Orfali, 2005).
Seulement, notre attention va essentiellement se focaliser sur les représentations sociales.

Les représentations sociales : fondements de la stigmatisation
Selon Erving Goffman (1963), la stigmatisation est un processus dynamique de dévaluation qui discrédite significativement un individu aux yeux des autres. Aussi, la perception du risque, base de la stigmatisation, n’échappe nullement à l’influence des représentations sociales.
La définition de la représentation sociale que nous retenons renvoie à l’idée d’une interprétation groupale du réel (Cohen, 2015). Il s’agit, selon Jodelet D. (1989), d’un «ensemble d’opinions, d’informations, de valeurs, de connaissances et de croyances sur un objet à savoir l’objet de la représentation» ; rejoignant ainsi l’idée de «la pensée sociale de base» (Joffe et Haarhoff, 2002).
A titre illustratif, la question de la résistance aux injonctions au port du masque, montre tout le poids des représentations sociales sur les attitudes car la représentation sociale qui y est associée fait état du fait que seules les personnes malades portent des masques.
La force de la stigmatisation réside dans le fait qu’elle vient déboulonner le mythe de l’autonomie individuelle dans la mesure où l’individu subit des contraintes sociales. Une illusion par ailleurs dénoncée par Jean-Claude Kaufmann.
Sous un autre registre, Erwing Goffman nous rappelle comment ces dernières engendrent des faits sociaux. Son ouvrage Stigmate qui traite des relations entre les personnes stigmatisées -ou qui pourraient l’être- et les «normaux» (ceux qui représentent la norme) permet de mieux saisir le concept de stigmatisation. Selon lui, il suffit qu’une différence soit traitée en inégalité pour que l’étiquette attribuée à autrui devienne un stigmate. Les normes sociales qui, dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 ont pour équivalent les normes médicales, portent sur les comportements, les conduites et leur intériorisation doit se faire par l’individu pour assurer sa bonne santé ainsi que celle de ses proches.
Etant donné que nous avons affaire à des mesures aussi bien collectives qu’individuelles, nous estimons pertinent d’associer le concept de «représentation» à celui de «perception» car «la perception est articulée à des savoirs sensoriels, la représentation est construite par rapport à des symboles, par rapport à la réalité sociale et par rapport à un savoir social». (1)
Cette épidémie nous permet à foison de revisiter le concept d’«altérité» tout en montrant que le risque est d’abord et fondamentalement une «construction sociale».
La construction sociale du risque notamment de la part de l’Etat, à travers l’instauration de l’Etat d’urgence et ses mesures corolaires, la scénarisation de la communication à travers la lecture à heure fixe du communiqué des autorités sanitaires a semblé nécessaire pour faire prendre conscience aux populations de l’existence de la maladie. Parce que l’Etat gouverne la santé du corps (Memmi 2003), il est procédé à un dépistage systématique des personnes de contact et des soins sous contrainte, notamment pour les personnes «dites» asymptomatiques.
Dès lors, la perception du risque est à la base de tout, qu’il s’agisse de la prévention, de l’acceptation de la prise en charge, de la stigmatisation et même du relâchement noté dernièrement.
Giddens parle de «culture du risque». Socialement et épistémologique, la réflexion s’impose à volonté !
Absence ou faiblesse de cette culture du risque au Sénégal ce qui a conduit à sa construction par les autorités qui ont en charge la santé des populations surtout dans un contexte de «déficit» et mieux de «carence» de structures hospitalières, notamment en cas d’accumulation de cas graves en rapport avec la pandémie du Covid-19.
Du point de vue de la sociologie du risque, la perception du risque motive les conduites, par conséquent conditionne le respect ou non des mesures individuelles et collectives.
En définitive, tous ces éléments jouent sur la perception du risque liée à la pandémie du Covid-19. Vu que la stigmatisation est une construction sociale, la nécessité d’un véritable travail de déconstruction s’impose. La pandémie du Covid-19 pourrait-elle ou devrait-elle être éradiquée uniquement sur le plan médical et sanitaire ?
(1) Helene Joffe, Birgitta Orfali «De la perception à la représentation du risque : le rôle des médias» in Hermès, La Revue, 2005/1, n°41), p. 121-129.
Dr. Tatiana Dieye Pouye MBENGUE-FAYE
Socio-anthropologue de la Santé
Laboratoire GERM – Université Gaston Berger de Saint-Louis. Sénégal

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