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La panne récente de l’unique appareil de cobaltothérapie du Sénégal n’est que l’aspect le plus médiatisé des insuffisances dans la prise en charge de la maladie cancéreuse dans notre pays.
Avec la modification du profil épidémiologique des affections, caractérisée par un recul des grandes maladies infectieuses transmissibles (tuberculose, paludisme, dermatoses infectieuses tropicales etc.), les maladies cancéreuses sont actuellement l’une des principales causes de morbidité et de mortalité. En conséquence, on devrait se doter d’une stratégie nationale adéquate de lutte contre cette maladie. Celle-ci implique la disponibilité et de bonnes accessibilités financière et géographique à des moyens curatifs efficaces qui vont aussi pouvoir determiner une bonne politique nationale de prévention.
Force est cependant de reconnaître l’énorme retard que nous accusons dans ce domaine. Si une ressource humaine bien formée en qualité et peut-être en quantité existe, l’unique service de cancérologie au Sénégal, du Centre hospitalier universitaire Le Dantec, ne réunit pas les exigences nécessaires et suffisantes pour répondre aux besoins de traitement adéquat des principaux cancers au Sénégal. Le cancer étant une prolifération anarchique de cellules, le traitement a pour but de détruire ces cellules anormales. On atteint cet objectif principalement par la chirurgie, la chimiothérapie et la radiothérapie. Ces 3 principaux moyens de traitement sont tous défaillants à l’hôpital Le Dantec.
– la chirurgie qui est celle de tous les organes, car c’est une maladie qui peut se déclarer sur tous les organes et systèmes constitutifs du corps humain. Son succès dépend de la précocité de sa mise en œuvre. Elle conditionne aussi les succés souhaités des autres moyens thérapeutiques.
L’activité chirurgicale du service cancérologie de Le Dantec est dépendante du bloc opératoire central qu’il se partage avec d’autres services (orthopédie traumatologie, chirurgie générale et chirurgie infantile). De plus, nous sommes habitués à l’irrégularité et la discontinuité dans son fonctionnement.
Il en résulte de longues attentes pendant lesquelles certains malades meurent sans jamais se faire opérer ou deviennent inopérables par l’aggravation de la maladie.
– La chimiothérapie : Son succès dépend de la disponibilité et l’accessibilité financière des médicaments, leur administration correcte et régulière et surtout de la capacité à remédier aux inéluctables et parfois mortels effets secondaires. Combien de malades meurent d’effets secondaires graves (anémies, vomissements et infections) que la structure n’a pu gérer au mieux ?
Parfois, 3 à 4 malades se partagent un lit pour recevoir, assis, les indispensables transfusions sanguines pour corriger les graves anémies causées par la chimiothérapie. S’y ajoutent les indisponibilités récurrentes de certains médicaments essentiels et l’inaccessibilité financière d’autres.
– La radiothérapie : L’appareil à l’arrêt est l’unique de cobaltothérapie pour tous les malades du Sénégal. Il faut avoir le courage d’admettre qu’il est désuet et n’est presque plus utilisé nulle part ailleurs, à cause d’une morbidité importante liée au cobalt. Son arrêt définitif, demandé plusieurs fois par les responsables du service, pourrait être interprété comme une sécurité supplémentaire pour les malades et les manipulateurs.
On peut y ajouter des infrastructures absolument pas fonctionnelles, car n’ayant pas été conçues pour faire de la cancérologie.
En définitive, aucun des moyens thérapeutiques de la maladie cancéreuse n’est correctement mis en œuvre dans ce service, malgré la compétence et le dévouement du personnel soignant. L’achat, en urgence, d’autres machines est certes à saluer, mais ne constitue pas pour autant la solution des nombreux problémes que vivent nos concitoyens atteints de cancer.
La solution me semble être l’érection d’une structure hospitalière complète et autonome, exclusivement consacrée aux soins, à la recherche et à l’enseignement de la cancérologie.
– Les soins assurés par une bonne synergie entre les services cliniques et ceux d’aide au diagnostic et les 3 sous-unités de traitement (chirurgie, radiothérapie et chimiothérapie).
Il faut un service d’histopathologie de pointe, un service d’imagerie dans toutes modalités (radiographie standard, échographie, tomodensitométrie et imagerie par résonnance magnétique nucléaire) et tous les autres départements de biologie. Ainsi, le Sénégal pourrait enfin disposer d’un registre des tumeurs qui est un outil indispensable à toute stratégie de prévention.
– La recherche avec comme principaux objectifs de faire de meilleurs diagnostics et surtout de découvrir des traitements plus efficaces, mieux tolérés et financièrement accessibles. Des études épidémiologiques répondant à des normes permettant d’avoir des données précises sur la maladie deviendront faisables.
-L’enseignement pour pérenniser les compétences à tous les niveaux.
Ces actions seront utilement complétées par une bonne politique de prévention, avec un dépistage ciblé des cancers les plus fréquents dans notre pays (gynécologiques et digestifs).
La demande actuelle en cancérologie ne pouvant être prise en charge correctement que par une structure hospitalière exclusivement dédiée à celle-ci.
L’exemple type de ce modèle est l’institut Gustave Roussy de Paris qui est un des plus grands centres de cancérologie au monde. Certains praticiens sénégalais y ont séjourné pendant leur formation.
Le problème de la cancérologie au Sénégal est bien plus complexe et plus global que cette panne, de plus, de l’appareil de cobaltothérapie. Nous devons mettre ensemble nos pensées et nos actions pour y faire face.
De notre capacité à soulager nos concitoyens dans la détresse dépendront nos degrés de responsabilité et notre humanisme. L’Etat du Sénégal n’a pas encore apporté la preuve de sa capacité à secourir ses citoyens souffrant de cancer. Si nous n’y apportons pas les réponses adéquates, ceux qui en ont les moyens iront se soigner en Europe ou chez des élèves maghrébins de l’école dakaroise, pendant que les autres vont mourir parce que trop pauvres pour survivre, comme le déplore Jean Ziegler : «La capacité actuelle du monde à laisser les gens mou­rir est véritablement ahurissante. Nous savons que, chaque année, 8 à 10 millions de personnes meurent parce trop pauvres pour survivre.» Faisons en sorte que les cancéreux de notre pays n’en fassent pas partie !
Pr Mame Thierno DIENG
Service de Dermatologie-
vénérologie
Université Cheikh
Anta Diop Dakar
Faculté de Médecine,
de Pharmacie et d’Odontostomatologie
Chu Aristide Le Dantec
mafath@orange.sn

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