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Le vote électoral fait-il toujours sens au 21e siècle ? Voter pour élire un «représentant» ne revient-il pas à succomber à cette «illusion politique» superbement décrite par Jacques Ellul en son temps ? Pour qui voter quand l’offre politique en termes d’alternatives sociétales voire civilisationnelles est presque nulle ? Pourquoi voter alors que les conditions de transparence en matière de financement des partis politiques ne sont jamais remplies, alors que les critères d’entrée dans la sphère de la politique politicienne favorisent les profils les plus médiocres et les moins éthiques et alors qu’il n’y a aucun mécanisme crédible de reddition de comptes pour ceux qui ont été aux affaires ?
Dans l’Afrique de l’ère des régimes politiques multipartites, le vote électoral a deux fonctions principales. Il permet tout d’abord de remplacer les canons par les urnes dans le règlement des conflits entre les groupes qui aspirent à s’emparer du pouvoir d’Etat. Il permet ensuite, dans certains cas, aux populations de réaliser des «alternances», c’est-à-dire chasser du pouvoir d’Etat des régimes sclérosés à la légitimité politique déficiente et des dinosaures de la politique politicienne. Malheureusement, et quand bien même il s’agirait de fonctions non négligeables, l’utilité et la pertinence du vote électoral s’arrêtent là. Tant que l’on se situe dans une logique de moindre mal, le vote électoral peut trouver une certaine légitimité dans le contexte africain et au-delà.
Beaucoup de nos compatriotes ne se satisfont plus de cette logique de moindre mal. Ils veulent que leur vote ait du sens. Ils veulent que leur vote participe au renforcement de la transparence et de l’éthique en politique. Ils veulent que leur vote renforce les droits politiques et la participation politique institutionnelle des citoyens ordinaires. Ils veulent que leur vote se traduise par la mise en place de politiques publiques qui les débarrassent de souffrances quotidiennes évitables pour une société rationnellement organisée. Mais comme tout cela n’est pas permis par le système électoraliste, il n’est pas surprenant que beaucoup parmi nous fassent de plus en plus le choix de la défection. Une défection qui peut s’exprimer par la non-inscription aux listes électorales ou par une abstention électorale plus ou moins active.
Face à cette lassitude électorale, le premier réflexe des animateurs habituels de la politique politicienne est d’indexer les «désabusés électoraux». C’est parce que ces derniers ne participent pas aux élections que telle démocratie perd de sa vitalité et que certains candidats perçus comme indésirables vont se retrouver aux affaires. Ce type de discours est contradictoire à plusieurs égards. Il prend les symptômes pour les causes et blâme les victimes conscientes de la politique politicienne au lieu de s’attaquer au système responsable de leur désaffection électorale. Il passe également sous silence le fait que le vote est d’abord un droit (et pas un «devoir citoyen») et donc, qu’il appartient à tout un chacun de l’exercer ou pas librement selon ce que lui dicte sa conscience.
Voter pour élire un «représentant» n’est pas forcément un acte responsable. Dans les conditions actuelles de manque de transparence, de déficit éthique, de vacuité des offres politiques et de domination du pouvoir de l’argent, voter à une élection revient, dans une certaine mesure, à apporter sa caution complice au système électoraliste-démagogique-oligarchique.
Les électeurs se trompent eux-mêmes et trahissent leurs propres valeurs quand ils acceptent de se rendre aux urnes dans ce type de contexte. Un électeur responsable et conséquent est celui qui cherche à donner du sens à son vote en exigeant un contexte électoral où la transparence, l’éthique, la compétence, la reddition de comptes etc. sont des préalables non négociables. Sans ces garanties préalables, le vote a une dimension uniquement négative : chasser ou maintenir un candidat. Remplacer Samba par Massamba. Chasser ensuite Samba pour Massamba et ainsi de suite. La dimension positive – contribuer à l’émergence d’un projet alternatif de vivre ensemble perçu comme meilleur et plus démocratique – est évacuée.
Au début du 20e siècle, le journaliste et écrivain allemand Kurt Tucholsky soulignait avec raison que «si les élections pouvaient apporter le changement sous le capitalisme, elles seraient complétement interdites». Au Sénégal, dans le reste de l’Afrique, comme partout ailleurs, il y a très peu de ruptures significatives voire révolutionnaires à attendre de nos jours du vote électoral. Que faire alors ? Un début de réponse timide et non suffisante consiste à donner de nouveaux enjeux au vote électoral.
Le système électoraliste presque partout comporte un vice majeur : il ne comptabilise que les voix de ceux qui votent pour un candidat donné. Lorsque vous n’êtes convaincu par aucun candidat – et donc que vous votez blanc ou que vous vous abstenez délibérément – votre voix ne compte pas. Quelle conception singulière de l’égalité démocratique !
L’abstention active et le vote blanc (vote valide et «neutre» vis-à-vis de tous les candidats en lice ; à différencier en théorie du vote nul qui est un vote non-conforme, donc invalide) sont des attitudes électorales contestataires. Si le bulletin blanc était valorisé sur le plan politique, beaucoup d’abstentionnistes se rendraient certainement aux urnes afin que leurs voix puissent être entendues. Comment valoriser politiquement le bulletin blanc ? Il faut d’une part décompter séparément les bulletins blancs, et d’autre part mettre en place un quorum démocratique.
Les bulletins blancs ne sont pas décomptés séparément au Sénégal. En France, le vote blanc est depuis 2014 l’objet d’une reconnaissance tronquée. Au Sénégal comme en France, aucune sanction politique n’est associée au bulletin blanc et aux forts taux d’abstention électorale. Cette situation doit changer si l’on veut donner un nouveau souffle au projet démocratique.
On peut penser par exemple à instaurer une règle de jeu telle que si un seuil de participation électorale donné n’est pas atteint, tous les candidats à ces élections seraient admis à la retraite politique. Ils ne pourraient plus jamais occuper de postes électifs et des postes de gouvernement.
Ce seuil de participation électorale serait calculé et interprété comme un taux d’adhésion aux offres politiques (ou au système) en vigueur ou comme un quorum démocratique. Au numérateur, on aurait tous les électeurs qui ont voté pour une candidature donnée (donc ceux qui s’estiment convaincus par au moins un candidat). Ce qui exclut donc ceux qui ont voté blanc. Au dénominateur, on aurait la population légalement en âge de voter diminuée des bulletins invalides. Ce qui inclut ainsi les citoyens en âge de voter jouissant de leurs droits civiques, mais qui ne sont pas sur les listes électorales.
Supposons qu’on fixe ce quorum démocratique à 45%. S’il s’agit d’une élection présidentielle, tous les candidats vont être admis à la retraite politique si le taux d’adhésion observé est en dessous de ce seuil. S’il s’agit d’élections législatives ou municipales, la sanction sera la même pour toutes les collectivités où le quorum démocratique n’est pas atteint.
Il y a beaucoup d’avantages à mettre en place un quorum démocratique. Premièrement, le procédé rend les politiciens solidairement responsables de la qualité du débat public et de la fiabilité du fichier électoral. Si le débat public est démagogique ou porté sur des propos nauséabonds, les électeurs pourront sanctionner tous les candidats en s’abstenant ou en optant pour un bulletin blanc qui acquerrait alors une signification particulière. De même, si le nombre de non-inscrits est important, cela voudra dire que le quorum démocratique risque de ne pas être atteint. De cette manière, le parti au pouvoir et l’opposition auront intérêt à travailler pour l’établissement d’un fichier électoral le plus exhaustif et le plus fiable possible.
Deuxièmement, les abstentionnistes actifs et les électeurs contestataires peuvent faire entendre leur voix et peser davantage sur les issues électorales.
Troisièmement, ce procédé permet de renouveler la «classe politique» et d’abréger les carrières des rentiers politiques qui vivent des failles et des limites du système électoraliste.
Quatrièmement, personne ne pourra plus dire que c’est l’abstention qui est responsable de l’élection de candidats jugés indésirables, car ces derniers ne pourront être élus que si la «classe politique» passe collectivement le test du quorum démocratique.
Cinquièmement, le «vote utile» ne serait plus nécessaire, car ceux qui ne sont pas convaincus par les candidatures favorites auraient l’alternative du bulletin blanc.
Enfin, le vote électoral n’aurait plus seulement une fonction de guillotine : choisir un candidat au détriment d’un autre. Il aurait surtout pour enjeu de mesurer le degré d’adhésion des citoyens à la gamme d’offres politiques qui leur est proposée.
Ceci n’est qu’une proposition «réformiste», même si elle sera sans doute perçue comme «révolutionnaire» par les partisans du système électoraliste en vigueur. Elle est réformiste, car elle ne remet pas en cause la domination de l’élection au profit d’autres outils plus démocratiques comme le tirage au sort de certaines charges publiques. Si l’idée venait à être acceptée, les modalités de sa mise en œuvre – notamment la question de la fixation du quorum démocratique – devront nécessairement faire l’objet d’un débat démocratique ouvert et non monopolisé par les partis politiques.
Une question qui ne peut manquer d’être posée est la suivante : au cas où une cohorte entière de candidats est admise à la retraite politique, que fait-on pour pourvoir les postes inoccupés ? Ma proposition, et qui devra éventuellement être l’objet de débats démocratiques, est qu’il faudra établir préalablement une liste de personnalités ressources – qui n’aspirent pas forcément à gouverner et qui ont passé avec succès des tests d’éthique et de transparence les plus exigeants qui soient auprès de commissions citoyennes indépendantes de l’Etat. Les postes non pourvus seront affectés par tirage au sort pour une année maximum, à tour de rôle, entre les personnes figurant sur cette liste. Il serait peu avisé d’organiser de nouvelles élections, car elles seraient coûteuses et le résultat ne serait pas acquis d’avance (le quorum démocratique pourrait ne pas être atteint).
Au Sénégal comme partout ailleurs sur le continent, les politiciens comme groupe social sont collectivement irresponsables devant les électeurs. Il n’y a aucun mécanisme qui les incite à organiser entre eux des débats publics de qualité et à présenter de réelles offres politiques. Tant que cette situation perdure, il ne sera pas étonnant de voir la population des désabusés électoraux s’accroître. Avec la valorisation politique du bulletin blanc et du concept de quorum démocratique, peut-être que le vote électoral pourra retrouver une certaine utilité démocratique. Quoi qu’il en soit, une question demeure : avons-nous suffisamment d’imagination et d’audace pour revendiquer les formes d’égalité politique propices à l’approfondissement de l’idée démocratique au 21e siècle ?
Ndongo Samba SYLLA

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