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«Dans 87,9% des cas de violences sexuelles, les victimes connaissent les auteurs et ont souvent peur de dénoncer, car craignant la stigmatisation et/ou la victimisation», indique la directrice exécutive de l’Ong Pwa. Dans cet entretien, Pr Adjaratou Wakha Aïdara Ndiaye déclare aussi que cette culture du «soutoura», du «kersa» et du «masla» ne favorise pas la dénonciation. Donc, elle porte préjudice aux femmes et aux filles.

L’émigration clandestine a refait surface depuis quelque temps. Quelle analyse faites-vous du retour de ce phénomène ?
Il s’agit d’un phénomène ancien qui connaît aujourd’hui une recrudescence. Diverses analyses ont été déjà faites à ce sujet pour expliquer, comme vous dites, le retour de ce phénomène. A notre humble avis, cette recrudescence est liée à l’absence de perspectives d’emplois évoquée par beaucoup de jeunes qui se matérialise en milieu urbain par l’accentuation, entre autres, du sous-emploi, de l’accroissement de la pauvreté, de la généralisation du chômage, de la faible rémunération du travail manœuvrier.
A ce phénomène s’ajoutent la faible productivité d’une agriculture saisonnière, la dégradation des conditions de vie en milieu rural, l’échec scolaire et surtout l’inadéquation de formation/emploi, qui obligent beaucoup de jeunes diplômés qualifiés, ayant de bas niveau des salaires ou sans emploi, à envisager de partir, dans l’espoir de trouver de supposées meilleures conditions de vie, véhiculées par des émigrés qui, en revenant au pays en vacances, sont perçus comme des modèles de réussite, puisque conduisant de belles voitures ou entamant dans certaines localités l’édification de belles maisons.
A ces différents éléments, il faut ajouter l’existence d’un réseau d’entraide bien structuré qui est au cœur de toute la dynamique de la migration clandestine et l’existence de puissants réseaux de passeurs transnationaux, initiés aux nouvelles technologies de l’information et de la communication et qui alimentent une activité devenue très lucrative.
Les stratégies et formes de cette migration irrégulière se sont diversifiées avec le temps, celle-ci est devenue, au regard des moyens utilisés, une migration du désespoir, massive et très risquée. Le départ de ces migrants est motivé par une volonté de mieux-être, par l’espoir de gagner plus d’argent, avec la fausse idée que la pandémie a décimé l’Europe qui serait à la recherche de main-d’œuvre et qui serait en train de régulariser les sans-papiers.

Avez-vous des chiffres sur le nombre de femmes qui ont tenté l’aventure ?
Il est difficile d’établir avec exactitude l’ampleur réelle du phénomène ou même de manière générale de se procurer des chiffres, car les données de l’émigration sont rarement ventilées par sexe et souvent indiquées de manière sporadique. Récemment par exemple, on pouvait lire dans le rapport relatif à la pirogue récemment interceptée, en fin novembre 2020 à Mbour, qu’il y avait dix-huit femmes parmi les cinquante-quatre candidats au départ, qui avaient été interpellés, soit un taux de plus de 33%. Ce qui est très alarmant.
D’après également une étude de 2018, de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd), sur «Le profil migratoire au Sénégal», le nombre de Sénégalais résidant en Espagne avec un certificat d’inscription ou une carte de séjour en vigueur est passé de 31 mille 147 individus en 2008 à 61 mille 644 en 2017, en chiffres absolus. Ils sont composés majoritairement par des hommes (77%) contre 23% de femmes. Il s’agit donc d’une immigration qui se féminise et change de manière conséquente le profil de l’immigration dans le monde. Mais des investigations plus approfondies nous semblent nécessaires pour davantage appréhender, même de manière approximative, le nombre de migrantes.
La migration des femmes n’a cessé de croître ces dernières décennies, car de plus en plus de femmes, jeunes célibataires, ou ayant déjà une famille à charge, partent seules à l’étranger pour trouver du travail et s’installer plus ou moins durablement. Elles fuient les pesanteurs socio-culturelles. C’est donc une des nouvelles particularités des migrations d’aujourd’hui, parce que dans nos sociétés, les femmes se substituent de plus en plus aux hommes pour subvenir aux besoins de la famille au sens large du terme. C’est enfin une migration qui a modifié le regard que l’on portait sur les femmes et surtout les rôles qui leur étaient traditionnellement réservés.

Quelles places devront occuper les femmes dans la sensibilisation sur l’émigration irrégulière ?
Les femmes occupent de plus en plus de places à tous les niveaux. Le rôle que les femmes jouent et pourraient occuper dans les migrations irrégulières est multidimensionnel, aussi bien en amont qu’en aval, en tant que mère, sœur, épouse, elles contribuent souvent au départ du migrant et constituent son soutien psychologique.
Aujourd’hui, de plus en plus de collectifs de femmes se constituent dans le cadre de la lutte contre l’émigration clandestine au Sénégal et procèdent à des campagnes de sensibilisation. Les migrantes qui ont déjà tenté l’aventure peuvent, elles aussi, aider dans l’éveil des consciences, notamment sur le phénomène de l’esclavage sexuel, un drame vécu par bon nombre de femmes candidates à l’émigration clandestine. Onu-Femmes et le Pnud (Ndlr : Programme des Nations unies pour le développement) estiment que l’Afrique de l’Ouest sera, dans quelques années, plus peuplée que l’Union européenne, avec une population de plus de 520 millions d’habitants. Mais à côté de cette expansion démographique, le développement économique de la région sera aussi l’un des plus rapides du monde.
Plusieurs pays continueront de connaître d’ici 2030 des taux de croissance annuels moyens de plus de 8%. Toujours selon ces deux (2) organisations, les pays francophones seront les champions de cette croissance et le Pib (Ndlr : Produit intérieur brut) par habitant du Sénégal dépasserait celui du Nigeria. L’accent devra alors être mis sur les opportunités que représentent ces expansions démographiques et économiques inédites. Ces dernières doivent être accompagnées d’une révision du système éducatif, afin d’adapter la formation à l’emploi, ainsi que d’une valorisation de nos ressources énergétiques, alimentaires dont celles halieutiques afin de permettre aux jeunes et aux femmes d’avoir un revenu leur permettant de disposer du minimum requis pour s’assurer une sécurité humaine.

La campagne des 16 jours d’activisme contre la violence basée sur le genre est lancée (du 25 novembre au 10 décembre). Qu’est-ce qu’il faut aujourd’hui pour arrêter ces violences faites aux femmes ?
Les 16 jours d’activisme sont devenus un rendez-vous planétaire et le Sénégal n’est pas en reste. D’ailleurs, les statistiques du ministère de la Justice, entre 2017 et 2018, montrent que sept cent six (706) femmes et filles ont été victimes de viol, conduisant à la mort.
Partout à travers le monde, il est prouvé que les mesures de confinement ont accentué les Vbg (Ndlr : Violences basées sur le genre). D’ailleurs, le secrétaire général des Nations unies (Ndlr : António Guterres) a appelé à prendre des mesures pour protéger les femmes et les filles.
A notre humble avis, il faut d’une part mettre l’accent sur l’importance de l’éducation dont celle religieuse, et d’autre part réactiver nos valeurs familiales positives afin d’atténuer les cycles infernaux de violences dont celles conjugales qui ont tendance à se répéter. Des études ont montré que les enfants victimes de violences ou spectateurs de ces violences sont plus susceptibles de perpétuer ce modèle.
Pour arrêter ces violences, il faut miser sur la prévention, mais également sur la mise en place de mesures dissuasives pour le changement de comportement. Nous avons une culture du «soutoura», du «kersa» et du «masla» qui ne favorise pas la dénonciation, donc elle porte préjudice aux femmes et aux filles.
Dans 87,9% des cas de violences sexuelles, les victimes connaissent les auteurs et ont souvent peur de dénoncer, car craignant la stigmatisation et/ou la victimisation. En effet, 33,3% des cas de violences sexuelles sont subis à la maison, 15,2% dans le quartier, 12,1% dans la commune de résidence et dans 51,5% des cas hors du lieu de résidence.
Au Sénégal, nous avons un outil très important que nous devons activer et exploiter davantage pour la veille et le suivi des femmes et filles vulnérables dans le cadre de la prévention des Vbg. Je veux citer les «Badiénou gokh» et les «Ndèye daaras», leaders communautaires, qui pourraient être formées pour la veille au sein de leur population, mais également pour l’accompagnement psycho-social qui fait énormément défaut.
Chez 81,8% des victimes de violences sexuelles, l’incident a provoqué un traumatisme qui peut aller de quelques jours à plusieurs années, notamment chez les filles dans 56,7% des cas et 39,4% chez les garçons. Pourtant, seuls 7,6% des jeunes victimes de violences bénéficient d’une prise en charge.
Concernant la lutte contre les Vbg, en plus des mesures salutaires prises par les autorités du Sénégal, notamment pour corser la criminalisation du viol et de la pédophilie, il serait indiqué, entre autres mesures, de promouvoir au niveau des commissariats de police et des brigades de gendarmerie des bureaux d’accueil dédiés uniquement aux Vbg et y affecter des femmes Forces de l’ordre, formées à la prise en charge et à l’accompagnement psycho-social.
Les Aemo, les maisons de justice et Cdeps pourraient également être outillés pour faciliter la culture de la dénonciation et l’accompagnement des victimes afin que justice soit faite tout en tenant compte de la fragilité de ces dernières.

Qu’est-ce que Pwa-Sénégal a fait pour marquer l’évènement ?
Cette année à cause des contraintes imposées par la pandémie de Covid-19, Partners West Africa-Sénégal a mené diverses actions avec ses différentes cibles. Notre Ong a choisi d’accompagner des organisations de la Société civile sénégalaise ainsi que les Forces de l’ordre (police et gendarmerie) avec l’Association des pionnières de la Police nationale sénégalaise qui, par voie de sensibilisation et de plaidoyer, ont mené des activités qui ont concouru à réduire les violences et spécifiquement celles basées sur le genre.
Pwa-Sénégal, qui œuvre pour la bonne collaboration entre les Forces de défense et de sécurité et les populations, mais aussi la collaboration entre les différents corps de la force publique, a soutenu une rencontre à l’Ecole nationale de la police et de la formation permanente sur le thème «Accueil et prise en charge des victimes de violences basées sur le genre : le rôle des femmes officiers de police judiciaire». Au-delà de l’intérêt de la thématique, cette manifestation représente une opportunité de rencontre entre la Police nationale et la gendarmerie pour échanger, collaborer et partager les expériences pour mieux servir les populations.
En collaboration avec l’Association des femmes diplômées des universités (Asfdu), Partners West Africa-Sénégal a aussi organisé des «Get togheter» autour du thème «La femme face aux violences, des réponses variées», une ré­flexion globale sur l’action individuelle et collective pour l’élimination des violences faites aux femmes. Les recommandations émanant de ces différentes actions vont se traduire en policy brief (note d’information), qui serviront de plaidoyers auprès des autorités nationales, régionales et internationales ainsi que des partenaires techniques et financiers.

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