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Professeur à l’Ise de l’Ucad, Cheikh Diop salue la volonté affichée par le chef de l’Etat de mettre fin à l’insalubrité dans la capitale sénégalaise. Mais pour l’universitaire, il y a beaucoup de paramètres à tenir en compte. Dans cet entretien, M. Diop parle de la politique de gestion des déchets, des infrastructures à mettre en place, mais surtout du comportement des populations qui ont besoin d’être sensibilisées sur cette question.

Dans sa déclaration le jour de la Tabaski, le président de la République a lancé le défi de rendre la ville de Dakar propre en un mois. Est-ce un challenge qui peut être relevé à court terme ?
On ne peut pas dans un court terme relever un défi aussi énorme, mais on peut améliorer cet état des choses puisque la volonté politique est primordiale. Sans elle, on ne peut rien faire. Dans la gestion des déchets, il y a le volet politique, le volet financier, les infrastructures et le volet social. Si le président de la République se met en avant pour dire voilà comment on va faire maintenant, c’est une bonne chose et c’est salutaire. A court terme ça peut améliorer, mais dans le long terme ce sont des mesures fortes. Il faut un accompagnement de la population. Il faut qu’elles s’y mettent. Si les populations ne sont pas dedans, ça ne va pas marcher parce que les producteurs de déchets, ce sont les populations. Pas plus tard qu’aujourd’hui, étant au deuxième étage, celui qui est au troisième a balancé ses déchets. Si les gens ne nettoient pas, n’entretiennent pas, c’est un grand problème. Vous allez dans les marchés après les fêtes, c’est un grand problème. Les Sénégalais ont un comportement bizarre. J’ai l’impression qu’on ne considère pas cette partie de l’hygiène et de la propreté. Le problème est aussi culturel. On doit l’enseigner depuis le bas âge. Si les enfants à l’école, dans les daaras, ne sont pas sensibilisés, s’ils ne grandissent pas avec cela, ce sera toujours un éternel recommencement. Il y a beaucoup de Présidents qui sont passés, il y a eu beaucoup de politiques de sensibilisation, mais un adulte vous le sensibilisez trois mois après ça retombe. Parce que c’est pour quelque temps. Donc il faut un effort soutenu et constant, un effort très long pour que cela puisse porter ses fruits. Mais il faut commencer avec les enfants à bas âge.

Combien de temps a-t-on besoin pour mettre fin à cette insalubrité ?
Tout dépend de l’effort du président de la République. Si les moyens financiers sont là, si les experts sont là, parce qu’il faut des ressources humaines pour gérer les déchets, des infrastructures. Regardez la décharge de Mbeubeus, cela fait des années qu’on parle de la déplacer, mais ça ne marche pas. C’est parce qu’il y a une mauvaise sensibilisation. On a voulu transférer la décharge à Diass. On n’a pas bien communiqué avec la population, elle s’y est opposée.

Mais maintenant on ne parle plus du déplacement de la décharge…
On parle de restructuration c’est parce qu’on n’a pas de solution. On va essayer de gérer Mbeubeus sur une décharge améliorée parce qu’on ne peut pas transformer Mbeubeus en Centre d’enfouissement technique (Cet). Un Centre d’enfouissement technique, il faut des préalables. On ne peut plus faire ça. A Mbeubeus, il y a entre 1 500 et 3 000 personnes qui y vivent et on parle de 4 milliards de chiffre d’affaires par an. Il y a des pères de famille qui vivent là-bas depuis très longtemps. Il y en a qui gagnent 300 mille F Cfa par mois. Un Cet n’a pas de solution pour 1 500 personnes. Un Cet c’est en gros 300 personnes. Si on déplace cela, là où vous l’amenez ce sont ces gens-là qui sont prioritaires. Il y a des restauratrices qui sont à Mbeubeus, cela n’est pas prévu dans un Cet. Il y a beaucoup de métiers qui ne sont pas prévus puisque ce sont des gens qui sont dans l’informel. Il y a des personnes qui gèrent des segments de matière, il y en a qui gèrent le métal, d’autres le plastique, les déchets hospitaliers, industriels… C’est un grand problème parce qu’il y a des déchets qui ne doivent pas arriver à Mbeubeus.

Il se pose le problème du tri…
Il faut tôt ou tard initier les populations au tri. Je suis allé au Maroc. Dans certaines villes, on voit des bacs de couleur différente et les Marocains savent cela. Il faudra commencer par le tri. C’est difficile, les gens se disent peut-être que ça ne marchera jamais puisqu’on a essayé de donner des bacs plusieurs fois aux populations et elles les utilisent à d’autres fins que les déchets. Donner des bacs à des mères et pères de famille, ils l’utilisent pour y mettre du riz, de l’eau etc. Mais il faut absolument faire le tri, le Sénégalais doit évoluer, on ne peut pas éternellement rester comme ça. Il faut une volonté politique pour que les choses bougent. Je pense que la volonté du président de la République est manifeste. Je pense que si on continue dans cet effort, ça marchera. Le Président Wade avait au départ cette volonté, mais ça n’a pas marché. On ne l’a pas poursuivie puisque quand on change de directeur, tout de suite la politique change. Au Sénégal il y a une telle instabilité institutionnelle au niveau de la gestion des déchets, c’est un grand problème. Parce qu’on est obligé de recommencer. J’ai plus d’une vingtaine de mémoires sur le sujet. A chaque fois, c’est cela qui revient.

Pour en revenir à la question de Mbeubeus, est-ce que la restructuration est une solution ?
Mbeubeus ne doit plus être là-bas. Il y a des problèmes sur une décharge, il y a énormément d’oiseaux. Ce sont 30 mille, 40 mille jusqu’à 60 mille qui viennent s’y ravitailler chaque matin. Il y a une divagation des animaux qui vont dans les maisons à côté. Ces animaux peuvent apporter des maladies… Il y a le maraîchage tout autour, Mbeubeus c’est un ancien lac. La nappe de Thiaroye est déjà polluée. Restructurer c’est mieux, mais il faut trouver une solution définitive. Il faut que les techniciens réfléchissent sur comment on va faire pour pouvoir évacuer les déchets de Dakar. Il y aura un coût, mais il faudra tôt ou tard trouver un moyen d’évacuer les déchets de Dakar. Comment ? Les études le diront. Mais la restructuration ce n’est pas une solution d’autant que quand vous êtes à 8 km d’une décharge, il y a les odeurs. Plus vous êtes proches plus vous avez des problèmes. La restructuration ne va pas régler les problèmes environnementaux liés à la décharge. Il faut qu’on évolue. Une décharge sauvage, même restructurée, n’est plus possible à Dakar. Il faut d’autres solutions.

Pensez-vous que l’Ucg a les moyens de relever ce défi lié à l’insalubrité ?
L’Ucg, je pense que c’est un bon outil qui est venu après l’Aprodac, l’Aprosen… Le problème c’est est-ce que le ministère a assez de sous ? A Dakar, les moyens alloués à la gestion des déchets tournent autour de 10 à 15 milliards. Je pense que ce n’est pas une question d’avoir assez de moyens ou pas. C’est une histoire de mettre en adéquation les moyens avec les objectifs. On peut avoir beaucoup de moyens, mais si on ne les utilise pas de manière rationnelle, on n’aura pas de résultats. Il faut savoir comment utiliser les moyens de façon très rationnelle pour atteindre les objectifs. Je pense que 10 ou 15 milliards pour la gestion des ordures, rien qu’à Dakar, c’est assez de moyens. L’Ucg fait beaucoup d’efforts, il faut reconnaître que le visage de Dakar commence à changer. La notion que le président de la République a introduite cette fois-ci, c’est le désencombrement. Il a mis un accent très fort là-dessus. Si on insiste sur le désencombrement qui est un vecteur de production des déchets, on peut arriver à régler un certain nombre de choses. C’est le Sénégalais qui est comme ça. Je suis allé à Nouakchott dans le grand marché, les Sénégalais y sont installés, c’est comme à Sandaga. Alors que quelques années plutôt, ce n’était pas comme ça. Il faut une volonté politique forte. Le Président, comme il a un deuxième mandat, il peut faire quelque chose et ne pas plier. Vous avez l’exemple de Touba. Quand les gens ont commencé à faire le désordre, le défunt khalife a dit non «il faut arrêter» et les gens ont arrêté. C’est ce qu’il faut.

Il y a aussi la question des ressources humaines. Est-ce qu’au Sénégal on a les compétences pour gérer cela ?
J’ai introduit l’enseignement de la gestion des déchets parce que je représentais notre institut dans des ateliers et j’ai vu que les gens nous interrogeaient sur ce que fait l’Ise dans la recherche. C’est à la suite de cela que j’ai commencé à faire des recherches avec les étudiants et j’ai établi un enseignement sur la gestion des déchets. J’arrive aussi à former des ressources humaines, je ne dis pas que c’est suffisant, mais j’arrive à former. Presque chaque année, les étudiants font la demande pour travailler dans le domaine de la gestion des déchets. Et ça c’est fondamental, j’arrive à former beaucoup d’étudiants dans la rudologie. Dans les années 1990, il y avait les décharges sauvages qui étaient un peu partout en Europe. Mais il y avait tellement de problèmes avec ces décharges. Les gens ont dit on va changer, ce n’est pas possible. En Europe, les gens légifèrent au niveau national comme au niveau européen et on a dit en 2000 plus de décharge sauvage. C’est comme ça que les Centres d’enfouissement technique ont été introduits et aussi de nouveaux métiers pour attirer les ressources humaines de qualité. J’ai visité beaucoup de centres en France, en Suisse, en Allemagne. Des incinérateurs aussi parce que c’est un moyen de gestion des déchets. Quand je suis entré dans un incinérateur, je suis monté jusqu’au sommet, 3ème étage. J’ai demandé où étaient les déchets. Ils m’ont dit au sous-sol. Quand je suis arrivé au sous-sol, je n’ai vu que les camions. Vous ne pouvez pas vous douter que dans une ville qu’il y ait un incinérateur et que les camions qui venaient vous ne pouvez pas faire la différence avec les autres camions, c’est très bien. Celui qui gérait ce centre là c’est quelqu’un qui avait son Master 2 en géographie. J’ai visité un Centre d’enfouissement technique en Tunisie et c’est un Français d’origine tunisienne qui avait son Doctorat qui les gérait. C’est comme ça dans les autres pays. La seule différence, c’est que des fois il y a un maillon de la chaîne qui fait défaut. A l’époque, on m’avait dit que tous les Cet en Tunisie sont au bord de la mer. La Tunisie ambitionnait d’en construire pas mal. A chaque fois que je rencontre des collègues qui viennent, ils me disent le Sénégal c’est bien, mais c’est sale. Mais regardez l’Ucad et pourtant les ressources humaines on les forme ici ! Chaque fois je le dis au recteur, je lui dis que l’Ucad est l’université la plus sale après une autre de la sous-région. Ce n’est pas normal. Et pourtant, les grands décideurs du pays sont formés ici. Dans beaucoup de pays en Afrique, les Présidents sont formés ici. Les ressources humaines aussi sont formées ici. Quand je fais cours, la première chose que je dis aux étudiants c’est : Vous êtes les futurs cadres, vous devez décider de comment on gère ces déchets, mais vous ne le ferez pas parce que vous êtes très sales. Vous ne pouvez pas étudier ici pendant 4 ans, vous comportez comme je ne sais quoi et sortir pour dire je vais gérer. Vous allez gérer comment puisque vous vous comportez comme dans la rue, comme chez vous ? Dans la circulation, quelqu’un qui est dans une voiture jette des ordures dans la rue. Est-ce un bon comportement ? Et cela, le Président ne peut pas le changer, il faut une volonté des populations. Il faut qu’elles veuillent avoir une ville propre, des maisons propres. Vous prenez nos belles dames dans les cérémonies, elles sont bien habillées, mais une fois sur les lieux quand elles quittent vous voyez l’état dans lequel sont les lieux. Cela c’est nous, certains font des efforts. Au fur et à mesure que les gens salissent, ils nettoient, mais cela a un coût. C’est un problème dans la gestion des déchets, il faut que les citoyens participent. A Dakar, les gens ne payent pas la taxe, il faut trouver un moyen pour que les citoyens participent parce que c’est trop lourd et très cher et l’Etat seul ne peut pas.

Le problème au Sénégal, c’est qu’on ne sanctionne pas aussi quand des fautes sont commises…
C’est aussi un grand problème. Non seulement on ne sanctionne pas, mais quand on sanctionne on vous accuse. Quand quelqu’un commet une faute vous le sanctionnez, finalement c’est toi qu’on donne tort. Le Sénégalais est comme ça, il faut changer les habitudes, les comportements, c’est un long processus. Un seul Président ne peut pas changer cela.

Mais pour qu’il y ait des sanctions, il faut aussi légiférer…
C’est un problème aussi, il y a le Code de l’environnement qui a beaucoup traîné. On l’a finalement voté, les décrets d’application traînent. Et puis si vous regardez la législation au niveau des pays européens dans le domaine des déchets, il y a énormément de choses. Des fois nous-mêmes, nous nous référons à cela parce qu’on ne trouve pas l’équivalent au Sénégal ou en Afrique. Ce sont toujours les ressources humaines heureusement de plus en plus il y a des aides parlementaires, nous avons des étudiants là-bas. Mais on ne peut pas dire aux parlementaires de prendre des lois, il faut qu’ils le fassent eux-mêmes. Le président de la République a parlé, mais je n’ai pas senti les parlementaires dire est-ce qu’il ne faudrait pas élaborer des lois pour mieux accompagner.

D’habitude, les lois ne viennent que de l’Exécutif…
C’est cela qui est malheureux parce qu’en Europe les lois ne viennent pas seulement de l’Exécutif, mais ça peut aussi venir des industriels. Moi je n’ai pas senti les députés dans cette affaire, peut-être le Conseil économique, social et environnemental, qu’il faut mettre entre parenthèses parce qu’il n’y a pratiquement pas d’environnementaliste. L’ancienne législature, il n’y avait que deux environnementalistes. L’environnemental il faut le mettre entre parenthèses parce que ce sont des instruments politiques. Si on veut que ça avance dans le domaine de l’environnement, il faut mettre des environnementalistes.

Des décisions sont prises, mais il y a aussi le problème du suivi…
C’est dû à l’instabilité institutionnelle. Par exemple, la gestion des déchets ça peut se promener de ministère à ministère. Puisque c’est le président de la République qui l’a dit et martelé devant ses collègues. Je pense que jusqu’à ce qu’il quitte, il va continuer l’effort. Autrefois, ce n’était pas ça. On en parlait comme on parle généralement de toutes les politiques. Mais cette fois-ci, je pense qu’il l’a dit fortement. Je fais confiance au directeur de la Propreté et de l’hygiène publique. C’est quelqu’un qui est très engagé, il saura accompagner à son poste cette politique. Le plus difficile c’est le côté culturel, la façon de faire des populations. Mais si les autorités prennent les décisions et sanctionnent, ça peut changer. Et il faut commencer par les petits, dans les programmes à l’école et sensibiliser. Nous nous (Ise) étions dedans bien avant. Peut-être que maintenant on va regarder les opportunités pour mieux accompagner en insérant nos futurs sortants dans des secteurs où la demande est. Si on nous fait la demande, on va accompagner en prenant plus de cadres dans le domaine de la rudologie.

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