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Pr Khadiyatoulah Fall, chercheur en sciences humaines et sociales

Dans un document envoyé au journal Le Quotidien, M. Khadiyatoulah Fall, Professeur et chercheur au Canada, analyse avec son regard extérieur la crise universitaire provoquée par la mort de l’étudiant Mouhamed Fallou Sène.

«Tout d’abord, mes sincères condoléances à la famille de Fallou Sène. Sa mort a choqué les étudiants et les enseignants. Elle a choqué l’ensemble de la Nation. La demande sociale adressée au président de la République est de mettre en place une politique pérenne et de poser des gestes qui feront que cette bavure ne puisse plus se reproduire dans notre pays. Il est évident que les garanties de rupture mises de l’avant par le Président Macky Sall devaient passer par des sanctions. C’était là un acte incontournable pour restaurer un climat de confiance avec les étudiants et l’ensemble des acteurs de l’enseignement supérieur. Il était aussi nécessaire d’engager l’écoute et la proximité dont le Président a fait preuve en recevant les étudiants. Tout cela est à saluer. Macky Sall est le premier Président du Sénégal qui a fait ses études à l’Ucad et cela devrait le prédisposer à mieux gérer cette situation particulièrement tendue. Mais au-delà des mesures immédiates, il me semble nécessaire de se poser la question suivante : qu’est-ce qui, dans la condition de vie de nos étudiants, fait de manière chronique le lit du déchaînement paroxystique, notamment lorsque le paiement des bourses accuse un retard ? J’ai eu à échanger avec plusieurs étudiants. Certains m’ont contacté directement via les réseaux sociaux. J’ai eu, moi-même, à prendre contact avec plusieurs pour comprendre et manifester mon soutien. Je n’ai pas manqué de leur poser la question que je viens de soulever. A partir des réponses fournies, il ressort que de nombreux étudiants affirment être dans un système universitaire qui ne réussit pas encore à combattre leur paupérisation qui motive certaines réactions extrêmes.
Le gouvernement a effectivement consenti à d’importants efforts budgétaires et financiers pour améliorer non seulement les infrastructures, mais aussi les conditions sociales des étudiants. Cependant, j’apprends des étudiants que le montant de la bourse est de 36 mille F Cfa. Le ticket de restaurant pour le petit-déjeuner coûte 75 F Cfa, celui du déjeuner 150 F Cfa et celui du dîner à 150 F Cfa. Les étudiants qui sont logés dans le campus paie leur chambre à hauteur de 3 000 F Cfa le mois. Il ne reste donc que 21 mille 750 F Cfa par mois à un étudiant pour vivre une fois qu’il a déduit la nourriture et le loyer de sa bourse. Avec cette somme, il doit se vêtir, s’acheter des produits d’hygiène, se déplacer, se procurer du crédit téléphonique, faire des photocopies, acquérir des fournitures scolaires, des fascicules et des livres, etc. Dans un contexte marqué par le renchérissement du coût de la vie et l’appauvrissement de beaucoup de familles, cette situation ne lui donne droit à aucune réserve financière. Plusieurs disent être confrontés à des problèmes alimentaires, parce qu’ils se privent de quelques repas pour s’offrir des nécessités élémentaires, pour aider un proche en difficulté, sans compter que certains parmi eux sont mariés. Ces difficultés sociales combinées à l’inconfort qui naît de la massification des effectifs, au rythme endiablé des cours et des examens du fait d’un calendrier académique encore alambiqué, malgré les progrès notés l’année dernière, produisent les germes d’une souffrance et d’une détresse sociale qui ne peuvent que donner lieu à un déchaînement à chaque fois que le paiement de la bourse connaît un retard. Mais l’on sait que même lorsque les bourses tombent à date échue, il y a, comme en attestent récents faits d’actualité, des étudiants qui basculent dans la cyber-délinquance, le chantage, les attitudes addictives et même la prostitution. Le président de la République vient d’annoncer, à l’occasion du dernier Conseil des ministres, la tenue d’une réunion interministérielle et d’un Conseil présidentiel consacrés à l’évaluation des réformes issues des Concertations nationales sur l’avenir de l’enseignement supérieur. Nous espérons de ces évaluations, annoncées par le Président comme inclusives et exhaustives, seront des mesures correctives fortes pour l’amélioration durable des conditions sociales des universités.

La place des étudiants dans le fonctionnement des universités
La récurrence des manifestations étudiantes débouchant sur des homicides exige un débat sans tabou. Aucune question n’est à exclure. Aussi, la gravité de la situation actuelle exige de prendre son courage à deux mains et de poser des questions difficiles. Faudrait-il continuer d’attribuer la bourse à tous les étudiants ou revenir à un système qui privilégie des critères d’excellence, tout en offrant un filet social à des étudiants méritants, dont les parents sont démunis, et qui n’auront pu décrocher une bourse d’excellence ? Faudrait-il revaloriser de manière substantielle le montant de la bourse d’excellence en finançant cette mesure, par exemple, par la suppression de quelques jours fériés ? Ne faudrait-il pas inscrire dans la Constitution les franchises universitaires tout en mettant en place des brigades de sécurité au sein de chaque campus, à la condition qu’elles soient formées comme il se doit et par ailleurs non autorisées à porter des armes à feu ? La complexité de la fonction de recteur et la diversité des compétences requises qui doivent aller au-delà du seul parcours scientifique et pédagogique ne nécessitent-elles pas un débat sur l’ouverture du corps des recteurs à des non-universitaires ? Ne faudrait-il pas, comme cela se fait dans la plupart des universités du monde, élire et non nommer les recteurs ? Je n’ai pas bien évidemment des réponses toutes faites. En revanche, je préconiserai que les mesures correctives se construisent avec les étudiants qui ne doivent pas tout simplement les subir ou les attendre. Toutefois, les étudiants devraient éviter d’être dans la surenchère excessive durant les négociations. Il me semble également utile de préconiser la mise en place d’un Observatoire de la vie étudiante qui, à partir d’indicateurs quantitatifs et qualitatifs fiables, permettra aux pouvoirs publics, à la société civile, à la communauté scientifique, au milieu de l’entreprise d’être au plus près de la réalité du monde étudiant et de pouvoir ainsi préconiser les services d’accompagnement et d’assistance les plus adaptés.»

«Les propos de Idrissa Seck surprennent»
La manière dont se déroule ce débat est à l’image de la forme dominante des échanges aujourd’hui lorsque l’on traite du religieux. Assez vite, le débat fige sur des défenses de blocs, de communautés, sur des tensions, des craintes, des enjeux culturels et identitaires, des enjeux politiques et politiciens, sur la sécurité, sur le renvoi à des guides… Il a été dit qu’il y a trois piliers du système religieux : le texte, l’autorité et la tradition. On oublie souvent qu’il y en a un quatrième : l’expérience du vécu spirituel, l’émotion du sacré, l’élévation spirituelle que nous demande de vivre intensément cette période du Ramadan pour nous retrouver autour de ce qui nous unit tous, comme le dit le Texte, en tant que créature de Dieu. Les propos blessants entendus de part et d’autre, les querelles d’autorités et de savoir nous éloignent aujourd’hui de la recherche de cette ascèse spirituelle. Cela dit, les propos de Idrissa Seck surprennent, car ils remettent en cause des croyances fondatrices. Les propos de Idrissa Seck ébranlent des idées jusqu’ici dominantes dans la Oumma par rapport à la Mecque et par rapport au conflit palestinien. Je n’irai cependant pas jusqu’à les qualifier de blasphèmes. Je ne crois pas que quelqu’un puisse lui nier, à partir de ces propos, son appartenance à l’islam et sa croyance aux principes fondamentaux de cette religion. Idrissa Seck, que certains qualifient comme un artisan des mots, un maître de la parole, semble de plus en plus pris par le piège des mots et de la langue en discours. L’option qui semble être la sienne depuis quelques mois d’être un politicien de l’opinion, c’est-à-dire de vouloir paraître politiquement coûte que coûte et d’être perçu comme le leader offensif de l’opposition, en parlant de tout et dans tous les contextes énonciatifs au risque de se perdre dans l’improvisation, dans le mélange les genres, dans le choc les sensibilités, peut tomber bien vite dans le populisme. Elle peut occasionner de graves ratés discursifs et amener l’homme politique à être victime de la pression médiatique, de la politique-spectacle, de l’ère de l’instantané et du raccourci.»

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