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Le Pr Mamadou Dramé est l’auteur du livre «Langage de la rue et transgression langagière dans le rap au Sénégal», paru aux éditions Afroquebec. Dans cet entretien, il analyse la violence des dernières passes d’armes entre plusieurs rappeurs, principalement Dip Doundou Guiss et Omzo Dollar.

Ces derniers temps, on a assisté à une passe d’armes entre rappeurs. Que faut-il retenir de cet exercice que l’on appelle le clash ?
Le clash dans le rap sénégalais n’est pas nouveau. On l’a eu avec Bibson et Xuman. Et chaque fois qu’un rappeur voulait s’affirmer, il a fait un clash contre les autres. Chaque fois qu’on fait un ego-trip, on clash les autres. Mais ce qu’il faut retenir, c’est qu’on n’a jamais atteint ces proportions-là. Il y a longtemps eu des clashs, mais ce niveau où les gens peuvent s’insulter de père, de mère, sans faire attention aux gens qui les écoutent, on ne l’avait pas encore atteint. Mais le hip-hop repose sur le clash. A l’origine du hip-hop, il y avait énormément de vannes que les gens se faisaient et c’était une sorte de compétition qu’on avait avec différents styles entre la côte ouest et la côte est des Etats-Unis. Mais c’était pour eux une occasion de purger toutes les images négatives pour les remplacer par des énergies positives. Et l’idée, c’était d’énerver l’autre. Et quand l’adversaire s’énerve, il perd le combat. Mais au Sénégal, il y a quand même eu un peu de pudeur pendant longtemps. Les gens ont clashé, ils ont insulté, mais ils utilisaient des stratégies de contournement. Ils ont utilisé des images, des scratchs, mais ils n’en étaient pas arrivés à s’insulter de père et de mère.
Qu’est-ce qui peut expliquer ce débordement langagier ?
Pour moi, ce n’est pas une surprise parce qu’on voit même dans les réseaux sociaux de plus en plus de gens insulter. On va jusqu’à dire «gnouss lenn ko» (donnez-lui une raclée), qui devient même un slogan que tout le monde utilise. De plus en plus, on est en train d’accepter l’insulte dans l’espace public. On insulte à la télévision, on insulte dans les réseaux sociaux et c’est juste un prolongement de ce qui se dit ailleurs dans les manifestations. C’est ça qui continue dans le hip-hop parce que cette génération qui insulte, ce n’est pas celle d’avant, mais c’est toute une génération qui se met à faire de l’insulte quelque chose de presque normal. Et les artistes, puisqu’ils sont dans la création, la concurrence, ils ne se gênent pas, d’autant plus que l’insulte est une sorte de provocation. Plus on insulte plus les gens vont écouter. Les gens aiment l’interdit en fait. Quand on dit «écoutez ce que l’autre a dit, il y a beaucoup d’insultes», ça attise la curiosité et chacun a envie d’aller voir, d’aller écouter ce que les uns et les autres se sont dit. Je pense aussi que c’est une stratégie marketing utilisée par certains rappeurs pour avoir énormément de vues sur YouTube, parce qu’ils ont un projet derrière. Mais je pense quand même que c’est excessif. On peut être artiste, mais on n’a pas besoin d’insulter les gens. Et les plus grandes insultes dans les langues que nous connaissons sont des expressions qui ne donnent pas l’air d’être des insultes. Quand on vous dit une chose qui vous choque réellement, c’est après réflexion qu’on se rend compte qu’il s’agit d’une insulte. Mais les jeunes ont quand même exagéré, mais ça se comprend. Dans l’espace public, l’insulte est devenue la règle. Même les hommes politiques, plus ils insultent plus ils sont suivis. La société a banalisé l’insulte et voilà le résultat.
Et dans cet exercice, qui va être le gagnant ?
C’est vrai que les rappeurs vont avoir un peu plus de visibilité parce que tout le monde va écouter. Sur les réseaux sociaux, on ne parle que de ce que Omzo a dit sur Dip, ce que Dip a dit sur Omzo. Il y a un peu plus de visibilité, mais malheureusement c’est la société qui perd. On avait quand même quelques valeurs de soutoura qui étaient très importantes, mais qu’on est en train de perdre. Dans cette histoire, les gens vont peut-être gagner de la publicité, mais la société perd parce que ce n’est pas ça qui est enseigné dans les écoles ni dans les familles. Et je pense que quelqu’un ne devrait pas se glorifier d’insulter le père ou la mère de quelqu’un. C’est à ce niveau que c’est lamentable et vraiment triste.
Est-ce que des affrontements sont à craindre ici au Sénégal comme ce fut le cas aux Etats-Unis où il y a eu mort d’homme ?
Personnellement, je ne le pense pas. Le rap sénégalais est violent sur le plan verbal. Mais sur le plan physique, je ne le pense pas. Ou alors, ce seront juste deux ou trois personnes qui vont se bagarrer. Mais ça ne va pas être un phénomène général et que les dérives arrivent jusqu’à un niveau de violence physique. Dans les concerts, ils vont se chamailler. Ça, ils l’ont toujours fait pendant un moment. Les autres sont quand même suffisamment conscients pour ne pas entrer dans ce jeu-là.
Qui va siffler la fin de la partie et qui va être l’arbitre ?
C’est le public qui doit être l’arbitre, c’est le public qui doit boycotter ce type de discours, mais le public aime ça et c’est ce qui est dommage. Et je me demande si le public peut être l’arbitre parce que nous aimons ça, c’est ça la réalité. Même dans les combats de lutte, plus c’est violent plus les gens sont contents. A l’assemblée nationale aussi, plus les gens sont virulents plus ils sont suivis. La société aime ça. Et on est dans des dérives qui, de plus en plus, vont nous amener loin, mais on ne sait pas où. Et là, il n’y a que le public qui peut siffler la fin de la partie en refusant de consommer ce type de musique, mais je doute fort qu’il le fasse.

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