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serigne-mor-mbaye-2Le Professeur Serigne Mor Mbaye, psychologue-clinicien et directeur du Centre de guidance infantile et familiale de Dakar (Cegid), revient dans cet entretien sur les ateliers de formation qu’il a tenus à Kédougou à l’intention de professionnels de l’enfance, la situation de la région par rapport à l’ampleur du phénomène de la maltraitance des enfants, les facteurs qui l’encouragent, l’insécurité dans laquelle baigne la région et sa position stratégique par rapport au reste de l’Afrique. Pour M. Mbaye, il faut un dispositif d’urgence pour endiguer le phénomène et jeter les bases du développement de la région de Kédougou.

Qu’est-ce qui justifie les sessions de formation te­nues à l’intention des professionnels de l’enfance ?
Ce qui justifie ces formations, c’est que l’ensemble des prestataires de services, c‘est-à-dire tous ceux qui sont en contact a­vec les enfants, doivent être à mê­me de pouvoir comprendre l’impact des situations difficiles sous la santé mentale et le développement des enfants. Quelles sont les répercussions plus spécifiquement des violences se­xuelles sur les enfants ? C’est la première chose. Deuxième cho­se, il s’agit de comment accueillir ces enfants vicitimes de violences et comment travailler à la réhabilitation de ces enfants qu’assaillent des traumatismes divers, suite à l’agression sexuelle. Il s’agit entre autres des enseignants, les éclaireurs, le parlement des enfants, l’inspection du travail, les forces de sécurité et de défense. C’est dire que toutes les structures de l’Etat et de la société civile ont été prises en compte dans ces formations. Nous osons espérer à la suite de cela qu’il y aura une amélioration de l’offre de service au bénéfice des enfants. Parce qu’on connaît l’ampleur du phénomène des abus sexuels et de la maltraitance des enfants dans la région. De la même manière, on sait aussi quels sont les facteurs de risques dans la région. Voilà une région et un département qui vivent une internationalisation de l’espace et du temps. C’est-à-dire que c’est une région ouverte qui a été victime d’un envahissement de plusieurs segments sociaux ve­nant d’un peu partout. Parce que c’est une zone frontière. Alors, imaginez-vous que ces transformations sociales ont amené des situations à risques. Il s’agit de la prostitution, la déscolarisation des enfants, entre autres. Lors­qu’on parle du mariage précoce comme pratique, c’est lié à la monétarisation des relations so­ciales. En même temps, une dé­linquance qui s’est développée et qui est alimentée par le fait de beaucoup d’étrangers qui viennent s’implanter. Ces derniers n’ont pas forcément des valeurs qui sont du milieu. Voilà donc par conséquent un tableau catastrophique que l’ensemble des prestataires qu’on a eus devant nous lors de ces sessions de formation ont dressé. Cela a été aussi confirmé par les Officiers de police judiciaire (Opj) qui ont constitué la dernière vague des formations.

Qu’est-ce qui explique, se­lon vous, ce sombre ta­bleau qui a été peint par les ac­teurs durant les ateliers de formation ?
Ce tableau n’est pas très reluisant et c’est tout à fait normal. Voi­là une société humaine qui est restée quelque part pendant longtempsdans la torpeur, quel­que peu éloignée du développement et qui, tout d’un coup, est projetée dans un processus d’urbanisation. Ce dernier modifie les attitudes, les comportements, les va­leurs. A partir de ce mo­ment-là, les valeurs traditionnelles, le mo­de de socialisation des enfants bascule. C’est ça la problémati­que.
Aujourd’hui, on dit : «Oui, Ké­dougou c’est dangereux.» Je dis : «Mais non.» On me dit que les parents ont démissionné. Ils n’ont jamais été missionnés pour démissionner. Il fallait au préalable les préparer à ces profondes mutations sociales. Jusque dans les derniers hameaux, il fallait aller à la rencontre des populations pour les aider à s’organiser pour mieux faire face à ces transformations sociales. Au­jour­d’hui, les parents sont dé­boussolés face à des jeunes qui ont d’autres visions.
Les rites et les rituels qui contenaient les jeunes il y a de cela 43 ans quand je venais dans cette région, ces rites et ces rituels qui avaient été instaurés par les communautés comme un système de protection, tout cela a basculé. C’est l’Etat qui a la responsabilité de réagir pour accompagner ces populations en promouvant plus de justice so­ciale, en donnant des perspectives aux jeunes, en réorganisant l’école pour qu’elle soit plus at­tractive. L’école n’est plus attractive dans cette région. Les jeunes sont complément angulés dans la recherche de l’argent. En réalité, c’est des illusions qu’ils se font, car il n’y a pas d’argent qu’ils se font dans la recherche de l’or à travers l’exploitation artisanale. Il faut séduire les jeunes avec des perspectives. Si on ne le fait pas, on s’achemine directement vers la catastrophe.
Les acteurs m’ont confié au cours des sessions de formation que les jeunes sortent assez rapidement de l’école pour aller à la recherche de l’or. Ce qui contrarie l’exploitation industrielle. Ce qu’il faut, c’est d’investir dans cet­te région. C’est une région d’ur­gences. J’ai compris donc qu’il y a une situation urgente à Kédougou où l’Etat doit investir et pour l’avenir et pour la sécurité. Parce que c’est une région stratégique qui est frontalière à beaucoup de pays qui sont à risques pour nous. J’étais de l’autre côté au Mali dans une zone occupée par les djihadistes et c’est à quelques pas d’ici. Ensuite, j’ai appris que dans la zone, la circulation des armes légères est très développée, que le banditisme se développe avec notamment les coupeurs de route qui opèrent dans la zone. Il faut faire appel à l’Etat. Cette zone qui est tout à fait stratégique au plan économique et qui nous ouvre la porte au reste de l’Afrique peut être une bombe. Il y a beaucoup de jeunes étrangers qui sont là, ils sont non identifiables, parce qu’ils n’ont pas de documents. Il y a un trafic d’enfants extraordinaire dans la ré­gion. Il faut donc discuter avec nos amis de la Guinée, du Mali pour essayer d’asseoir à travers nos frontières un filtre. Le Séné­gal ne peut pas gérer toutes ces populations jeunes qui nous parviennent et sur lesquelles on n’a aucune maîtrise.

Avez-vous senti au cours de la formation que les ac­teurs avaient du mal à gérer les questions liées aux violences faites aux enfants et qu’à partir de maintenant ce­la serait un vieux souvenir ?
Il faut d’abord réhabiliter le Cdpe (Comité départemental de la protection de l’enfance) de Kédougou. Il faut comprendre par-là qu’il faut renfoncer le Comité départemental de la protection de l’enfance en termes d’organisation et de moyens. Les moyens comptent énormément. Quand on parle de moyens, les gens pensent aussitôt à l’argent. Mais par moyens, c’est de faire en sorte que les gens puissent se déplacer, développer des programmes de prévention. Qu’ils aient cette capacité de mobilité pour aller jusque dans les coins les plus reculés. Parce que ce terroir est assez dispersé. Il y a des hameaux inaccessibles et il faut aller jusque-là pour faire de la prévention. La tendance qui se développe est que les hameaux viennent tous vers Kédougou. Il faut aussi des ressources humaines compétentes et qualifiées. Toutefois, il faut dire qu’il y a une grande volonté des uns et des autres. Les savoir-faire que nous avons distillés pendant ces jours de formation, ils les ont bien intériorisés. Cependant, il faudrait des mesures d’accompagnement pour lever les contraintes d’ordre matériel, financier pour faire face et mettre l’accent sur la prévention. J’ai visité la région, il y a beaucoup d’abris provisoires. Quel enfant va vouloir rester dans ces zones ? J’attire l’attention des pouvoirs publics aussi sur les jeunes filles. Quelles perspectives pour ces dernières ? Nombreuses parmi elles n’arrivent pas à poursuivre les études quand elles arrivent au collège. Parce que les parents sont déboussolés. Ils ont peur qu’elles franchissent cette étape qu’ils considèrent comme risque.

La libre circulation des per­sonnes et des biens dans l’es­pace Cedeao accentue é­ga­lement le flux migratoire vers Kédougou. Est-ce que cette politique n’encourage pas pour autant ces pratiques que vous venez d’énumérer ?
La libre circulation des personnes et des biens est salutaire pour le continent africain. Nous devons lever tous les goulots d’étranglement pour que nos populations circulent librement. En ce qui concerne le Cegid, il nous faut avec l’ensemble des prestataires, le Cdpe, organiser des pro­grammes transfrontaliers. Par­ce qu’en réalité, les enfants appartiennent à l’espace Cedeao. A partir de ce moment, il faut que des solidarités s’organisent au niveau des pays pour pouvoir faire face. Donc, nous réfléchissons sur comment organiser des programmes transfrontaliers qui fondent qu’il y ait une continuité dans l’offre de services qui dé­passe les limites du territoire de Kédougou pour aller jusqu’au-delà. En 2017, nous allons es­sa­yer de faire en sorte d’assurer un leadership pour que s’organise un programme de ce genre afin que les acteurs s’identifient de part et d’autre de nos frontières.

L’exploitation minière a beaucoup encouragé ces mu­tations sociales à Kédou­gou. Quelles propositions faites-vous pour régler cette situation et jeter les bases d’un développement durable ?
Si je devais faire une proposition, je vais être républicain. Républicain, ça veut dire qu’on veut construire un Etat. A partir de ce moment-là, il faudrait que quelque part ce boom économique soit encadré et qu’il y ait une fermeté. On ne peut pas se permettre de faire ce qu’on veut. Il faudrait donc organiser ce flux migratoire et de façon ferme, interdire le travail des enfants. Nous devrons nous donner les moyens d’encadrer cette exploitation traditionnelle de l’or. Parce qu’elle est source de beaucoup de problèmes. C’est ce que les autorités tentent de faire vaille que vaille en se disant qu’il faut fermer les «diouras», sites d’orpaillage traditionnelss. Mais quand on les a fermés, cela a donné naissance à autre chose : les coupeurs de route. Puisque les hommes et les femmes qui y travaillent ne peuvent pas vivre sans un sous. Donc, ils sont organisés à faire des actes délictueux.
Il faudrait plus renforcer la sécurité dans cette région. Quand je vois les effectifs, je trouve qu’ils sont faibles. Il nous faudrait beaucoup de policiers et faire en sorte que les populations elles-mêmes se sentent en sécurité ; de part et d’autre, que l’information circule. Parce qu’il y a des délinquants ici qui sont des délinquants chez eux. Ils viennent ici poser des actes délictuels pour rentrer tranquillement de l’autre côté sans pour autant qu’on puisse faire quelque chose.
Il faudrait aussi que ce boom économique profite aux hommes et aux femmes. Mais si toutefois ils sont dans la contemplation de quelque chose qui ressemble à une économie et qu’ils ne touchent pas de dividendes, ça peut créer des frustrations. Et il faut éviter le maximum possible les frustrations. Parce qu’elles sont le lit des rebellions. Quand les gens se sentent exclus, la tentation est grande que les forces nébuleuses qui nous environnent puissent en profiter. Il faut des gens formés par rapport à tout ce boom économique.

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