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Kema – fille de Cherfo et de Andoutiane – porte un deuxième prénom : Bahilehe. Ayant perdu six enfants avant la naissance de Kema, ils supplient la divinité : «Laisse-la avec nous !» : Bahilehe. Le titre éponyme semble avoir deux significations : ainsi le roman retrace jusque dans les moindres détails l’éducation et l’évolution d’une petite fille bassari au sein d’une société savamment structurée, vivant en harmonie avec elle-même et avec la nature. Mais Bahilehe est aussi un appel à la communauté bassari : «Laisse-la nous !» : la tradition, au sens large, laisse-nous toutes les valeurs et tous les savoirs endogènes qui sont le socle, le ciment et le ferment de la société bassari, d’autrefois et d’aujourd’hui.
Ithiar Bindia a composé ce roman dans ses qualités multiples : enseignant de formation, il a exercé les fonctions de responsable de l’Etat du Sénégal, parmi d’autres comme sous-préfet de Sabadola. Bindia a grandi dans le village d’Ebarack, berceau de traditions bassari dans laquelle il a été éduqué et dont il est un produit et un vecteur, soucieux d’en perpétuer les acquis et les valeurs. Ainsi, dans son rôle d’écrivain combiné à celui d’enseignant, de romancier Ithiar Bindia devient gardien et transmetteur de traditions ancestrales millénaires. Est-ce un roman seulement ? Kema Bahilehe est une œuvre pionnière.
En effet, la société, la culture et l’histoire bassari ont été analysées et présentées sous forme de publications scientifiques par plusieurs chercheurs étrangers ou au moins extérieurs de la société bassari. Kema Bahilehe a le mérite d’être non seulement le premier long ouvrage (170 pages) écrit par un auteur bassari, mais aussi une première présentation assez exhaustive de la vie d’une communauté bassari traditionnelle. Pourtant, l’action ne se passe pas dans des siècles révolus : Bindia retrace dans ces lignes la vie d’une fille au sein de sa famille, dans un village bassari en début du 20ème siècle, après l’invasion peule qui a exterminé une grande partie de la communauté dont le reste s’est retiré dans les collines du Sénégal oriental. Il évoque une famille et un village refusant tout contact avec le monde extérieur dont ils se méfient, traumatisés après des persécutions. Le roman met en scène la vie quotidienne rythmée de durs labeurs, de joies et de peines et de rites séculaires qui règlent la vie sociale et sont imprégnés d’une profonde spiritualité.
Le focus de l’ouvrage est mis, à travers divers procédés de narration comme l’évocation de contes, de poésies et de chants, sur les valeurs de la société traditionnelle. Ithiar Bindia, ayant grandi dans son village natal, a servi dans plusieurs localités du Sénégal où il s’est rendu compte que la culture bassari, du moins dans les grandes villes du Sénégal, a tendance à se diluer, voire à disparaître. Animé par le désir de la raviver, mais surtout de la relayer aux jeunes et aux moins jeunes Bassari, Bindia propose une œuvre qui séduit le lecteur par le charme des beaux portraits des personnages, la description du paysage magnifique et des rites séculaires. Mais le roman séduit particulièrement à travers le personnage éponyme, Kema Bahilehe.

Raviver la culture bassari
Jeune fille modèle, on peut dire «idéale», elle incarne les valeurs de la société bassari, à l’instar de sa maman Cherfo et de son papa Andoutiane, le chef de la tradition de son village.
A sept ans seulement, la petite Bahilehe, fille précocement mûre et compréhensive, participe pleinement à la vie de sa famille et ne remplit pas seulement les tâches destinées à son âge, mais aspire à alléger celles de sa maman. Rentrée très jeune à l’Ambofor, la maison commune d’éducation, elle devient rapidement responsable de sa petite société. Ithiar présente les Ambofor, véritables temples de l’éducation traditionnelle, dans toute leur richesse et signification et démonte savamment d’inutiles et vexants préjugés relatifs à cette institution. En effet, l’Ambofor revêt une fonction fondamentale dans l’éducation de la société bassari dont il a faconné, pendant des siècles, des hommes et des femmes conscients et pétris de leur pleine et grave responsabilité vis-à-vis de leur entourage humain, naturel et spirituel.
Tout au long de l’ouvrage, le focus revient, sous multiples angles, sur les valeurs fondamentales de la société bassari : l’amour du travail bien fait, le respect d’autrui, la primauté de la dignité humaine, le sens de la responsabilité, de l’abnégation et du service. De même transparaît, à travers le fil de l’action, une société politiquement acéphale, donc dépourvue de guide fort, une société égalitaire où femmes et hommes ont égale valeur, responsabilité et poids. La distinction ne s’acquiert ni par la force ni par la ruse, mais par le parfait respect des membres de la société et de règles séculaires et spirituelles fondant son soubassement.

Un viatique aux jeunes Bassari
Le roman de Ithiar Binda est aussi un viatique destiné aux jeunes Bassari d’aujourd’hui. Qu’ils s’inspirent de la petite Kema Bahilehe, qu’ils revisitent les valeurs de leur société et qu’ils les mettent en œuvre, qu’ils luttent activement contre les stéréotypes et autres idées reçues sur les sociétés traditionnelles et surtout bassari, qu’ils oeuvrent pour une meilleure connaissance de leur histoire, de leur société et de leurs valeurs.
Ce roman qui, à l’instar de toutes les œuvres de qualité, a le mérite d’être utile et plaisant, aidera les jeunes à comprendre et à apprécier l’inestimable trésor contenu dans leurs traditions. Ils comprendront que l’on ne peut pas retourner en arrière certes, mais qu’il faut parfois regarder derrière soi afin de pouvoir s’ouvrir au présent et à l’avenir. L’enracinement doit précéder l’ouverture, en paraphrasant Senghor. Le roman de Ithiar Bindia, nous l’espérons, incitera les jeunes Bassari à mieux connaître leurs traditions, à davantage s’y enraciner, à vivre pleinement leurs valeurs et à en éprouver une légitime fierté. Il ne s’agit pas d’un regard nostalgique sur le passé, mais de la prise de conscience qu’une appropriation du passé peut aider à s’orienter dans la vie.
Soulignons cependant que Bahilehe est une œuvre universelle et ne se limite pas à une ethnie ou à une communauté. Bien entendu, le roman est une œuvre de base que les jeunes Bassari devraient lire et mettre à profit, mais aussi les jeunes du Sénégal voire de l’Afrique tout court. Bahilehe évoque un temps révolu certes, mais qui a marqué toute une communauté aujourd’hui assez inconnue ou méconnue du Sénégal. Bahilehe est ainsi une œuvre susceptible d’ouvrir les esprits et de démonter des stéréotypes sur une société qui a beaucoup à offrir dans le rendez-vous du donner et du recevoir.
Editions Harmattan,
Dakar, 2019

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