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Interrogé au deuxième jour de son procès pour corruption de dignitaires étrangers, l’homme d’affaires franco-israélien se dépeint comme un simple conseiller qui n’avait aucun pouvoir sur les activités du groupe portant son nom. Récit d’audience.

Son français est hésitant, mais son propos bien rodé. Interrogé au deuxième jour du procès de Genève, Beny Steinmetz se dépeint comme un simple conseiller, un diplomate des affaires qui plane bien au-dessus des contingences contractuelles ou financières. A l’entendre, il ne dirigeait rien et ne savait rien de ce qui se tramait au sein des sociétés du groupe Bsgr qui porte pourtant son nom. Impénétrable, le magnat des mines conteste tout ce qui pourrait le lier à des pots-de-vin visant à décrocher des concessions minières prometteuses en Guinée. «Closed box», «Chinese wall», il multiplie les expressions anglophones pour illustrer la séparation existant entre lui et toutes les combines qui transpirent de cette immense procédure. «Je ne pense rien. Je n’ai pas connaissance de tout cela. Tout est une grande surprise pour moi», répète-t-il au fil des questions posées par le Tri­bunal correctionnel.
Il n’y a qu’une seule chose avec laquelle Beny Steinmetz, 64 ans, marié et père de quatre enfants majeurs, semble d’accord. C’est lorsque la présidente résume son parcours. Né en Israël, il déménage en Belgique en 1977 et transforme l’entreprise familiale, spécialisée dans le diamant, en l’un des plus grands groupes mondiaux, actif aussi dans l’industrie minière et le bâtiment. «On peut dire cela comme ça ?» «Oui, on peut.» Aux alentours de 2004, il s’installe sur les bords du Léman et obtient un forfait fiscal avant d’y renoncer en 2016. «En réalité, je n’ai jamais vraiment quitté Israël et ma femme n’a même jamais dormi dans l’appartement de Genève.» Sa fortune personnelle ne se monte pas à plusieurs mil­liards, précise-t-il encore. Il y a six ans, l’évaluation tournait autour de 130 millions de dollars. Maintenant, avec la crise, il l’estime entre 50 et 80 millions. Participations et biens immobiliers compris.

La théorie du complot
Beaucoup plus compliqué est de cerner le rôle de Beny Steinmetz, lequel n’occupe aucune position officielle au sein de Bsgr. Une constellation dans laquelle il apparaît comme l’un des bénéficiaires de Balda, fondation liechtensteinoise qui détient le groupe de sociétés. Selon l’acte d’accusation, il est en réalité le vrai directeur et animateur de l’ensemble. Frédéric C., également prévenu au procès, le dit en ces termes lors d’une conversation enregistrée à son insu en Floride par le Fbi, alors qu’il tente de convaincre Mamadie Touré, la quatrième épouse du défunt Président guinéen et principale bénéficiaire des versements, de détruire des preuves et de mentir : «Il n’y en a qu’un qui décide. C’est celui qui est tout en haut. Personne d’autre ne peut te le garantir.»
Questionné sur ces propos, Beny Steinmetz «n’en pense rien». Un procès-verbal qui mentionne la «lady», des personnes clés ou, dans sa propre bouche, l’establishment politique en Guinée ? Rien non plus. «Bsgr avait effectivement de bons contacts dans le monde minier.» Et toutes les déclarations qui le mettent directement en cause ne sont que pure invention. «Le comité technique a dit des mensonges. Le gouvernement de la Guinée, avec le soutien de George Soros, également. Tout cela dans le but de nuire à Bsgr.» En résumé, le prévenu estime qu’il est la victime d’un complot ourdi dans un univers impitoyable.

Monsieur 10 sur 10
Bsgr a fait une affaire mirobolante avec les concessions de Simandou, qui se trouvent au cœur du dossier. Après avoir investi quelque 170 millions de dollars pour obtenir les permis à Conakry, le groupe a vendu 51% de ses parts au géant brésilien Vale pour 2,5 milliards. Le Tribunal s’interroge. Quel était alors l’intérêt du gouvernement guinéen de conclure de tels accords ? «C’est comme ça dans le monde. C’est une grande chance pour ces pays qui n’ont ni les infrastructures ni les connaissances nécessaires d’avoir des entreprises qui prennent le risque d’investir. Parfois, cela ne donne rien. Le ratio de succès de l’exploration minière est de 2%. Bsgr a aussi perdu 10 millions dans la bauxite», ajoute Beny Steinmetz, philanthrope.
Il soutient aussi n’avoir en rien participé à la création de la société offshore Pentler, désignée par le ministère public comme le moyen de mener cette opération de corruption sans éveiller les soupçons et justifier des versements à la fameuse Mamadie Touré. «Je n’ai rien à voir avec elle. Elle a raconté beaucoup de mensonges.» Et pourquoi les 22 millions versés à Pentler apparaissent dans les comptes de Bsgr sous la mention «achat d’une aciérie à Bakou» ? «Chinese wall», toujours.
Il faudra attendre les questions du ministère public pour que l’imperturbable conseiller montre des signes d’énervement et assène encore : «Tout le monde savait que je n’étais pas le chef.» Et le procureur Yves Bertossa de rétorquer : «Tout le monde dit le contraire.» Et pourquoi donner son nom au Beny Steinmetz group ? «A l’époque, j’avais un nom très bien vu. On m’appelait également 10 sur 10, comme un diamant.» Une solidité à toute épreuve, ou presque.
Le Temps

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