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La nouvelle Législature compte dans ses rangs une «bleue» au caractère trempé. Adja Bousso Ngom est native de Ndangalma, dans le département de Bambey. Femme de développement, elle est aussi le chef de  son village. Elue sur la liste de Benno bokk yaakaar, elle a déjà pour titre de gloire d’avoir fait chuter à Bambey une autre «Lionne», Aïda Mbodji.

Le 14 septembre dernier, la nouvelle Législature a pris ses quartiers dans les travées de l’Assemblée nationale. Parmi les «bleus» qui auront fait leur première entrée dans l’Hémicycle, on compte maintenant une conquérante. De prime abord, Adja Bousso Ngom a l’air d’une gentille commerçante vouée à trôner sur les arcanes du marché de la pâte d’arachide. Depuis plusieurs années déjà, la Baol-Baol, native de Ndangalma, dans la région de Diourbel, département de Bambey, arrondissement de Ngoy comme elle tient à le préciser, se trace un destin intimement lié à son engagement en faveur du développement. «Je suis une femme de développement», confie-t-elle de sa voix forte et déterminée. Une assertion tout droit sortie de son vécu qu’elle raconte sans forfanterie ni vanité.
Très jeune, Bousso assiste impuissante aux dures conditions de vie des femmes de son hameau. Révoltée, elle prend le temps de mûrir son idée. Elle explore le terrain et finit par mettre en place une petite tontine destinée à financer un fonds de microcrédit. «Je m’étais rendu compte que les femmes rurales passaient leur vie à effectuer des tâches ménagères et à être des femmes au foyer. Elles n’avaient aucune activité économique. J’ai donc eu l’idée de les aider à acquérir leur autonomie financière. Je leur ai parlé et je les ai convaincues qu’on ne pouvait pas passer sa vie à tout attendre des autres. Une personne doit être autonome.» Ce discours fait tilt chez beaucoup de ses congénères qui adhèrent au Groupement d’intérêt économique (Gie) qu’elle met en place. C’est le début d’une longue campagne d’autonomisation des femmes de Ndan­galma. «Au début, on était un groupe de 55 femmes. On se cotisait entre nous pour mettre à la disposition de nos membres un petit capital qui leur permettait de mener des activités génératrices de revenus. En général, chaque femme disposait de 10 à 15 mille francs pour faire des petites activités, comme du petit commerce ou de la transformation de produits locaux.» Vers les années 1987, le pays était gagné par la fièvre des groupements de femmes. Le Baol n’y échappe pas, et Bousso Ngom fait adhérer son groupement à la Fédération nationale des groupements de femmes du Sénégal. «Quand on a créé la Fédération nationale, tous les villages avaient leurs groupements. On a alors enregistré un regain d’intérêts et on était finalement 157 femmes.» Une dynamique qui va se poursuivre jusqu’à nos jours avec l’adhésion de Bousso au Conseil national de concertation des ruraux (Cncr) dont elle est la trésorière.

Au nom de la santé maternelle
Ce souci de ses semblables, des femmes de son village en particulier, la pousse d’ailleurs à revendiquer des positions très libérales sur les questions de santé de la reproduction. Si le planning familial peine à s’imposer dans les zones rurales du pays, pour Bousso, il s’agit là ni plus ni moins que d’une question de survie. «Je ne peux pas être contre le planning familial. Parce que si une femme peut perdre la vie en accouchant, faire un enfant chaque année relève du suicide. Je ne maîtrise pas le Coran, mais je ne peux pas croire que l’islam soit contre le planning familial. Espacer les naissances, même nos grands-mères le faisaient. On te disait que par exemple, si tu portes tel talisman, tu ne tomberas pas enceinte avant d’avoir sevré ton enfant. Ou bien, on demandait à la femme de rentrer chez elle le temps de l’allaitement. C’est du planning familial, ça aussi», martèle-t-elle. «Ces questions ne peuvent laisser aucune femme indifférente. Parce qu’aucune femme ne doit perdre la vie en donnant la vie. Mais pour que cela soit possible, il faut des préalables et nous sommes en train de faire le plaidoyer», insiste la nouvelle élue. «S’il y avait suffisamment de sages-femmes en milieu rural pour que les femmes puissent faire leurs visites prénatales, elles n’auraient pas de problèmes au moment de l’accouchement. Ndangalma compte 38 villages et il n’y a que 3 postes de santé, le reste ce sont des cases de santé», déplore-t-elle.

Chef de village
Les succès rencontrés à la tête de son groupement de femmes lui ouvrant l’appétit, Bousso lorgne désormais le siège de chef de village. Poussée par une ambition légitime, elle pose sa candidature au poste, mais non sans s’entourer de garanties. «On pense que le poste de chef de village est héréditaire, ce n’est pas vrai. Quand le chef de notre village est décédé, je me suis renseignée pour savoir si une femme pouvait être élue. J’ai demandé aux anciens et aux religieux qui m’ont cité des noms de femmes qui, à l’époque du Prophète, étaient chefs de village». Rassurée, elle consulte également l’Ad­ministration avant de défier le prétendant déclaré. «J’ai pensé que mon ambition pour le village pouvait être partagé par les autres. J’ai donc mené ma campagne auprès des chefs de carré du village qui sont les électeurs. Je suis allée les voir et ils m’ont accordé leur confiance. J’ai battu mon adversaire qui était un homme. C’est comme ça que je suis devenue chef de village.»
A l’écouter raconter cette période, l’on ne se doute pas des difficultés qu’elle a dû surmonter. Mais le défi est énorme et face à une communauté villageoise ancrée dans des siècles de tradition, où la chefferie est passée d’homme à homme, il est facile de deviner les écueils traversés. «Bien sûr, j’ai rencontré des réticences, car certains hommes ne voulaient pas être dirigés par une femme. Mais je les ai convaincus de me faire confiance. Ils avaient vu le travail que je faisais avec les femmes et le bénéfice qu’elles en ont tiré. Ils savaient aussi que j’allais m’investir pour régler les problèmes du village», raconte-t-elle avec réticence.
Une fois à la tête du village, elle peut donner la pleine mesure de ses ambitions. «Je travaille pour l’épanouissement de mon village et de ses habitants. Ce que veulent les agriculteurs ou les éleveurs, je cherche à le leur trouver et même si je n’y arrive pas, ils savent que je fais tout ce que je peux. Par exemple, s’il y a du matériel agricole qui arrive, je vais plaider pour que mon village soit servi. C’est la même chose pour l’aliment de bétail», explique-t-elle en réajustant les pans de son ample boubou jaune et blanc. Avec son vécu de présidente de groupement, et par-là de membre du Comité régional de développement (Crd) de Diourbel, la tâche n’est pas hors de sa portée.

Victorieuse de la «Lionne du Baol»
En arrivant à l’Assemblée nationale, Bousso Ngom va porter en bandoulière son écharpe de député. Mais elle pourra également arborer le scalp de la coalition de Aïda Mbodji. Celle qui a défait les partisans de la «Lionne du Baol» est tout sauf une novice politique. «Je suis née dans la maison d’un politicien. Le frère de mon père, Feu Gorgui El Hadji Ndongo Ngom, était le responsable politique de Ndangalma. J’ai grandi dans sa maison et j’étais là quand on vendait les cartes. Je faisais de petites courses dans le cadre des activités du Parti socialiste dans la localité.» Malgré leur antagonisme né de choix politiques différents, Aïda et Bousso ont en commun d’avoir baigné dans une atmosphère politique dès le jeune âge. Un engagement au sein du Parti socialiste que la première a renié alors que Bousso s‘en réclame encore fièrement. «Je suis toujours Socialiste et j’ai été élue sur la liste de la coalition Benno bokk yaakaar. Je suis la présidente des femmes Socialistes du département.» Mais son appartenance au parti de Ousmane Tanor Dieng ne lui fait pas perdre de vue la mission qui lui est confiée par les populations du département de Bambey. A quelques jours des élections du 30 juillet, elle affirmait dans nos colonnes : «Je ne voterai pas n’importe quoi à l’Assemblée.» Aujourd’hui, Bousso Ngom est plus que jamais déterminée à tenir cet engagement. «Je ne veux pas trahir les gens du département de Bambey», répète-t-elle comme un leitmotiv. Les cinq ans à venir ne manqueront pas d’édifier l’opinion sur cet engagement. En attendant, Bousso exhorte les femmes à se battre. «Quand il y a un poste, on doit aussi pouvoir poser notre candidature et se battre pour le gagner. Je veux que les femmes aient confiance en leurs capacités et revendiquent le respect qu’elles méritent.» Un viatique que la fille de Ndangalma destine à toutes celles qui se retroussent les manches pour traverser les lignes étanches de la dictature du genre.

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