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Ses yeux brillent et pétillent quand elle parle de son spectacle qui se tiendra ce lundi au Grand Théâtre national de Dakar. Dialika Sané, jeune comédienne, joue à l’occasion de la Journée internationale du théâtre. Ce sera son baptême de feu, pour un monologue d’une heure et demi sur le thème de l’excision. Mais son enthousiasme cache une petite angoisse. Elle pense et repense au moindre détail. La jeune fleur des planches sénégalaises veut que tout soit parfait afin qu’elle puisse livrer son message : un monde sans excision. Un monde où les petites filles s’épanouissent sans avoir à passer par des traumatismes. Artiste jusqu’au bout des ongles, Dialika, une journaliste amoureuse des planches vit sa passion jusque dans son accoutrement. Comédienne de talent, elle a l’art dans l’âme.

Elle est stressée rien qu’à l’idée de monter sur la scène du Grand Théâtre national le lundi soir. Mais Dialika Sané est bien déterminée à assurer le show à l’occasion de la Journée mondiale du théâtre. Elle est prête à crier sa rage. La rage de voir encore et encore des filles qui continuent de subir l’excision. «Doit-on couper les parties génitales d’une petite fille», s’interroge dans son numéro la comédienne, sur un ton révolté. Alors qu’elle était en répétition, on découvre à force de l’admirer qu’à travers cette pièce qu’elle présentera au public, une lumière jaillira des planches sénégalaises. La jeune protégée du metteur en scène Pape Faye s’adresse à la communauté diola dont elle se réclame fièrement. Cette communauté qui prend pour prétexte les rites sacrés pour envoyer les petites filles dans le bois sacré sous les pas de  danse et des réjouissances, tout en sachant que ces petites filles en sortent coupées, dépourvues d’une partie de leur intimité. Elles sont ensuite déclarées reines. «Vous êtes pures, vous êtes maintenant de vraies femmes. Vous pouvez relever la tête et en être fières», dit la communauté. «Quelle folie !» crie dans son monologue Dialika Sané
Dialika Sané veut à travers cette pièce théâtrale sensibiliser son peuple. Elle veut changer les mentalités et faire tomber les murs par  la force des planches. Mais elle n’est pas dupe. La jeune artiste sait que ce combat n’est pas gagné d’avance. Dans sa communauté, le thème de l’excision est un sujet tabou. Personne n’en parle. C’est pour cette raison qu’elle a choisi alors de porter ce monologue devant le grand public. A travers cet art vivant qu’est le théâtre, Dialika va donc partager avec son auditoire, les fruits de ses réflexions sur ce sujet, tout en mettant en scène l’émotion, le souffle et le mouvement, pour choquer l’assistance. Elle fera voir à chaque spectateur cette pratique horrible qu’est l’excision. Le pari n’est pas gagné d’avance. Mais après la réussite qu’annonce ce spectacle très attendu, la jeune comédienne prévoit de faire une tournée à l’intérieur du pays. Ceci va lui permettre de transmettre davantage son message. Et dans son périple, elle compte bien aller prester sur la terre de ses origines, la Casamance.  Pour ce voyage, Dialika Sané  a bien de craintes. Toutefois, la native de Dakar estime malgré tout, qu’il faut aller au-delà de ses peurs. Elle tient ce courage de son défunt père qui, selon elle, avait l’habitude de prendre des positions au sein de sa communauté. Ces positions tranchées lui avaient d’ailleurs valu des menaces de mort. «Ce qui a fait qu’on est resté plusieurs années sans aller en Casamance», révèle-t-elle.

L’écriture une thérapie pour la jeune artiste
Il faut souligner que c’est en 2012 que la jeune artiste a découvert pour la première fois la terre de ses ancêtres. Elle y accompagnait sa mère à sa dernière demeure après que celle-ci se soit battue contre le cancer du sein. Cette rencontre avec sa culture lui a alors permis de faire la paix avec ses origines. «J’ai fait mon pèlerinage spirituel sur mes origines. J’étais réellement en contact avec ma culture diola. Moi et mes sœurs, nous avons eu droit à des rites animistes pour mieux vivre le deuil», souligne-t-elle. Il faut reconnaître tout de même qu’au-delà de sa Casamance, sa pièce théâtrale s’adresse au monde. La pratique de l’excision n’est pas réservée qu’à la communauté diola. Dans le nord du pays, la pratique demeure. En Afrique du nord et dans la sous-région, les jeunes filles continuent de subir cette violence. Et pour toucher le maximum de personnes, l’association Fadiart qui porte ce projet a décidé de traduire cette œuvre dans les différentes langues nationales et même en anglais. Elle fera des tournées dans les écoles, les quartiers et même dans les pays voisins du Sénégal comme la Gambie, ou encore le Nigeria où l’excision se pratique toujours.
L’ex-élève du comédien Pape Faye au cours Sainte Marie de Hann est originaire du village de Balinghor. Elle est née et a grandi à Dakar avec ses sœurs. La dakaroise a trop tôt découvert sa fibre artistique. Petite fille solitaire, son activité tournait autour de la peinture et le dessin. «Je ne savais pas comment entrer en contact avec l’autre», explique-t-elle. Du coup, la jeune fille avait jeté son dévolu sur la peinture et le dessin. C’était pour elle, un refuge pour noyer ses angoisses. A l’école Stella Maris où elle a fait ses études primaires, elle se souvient avoir peint une fresque ; alors qu’elle n’avait que 6 ans. Par la suite, elle découvre les livres. Dialika Sané s’intéressa alors aux contes africains Leuk le Lièvre, La comtesse de Ségur qui est une saga sur l’enfance. Elle se rappelle aussi le récit sur la Casamance qu’elle avait imaginée comme une terre verte, avec des ruisseaux, alors qu’elle n’avait encore jamais mis les pieds sur cette partie sud du pays. Son instituteur de l’époque, étonné, avait même fait afficher ce texte au tableau. Il avait surtout fait appeler les parents de la petite Dialika qui n’avait que 8 ans, pour leur demander de surveiller la graine d’écrivain qui sommeillait en elle.

Du journalisme au théâtre
Depuis cet épisode de sa vie, Dialika n’a pas arrêté d’étonner son entourage. Elle s’essaie également à la poésie. Un genre littéraire qui lui permettait alors qu’elle était adolescente, d’apaiser sa tristesse. La poésie lui a surtout permis de supporter une époque «mélancolique» et de révolte de sa vie. Mais passée cette étape, Dialika découvre la prose. Elle trouve dans le roman son style et commença à écrire des nouvelles. Malheureu­sement, elle n’a jamais pensé les publier. Ce monologue sur les mutilations génitales qu’elle aura l’honneur de mimer elle-même, lundi soir, est d’ailleurs son premier texte qui sera mis en scène. Heureuse, elle renseigne qu’à la base, il s’agit d’une partie d’un projet de roman dans lequel elle aborde différents thèmes dont celui du cancer.
Après son baccalauréat, la jeune élève des cours Sainte Marie de Hann s’envolait pour la France où elle a fait des études de Lettres. Elle s’est par la suite spécialisée en journalisme et a glané de petites expériences dans le journal Express. Dialika Sané a également travaillé pour un journal de quartier qui avait pour titre «Vivre ensemble», avant de collaborer avec le site internet, Event, qui est devenu Event Figaro. La comédienne et par ailleurs spécialiste en communication, de retour à Dakar, avait intégré la rédaction du quotidien Rewmi. Elle anime Miroir de femmes, une émission qui célébrait la carrière formidable des femmes. Mais Dialika Sané ne se sentait pas à sa place dans l’espace médiatique sénégalais. Sa frustration a été de ne pas aller vers ce qu’elle voulait. «Mes chefs voulaient que je mette l’accent sur les musiciens. Ils me disaient qu’il faut faire ce que veulent les auditeurs», relève-t-elle. Et puisqu’elle ne concevait pas la radio de cette façon, elle décida simplement de « raccrocher ». «Je ne pense pas qu’on doit suivre le peuple. La presse doit façonner et construire des modèles de citoyen» dit-elle.
Une autre frustration qui a fait partir la jeune journaliste du milieu de la presse, c’est le traitement salarial. Tout en reconnaissant aujourd’hui que la presse sénégalaise est dynamique, elle mentionne que «ça bouge». « Oui ! Pour quelqu’un qui a grandi avec une chaîne unique, la Rts, on peut dire que ça évolué», analyse-t-elle, avant de conclure tout de même que «beaucoup de choses restent à faire, surtout dans le domaine de la culture».
  ndieng@lequotidien.sn

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