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On la surnomme «la griotte de Montréal». La chanteuse malienne Djely Tapa Diarra, fille de la célèbre Kandia Kouyaté, s’est fait une place au soleil dans la musique québécoise. Son premier album, Barokan, est à la croisée de la musique mandingue et de l’électro. Cette battante convoque les rythmes de son pays, le Mali, dans sa musique afrofuturiste et chante notamment «la femme noire» de sa voix incroyablement grave.

Ce qui frappe quand on entend Djely Tapa Diarra pour la première fois, c’est sa voix. Une voix puissante et grave, qui tranche singulièrement avec le timbre des chanteuses maliennes qu’on a entendues jusqu’ici. «Mon père était presque soprano et dans ma voix, il y a un grain qui appartient à ma mère. Mais je vais être honnête, je ne sais pas moi-même d’où elle vient», rit-elle au téléphone. Issue d’une grande famille de griots, la fille de Kandia Kouyaté dit avoir appris à aimer cet organe enfumé et à jouer de son grain de sable qui en fait toute la chaleur. «Je viens d’une lignée de femmes très puissantes. Ma mère, mes grands-mamans, mes arrière-grands-mamans, ce sont des femmes fortes… Ce n’est pas facile de faire sa place au milieu de tout cela», concède Djely Tapa. S’installer au Canada pour ses études a permis à la chanteuse originaire de Kayes de trouver sa voie, à distance de cet héritage lourd à porter. Comme toute griotte qui se respecte, elle a d’abord «joué son rôle communautaire», chantant dans les cérémonies de la diaspora (mariages, baptêmes, enterrements). Elle a aussi animé des ateliers avant de se lancer dans sa propre carrière artistique.

Une rencontre
décisive avec le
Dj AfrotroniX
Après avoir accompagné de nombreux musiciens africains installés au Canada, la rencontre avec Caleb Rimtobaye, alias AfrotroniX, a été décisive. C’est dans le mélange de musique traditionnelle et d’électro qu’elle s’est complètement trouvée. Le Dj tchadien, qui a produit son album, et la chanteuse ont travaillé durant deux années sur ces mélanges, chacun affinant sa propre définition de l’«afrofuturisme». A l’un, les dancefloors, l’électro matinée de sonorités venues des quatre coins de l’Afrique, à l’autre, un héritage de la tradition mandingue et des touches légères d’électronique. La base de ce Barokan provient des rythmes de la région de Kita, dans l’Ouest du Mali, d’où sont originaires les grands-parents de la chanteuse. «On voulait un afro-beat qui nous représente. On voulait montrer au monde que l’afro-beat se trouve dans le cœur et le mouvement des Africains. C’est le rythme d’une femme qui porte son enfant, qui est en train de piler le mil, ou de cultiver son champ», explique Djely Tapa. Rien à voir avec la musique de Fela Kuti ici, mais plutôt avec les sons électroniques qui dérivent depuis quelques années du continent.
Pour elle, ce premier album est avant tout fait pour «l’écoute», la danse venant avec la scène. Si son titre veut dire «causerie» en bambara, Djely Tapa chante la «femme noire». «Il n’y a pas une si grande différence entre les femmes africaines et les femmes occidentales. Avant, les femmes maliennes avaient une certaine liberté. Elles participaient à toutes les décisions, elles étaient respectées. Au fil des années, il y a eu plus de violence. Elles sont devenues beaucoup plus ‘’esclaves’’, alors qu’historiquement, elles faisaient tout. Contrairement aux femmes occidentales, qui n’ont eu que tout récemment la liberté de voter et d’être considérées comme des êtres humains à part entière…», note-t-elle.

Le Québec, une véritable terre d’accueil
Elle évoque aussi le manque d’eau ou l’envie de partir sur la lune (Départ pour la lune), comme une fuite. Sa force, Djely Tapa Diarra estime pourtant la tenir aussi «de son aventure au Canada». Dans une province, le Québec, où les femmes ont beaucoup lutté pour obtenir leurs droits (avortement, égalité salariale…), elle constate que «toute Québécoise qui naît est féministe». «Et même les hommes», glisse-t-elle. Djely Tapa se définit aujourd’hui comme une «Québécoise de souche malienne», qui ne peut plus se passer de «son hiver». Comment vit-elle les distinctions du Gala Dynastie, qui récompense les artistes noirs, des Juno, qui distinguent les meilleurs artistes canadiens, ou de la Bourse Rideau ? Et la reconnaissance des médias, qui en font l’une de leurs révélations ?
«Quand tu viens dans ce pays et que tu considères que tu fais partie de ce «petit peuple», comme on dit, c’est l’acceptation que tu vois en premier. Je me sens acceptée dans mon pays d’accueil, dans le pays que j’ai choisi. Je sens l’ouverture. Pas seulement pour moi, mais pour tous les artistes qui sont en train de se faire, c’est un es­poir», explique-t-elle. Bien qu’il y ait quelques mots en français et en anglais, elle a voulu chanter en bambara, en malinké et en khassonké. Ce choix semble d’ailleurs avoir facilité le très bon accueil qui lui est réservé. Si elle occupe la scène depuis vingt ans, Djely Tapa semble bien arrivée, à force de travail, à une étape importante de sa route de chanteuse.
Rfi

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