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Mort en 2007, à l’âge de 84 ans, Ousmane Sembène a publié dix livres et réalisé douze films. L’importance de ce cinéaste pour le Sénégal, l’Afrique et le monde n’est donc plus à démontrer. C’est pourquoi, le sort réservé à son héritage littéraire et surtout filmique, mais également à son patrimoine en général doit faire l’objet d’une attention particulière. Pour préserver sa mémoire de l’oubli, beaucoup d’idées ont été émises en ce sens sous le défunt régime de Me Abdoulaye Wade. On se souvient que celui-ci, alors président de la Répu­blique,  avait en 2008 émis l’idée de prendre de l’argent de sa propre fondation pour ap­puyer la création du film Samory. Une contribution de trois milliards avait même été annoncée à l’époque. Wade avait également fait appel aux hommes d’affaires africains et aux bonnes volontés, pour qu’il en fasse autant puisque ce film qu’avait voulu réaliser Sembène, fait référence au résistant africain Samory Touré. A nos jours, aucune suite n’a été donnée à ce projet. Quid alors des autres projets de films : La confrérie des rats, Les bouts de bois de Dieu (Ndlr, l’acteur américain Danny Glover en 2008 avait décidé à Dakar de réaliser ce long-métrage à partir d’une adaptation du roman de Sembène. Et, sa réalisation était annoncée pour 2009 avec des acteurs africains comme le souhaitait le réalisateur de Ceddo), laissés par le défunt cinéaste Ousmane Sem­bène ? Fina­lement, rien n’a été fait en ce sens au bout de 10 ans. Ni du côté des proches de Sembène ni du côté de l’état. Et c’est la preuve même de l’incapacité de nos institutions face à la sauvegarde de notre mémoire collective.

Rebâtir Gallé Ceddo
A l’état où les choses en sont, comment assurer et préserver ce legs ? Comment perpétuer et trans­mettre l’héritage de Sem­bène aux générations futures ? «L’auteur de La Noire de… était conscient de cet enjeu de la responsabilité que tout un chacun doit assumer. Il en aura été quitte lui, à sa manière. La figure même de Sembène est synonyme de mot d’ordre pour la résistance et l’engagement, au sens le plus désintéressé des termes», écrivait dans une contribution, un de ses nombreux admirateurs.  10 ans après cette inaction coupable, il n’est pas encore tard de bien faire. Le Sénégal peut encore redonner à la mémoire de «l’aîné des anciens», la place de choix qu’elle mérite. Mais en faisant quoi ? Eviter des déclarations démagogiques en cette célébration du 10e anniversaire de sa disparition et réfléchir sur des projets constructifs autour de son héritage. Dans l’euphorie de la commémoration de son premier anniversaire de décès à la place du Souvenir, Alain Sembène (Ndlr, le fils de Sembène) avait émis le vœu de voir Gallé Ceddo, la résidence de son père située à Yoff, devenir un musée. Cheikh Ngaïdo Bâ, président de l’Asso­ciation sénégalaises des cinéastes, présent à la cérémonie et bien d’autres réalisateurs, malgré quelques réserves liées aux problèmes internes à la famille Sembène, trouvait à l’époque l’idée géniale. Dernière­ment, l’écrivain Ken Bugul avait elle aussi, plaidé pour que l’Etat sénégalais rachète la maison de Sembène, comme Abdou Diouf l’avait fait en rachetant la maison de Birago Diop à ses héritiers pour en faire le siège de l’Association des écrivains du Sénégal, comme l’a fait aussi Abdoulaye Wade avec la maison de Senghor qui est transformée aujourd’hui en musée. «L’Etat doit acheter la maison de Sembène pour en faire un musée du cinéma, où il y aurait une salle de cinéma, de la formation en montage, en caméra, etc., car il y a de l’espace», disait Ken Bugul qui n’a pas manqué de lancer un appel au chef de l’Etat Macky Sall afin qu’il acquiert cette maison et en fasse un musée du cinéma et que ça serve comme «patrimoine, non seulement pour le Sénégal mais aussi un patrimoine pour l’humanité entière». La chose est évidemment possible. Il faudrait également que l’Etat, par le truchement de la direction de la Cinématographie, aide l’université Assane Seck de Ziguinchor qui porte un projet du même genre, à effectivement faire de la maison natale de Sembène Ousmane à Ziguin­chor, un lieu de pèlerinage. Combien d’Afri­cains et de citoyens du monde ayant lu une œuvre de l’auteur des Bouts de bois de Dieu ou vu ses films, ne seraient pas fiers de faire du tourisme et aller à la découverte de ces endroits symboliques qui somme toute, sont également des lieux de mémoire ? Hugues Diaz, directeur de la Ciné­matographie, s’engageait au nom de l’état dans Le Quotidien N° 4216 du 1er mars 2017, à soutenir «des initiatives autour de Sembène qui resteront dans la durée». «Avec l’université de Ziguinchor, nous sommes en train de voir comment faire pour que l’œuvre cinématographique de Sembène soit revisitée et vécue tous les jours», disait-il en marge de l’édition 2017 du Fespaco.

Eviter la spoliation du legs de Sembène
Outre cette nécessité de réaliser des projets ambitieux autour de la mémoire de Sembène, certains «Sembénistes» agitent l’idée de profiter du Fonds d’aide de la cinématographie (Fopica) pour, à titre symbolique, porter à l’écran, à titre posthume, une de ces œuvres qui n’a pu être réalisée avant sa mort. Soit :  Samory, La confrérie des rats ou Les bouts de bois de Dieu. «Si le régime de Macky Sall réussit ce challenge au nom de l’amour pour la chose culturelle, ce serait une belle gifle aux trois régimes précédents… », commentait d’ailleurs à Ouaga­dou­gou, un réalisateur Burkinabè. Beau­coup y croient encore. Surtout que Sembène de son vivant, ne cessait de dire : «Si je ne fais pas Samory, d’autres le feront.» En réalité, même si l’actuel régime ne satisfait pas à cette volonté de porter à l’écran une nouvelle œuvre de Sembène, il urge qu’il préserve l’œuvre filmique du défunt cinéaste. Il s’agit d’un patrimoine national voire continental qui n’a pas de prix.  Il faut souligner que récemment, au cours d’une discussion dans un festival à l’étranger, Le Quotidien a appris que tout le patrimoine filmique de Sembène est en voit d’être racheté par une université américaine. Cette information fait froid dans le dos, lorsqu’on mesure l’importance et la gravité de cette décision de vendre le patrimoine de Sembène aux Usa.  Certaines sources précisent même que les autorités au plus haut niveau sont informées de cette situation, mais n’ont pas les coudées franches pour empêcher les porteurs de cette initiative d’agir. «Ce sont des membres de sa famille et des anciens proches à Sembène qui sont à l’origine de cette initiative», confiait-on. Leur souci, expliquent nos interlocuteurs, «c’est d’éviter que les films de Sembène soient totalement laissés à l’abandon par le Sénégal et que ses œuvres ne soient  plus valorisées…. » Il est vrai qu’en vendant  ou simplement en confiant ce patrimoine filmique à des structures américaines intéressées par leur sauvegarde, on est sûr qu’il sera mieux protégé et mieux mis en valeur qu’en Afrique où il n’existe pas des structures équipées pour une meilleure conservation de ces films. Mais faire partir ce patrimoine ou le vendre aux Américains serait là une spoliation d’un legs qui appartient pas seulement à la famille Sembène, à ses héritiers, mais à tout le Sénégal et à tout un continent ? En cédant ce bien commun à une université aux Etats-Unis, serait-on en droit ou pourrait-on un jour le réclamer ou le reprendre ? Ne perdrait-on pas ainsi tout droit sur l’héritage filmique de Sembène ? Alain Sembène, le fils du patriarche des réalisateurs africains, n’a pas souhaité il y a quelques mois à Carthage (Tunisie), répondre à ces préoccupations. Il n’a non plus ni confirmé ni infirmé cette information selon laquelle «l’héritage filmique de son père et tous les droits seraient en passe d’être cédés aux Etats-Unis pour une coquette somme». Toutefois, nos sources présentent des preuves de leurs allégations et se disent très courroucées par cette dé­marche «inappropriée». L’Etat sénégalais est donc là aussi, interpellé pour éviter cette sorte de dépossession d’un patrimoine collectif. Et, que peut-il faire d’autre pour préserver Sembène de l’oubli ? A Ouagadougou, il existe un Centre international Sembène Ousmane, une rue et une statue Sembène Ousmane érigée à la place des Cinéastes. Mais au Sénégal, aucune place ne porte le nom de ce fils valeureux du pays, aucun monument digne en son honneur. A part une fresque en tôle érigée à la porte de Daaray Sembène dans la Cité du Rail. Il faudrait aussi que ses œuvres littéraires et cinématographiques soient encore plus promues dans nos universités. Car elles sont les preuves vivantes qui véhiculent entre autres, ses idées révolutionnaires puisées chez ses idoles que sont le Congolais Patrice Lumumba, le Colombien Ernesto Che Guevara, le Bissau-Guinéen Amilcar Cabral, le Guinéen Samori Touré, l’Amé­ricain Malcom X dont les portraits ont été, informe-t-on, longtemps accrochés dans le salon de sa maison «Gallé Ceddo» à Yoff. Car finalement, même mort, Ousmane Sembène reste une valeur sûre, un laissez-passer pour le Sénégal, une fierté nationale, voire continentale et son héritage mérite en somme plus d’égard.

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