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Fleur d’Alep de Ridha Behi a été projeté en ouverture du cinquantenaire des Jcc. Ce fut surtout en présence du réalisateur et des deux principaux interprètes Hend Sabri et Mohamed Ali Ben Jemaa. L’actrice, mais aussi productrice du film, Hend Sabri qui, selon plusieurs sources, signe à travers ce long métrage, son retour en force au cinéma tunisien, après 14 ans d’absence (sa dernière apparition date de 2002 dans «Poupées d’argile» de Nouri Bouzid), a rendu un vibrant hommage à toutes les femmes qui se battent à travers le monde, mais surtout à la femme tunisienne. Dans Fleur d’Alep, elle incarne le rôle de Salma, mariée à Hichem (joué par Hichem Rostom), mais sur le point de divorcer. Leur fils unique, Mourad (Bedis Behi), est un adolescent plutôt calme et doux mais qui vit mal son retour de France (pays où il a été élevé) et surtout le divorce de ses parents. Sans repères, il trouve auprès d’un réseau de Salafistes une nouvelle famille. Accaparé par son travail d’ambulancière, sa mère ne voit rien venir, encore moins son père, quasi absent.
Mourad en quête de repère s’imprègne ainsi, petit à petit, de la pensée jihadiste. Il quitte sa copine, détruit et jette sa guitare, quitte l’école et passe le plus clair de son temps dans les mosquées. Le tout, sous un regard naïvement irresponsable de ses pa­rents qui préfèrent y voir une crise d’adolescence passagère, alors que Mourad est déjà résolu à partir combattre aux côtés des jihadistes en Syrie. Le doux Mourad devient violent avec le maniement des armes. Malgré la tentative de son père à le ramener à la raison sur insistance de sa mère, c’était déjà tard. Mou­rad est devenu un «amoureux de Dieu» avec le regard tourné vers son paradis : «la Syrie».
Salma décide alors de partir en Syrie à la recherche de son fils. Elle franchit la frontière syrienne, via la Turquie, et se fait passer pour une militante de la cause islamiste et va travailler sous la houlette d’un groupe djihadiste de rebelles armés, à qui elle cache sa véritable motivation. Au chevet des blessés, au milieu des concubines, ou derrière les fourneaux, son sérieux est à la mesure de son désir de retrouver son enfant. Finale­ment, après un viol collectif de rebelles jihadistes, elle se défendra par les armes, mais finira par mourir sous les balles de son propre fils.

Quelques forces et faiblesses du scénario
Dans son film, Ridha Behi alerte à sa manière les parents, pour qu’ils ouvrent grand les yeux à travers cette histoire qui rappelle la capacité des mouvances islamistes à embrigader la jeunesse de nos pays  et à l’endoctriner. Le film est en prise avec l’actualité du monde et de la Tunisie en particulier : vivier de djihadistes partis en Syrie et en Irak. Mais on pourrait regretter que le scénario ne s’appesantisse pas sur la façon dont on travaille le cerveau de ces jeunes. Dans le film, on voit en effet le jeune homme plus régulier à la mosquée, mais on ne voit pas trop comment par la parole du Livre, il a pu se laisser entraîner au jihadisme. Faridah Ayani, Jour­naliste l’évoque si bien. «Les relations entre le jeune homme et les Salafistes restent très superficielles dans le film», constate-t-elle. «La réalité dé­passe de loin, la fiction que nous avons vue… Pour moi Ridha Behi a écrit son scénario en chambre. Il n’est pas allé dans ses quartiers populaires qui pullulent de Salafistes…Et c’est ce qui manque dans le film. Il aurait fait ça qu’il y aurait moins de banalité dans ce film», ajoute-t-elle.
Pour Faridah Ayani qui dit avoir enquêté sur ces milieux jihadistes, «il manque dans le film, une dimension réelle. C’est un film sur le Jihadisme aseptisé avec des tas de clichés. La vie n’est pas un cliché. La vie est beaucoup plus compliquée qu’un cliché». On peut également déplorer quelques caricatures comme celle du père artiste et alcoolique de Mourad. On le voit dans le film presque tout le temps avec sa bouteille de vin. C’est à croire que les artistes sont toujours dans les nuages et alcolo. Il y a également toute une partie de guerre en Syrie qui est montrée, qui n’apporte pas réellement un plus à l’histoire. «C’est inutile cette partie qui concerne la guerre en Syrie. Parce que ce n’est pas ça le problème», affirme la journaliste. D’après elle, les réalisateurs en Tunisie, «ne savent pas encore bien faire des séquence de guerre, des explosions. Ni on ne sait le faire, ni on a les moyens de le faire. Alors pourquoi le faire ? On peut aussi le faire autrement…» Il y a également la fin de ce long-métrage qui laisse perplexes certains critiques.  La scène du fils constatant qu’il venait de tirer sur sa mère est trop mal imagée. «L’effet de surprise ne transparait pas assez»,  relève-t-on.

Et pourtant…
A toutes ces critiques, Ridha Behi apporte, dans un entretien, une réponse : «Je voulais m’éloigner des causes profondes selon lesquelles les origines ou les fortes pressions sociales constituent la motivation de la rage meurtrière. Cette thèse pas toujours fondée contribue à minimiser l’idéologie islamiste et ses modes opératoires. De même qu’elle occulte les causes multiples d’un tel engagement et les diverses intensités émotionnelles de la rage terroriste elle-même». Une chose est sûre, ces quelques observations n’enlèvent en rien le mérite du réalisateur qui réussit tout de même à poser de vrais problèmes : la relation parents-enfants au XXIe siècle, l’endoctrinement, le pouvoir de la religion sur la jeunesse notamment celle en perte d’identité et en quête de repère, les pouvoirs publics souvent incompétents ou impuissants….  La force des images et la poésie fait finalement de cette œuvre une pépite d’or qui vaut son prix et sa place dans les grandes compétitions tel que les Golden Globe Awards où il vient d’être retenu en compétition après sa sortie officielle aux Journées cinématographiques de Carthage.

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