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Née le 13 mars 1937 à Dakar, Maïmouna Kane est une juriste et femme politique sénégalaise. Ancien auditeur à la Cour suprême, ancien substitut du procureur de Dakar, ancien conseiller à la Cour d’appel de Dakar, elle entre le 15 mars 1978 dans le gouvernement socialiste de Abdou Diouf en même temps qu’une autre pionnière, Caroline Faye Diop. Maïmouna Kane est nommée secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre chargée de la Condition féminine, de la condition humaine et de la promotion humaine, un portefeuille dont l’intitulé connaît plusieurs changements sous le régime Diouf. Elle a été promue ministre du Développement social dans le gouvernement de Moustapha Niasse, formé le 5 avril 1983, avant de demander à se retirer pour des raisons de santé. Ce parcours, ces amis et proches en parlent dans un long métrage intitulé Maïmouna Kane : Femme d’Etat et d’action, réalisé par le journaliste Cheikh Adramé Diop.

Par Gilles Arsène TCHEDJI

Samedi dernier, c’est devant un parterre de diverses personnalités de la société sénégalaise qu’a été projeté, au Radisson Blu, le film Maïmouna Kane : Femme d’Etat et d’action du journaliste et réalisateur Cheikh Adramé Diop. Ce documentaire retrace le parcours de la première femme ministre au Sénégal sous Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf. Tout en revenant sur des faits d’histoire qui ont marqué le Sénégal des années 1960, le réalisateur montre dans ce long métrage, grâce à des témoignages et images d’archives, que le milieu rural au Sénégal est redevable à cette «grande dame» qui, en son temps, a considérablement réduit la charge de travail grâce à l’introduction de la mécanisation dans les différentes tâches. Pionnière dans la Magistrature, elle a aussi favorisé l’entrée des femmes dans le milieu sélectif de la diplomatie.
Malgré ses 80 ans révolus, l’on découvre dans la trame de son parcours, relaté avec de fortes confidences, une femme d’une beauté extraordinaire, «beauté du cœur» et «beauté d’esprit». Successivement, ses contemporains la racontent et les discours qu’ils tiennent sont aussi bien élogieux les uns que les autres. Marie Angélique Savané qu’elle surnomme affectueusement «Marie Démon», la sociologue Fatou Sarr Sow, Arame Diop, ancienne journaliste de la Rts, l’actuel ministre de l’élevage, Aminata Mbengue Ndiaye, l’ancienne directrice de la Police nationale, Anna Sémou Faye, la directrice d’Intelligence Ma­gazine, Amy Sarr Fall… mais également Ousmane Camara (ancien membre du gouvernement de Diouf) ou encore Cheikh Hamidou Kane et Abdou Diouf himself se sont succédé tout au long du film pour raconter à la postérité ce qu’ont été la vie, l’œuvre et le parcours de cette femme de «première heure». Ce qui fait d’ailleurs la force de ce documentaire, ce sont les confessions intimes de l’ancien Président du Sénégal sur son ancien ministre. Abdou Diouf qui a rompu avec l’exercice du micro depuis qu’il a quitté le pouvoir a volontiers accepté d’intervenir dans ce film, parce qu’il considère que Maïmouna Kane «est l’efficacité faite femme».

Femme apolitique
Des nombreux témoignages diffusés, l’on retient que le Président Diouf voue une admiration exceptionnelle à Mme Kane qui est surtout apolitique. «Elle a le sens de la mesure, de la décision, de la bonne décision… Depuis qu’elle a quitté le portefeuille qu’on lui a confié dans le gouvernement, personne sous mon magistère n’a pu faire mieux… Elle a été la femme qu’il fallait au poste qu’il fallait…», narre Abdou Diouf. Il confirme également  qu’en 1978, alors qu’elle avait été invitée à devenir ministre dans son gouvernement au même moment que Caroline Faye Diop, elle a été la seule à d’abord refuser. Mais «je suis parvenu à l’a convaincre en lui disant qu’elle devra accepter pour des considérations nationales, car il s’agit de servir la Nation…», se souvient le Président Diouf. L’histoire révèle que pour que Maïmouna Kane ou Touré (Ndlr, c’est selon, puisqu’elle a épousé l’homme d’affaires Yaya Kane avec qui elle a eu cinq enfants. Mais après la mort de celui-ci, elle s’est remariée avec l’économiste Mamoudou Touré, ministre des Finances de mai 1983 à avril 1988) devienne ministre, tout était parti d’un discours qu’elle a prononcé.
«Je dois dire que moi-même j’ai été prise au piège. Parce qu’en prononçant le discours solennel de rentrée des Cours et Tribunaux, j’avais l’axé sur les droits de femmes. J’avais attiré l’attention du Président Senghor sur les inégalités, les injustices et les violations des droits des femmes. Dans son discours, il avait dit qu’il allait rétablir les femmes dans leurs droits. En tant qu’historien, il avait admis que l’Afrique avait déjà reconnu beaucoup de droits aux femmes au moment où même l’Europe n’y pensait pas», informe Mme Kane pour qui «Senghor est un progressiste» et «Cheikh Anta Diop comme Mamadou Dia ont été des incompris». Ses collègues et amis se souviennent d’elle comme une «battante». Ils rapportent les 8 années où elle a réussi à imprimer sa marque au sein d’un gouvernement où la voix des hommes la plupart du temps compte le plus. Si Ousmane Camara, ancien collègue du gouvernement, voit en elle «une femme de caractère», Marie Angélique Savané et les autres magnifient «une pionnière, une femme d’exception qui a été de tous les combats». Un exemple qui du reste inspire d’autres femmes qui ne sont pas de sa génération, à l’instar de Amy Sarr Fall, la directrice d’Intelligence Magazine qui, dès les premières images du film, pose la finalité de cette œuvre filmique : «Si elle a pu réussir tout cela, si elle a pu faire en son temps tout ce qu’elle a réalisé, alors pourquoi pas nous ?»

Remerciements
Présente à la première projection publique de ce film, Mme Maïmouna Kane, actuellement présidente de la Fondation Abdou Diouf «Sport Vertu», n’a pas manqué de rendre grâce à la jeunesse et aux femmes, et leur demande de ne pas baisser les bras. Souhaitant longue vie à Cheikh Hamidou Kane (Ndlr, il était présent à la cérémonie), il a remercié chaleureusement le Président Abdou Diouf qui a accepté de parler dans ce documentaire, alors qu’il s’est éloigné du micro. Elle n’a également pas oublié tous les autres intervenants ainsi que «ceux et celles qui l’ont accompagnée toute sa vie».

Me Wade sur le duo Diouf et Maïmouna Kane : «Monsieur Forage et Mme Moulin»

Le combat pour l’égalité du genre, Maïmouna Kane l’a mené même après avoir demandé elle-même à quitter le gouvernement de Abdou Diouf. Selon les confidences de Marie Angélique Savané, mais aussi du ministre Aminata Mbengue Ndiaye, elle a été même à l’avant-garde de la loi sur la parité, votée sous le Président Wade. Pourtant, le film montre une séquence qui a fait rire plus d’un cinéphile, puisque l’opposant Wade de l’époque ne ratait aucune occasion de tirer à boulets rouges sur le Président Diouf. Il ne voulait jamais reconnaître les avancées ni les bons résultats du gouvernement allant jusqu’à railler et trouver un surnom à Diouf et à son ministre du Développement social, «M. forage et Mme Moulin». Ironie du sort, le combat que portait Maïmouna Kane à l’époque a servi encore sous son magistère et porte du reste des fruits sous le régime actuel de Macky Sall, comme l’a si bien reconnu Aminata Mbengue Ndiaye.

arsene@lequotidien.sn

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