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Un système d’évaluation rudement éprouvé
Fuites sur les épreuves du Bac 2017, fuites sur les épreuves du Concours général 2017, fraudes sur le concours de recrutement des élèves-maitres en 2014, etc., la liste des atteintes à la crédibilité des examens et concours au Sénégal durant ces dernières années ne cesse d’inquiéter et d’alerter l’opinion nationale et internationale. Au-delà des problèmes d’organisation matérielle et de responsabilité des différents acteurs de la chaîne de traitement des épreuves, la crise de notre système d’évaluation relève d’ordre structurel et nécessite une profonde réforme.
Dernier maillon du processus d’enseignement-apprentissage, l’évaluation pose et continue de poser des problèmes dans beaucoup de systèmes éducatifs dont le nôtre. Peut-on ou doit-on évaluer nos élèves comme d’antan ? Notre système d’évaluation n’est-il pas obsolète face aux récentes recherches en sciences de l’éducation et aux technologies de l’information et de la communication ?
Après chaque fraude détectée  dans l’organisation des examens et concours, les langues se délient, les plumes s’usent, qui, pour exiger la tête des responsables, qui, pour demander l’annulation des épreuves, qui, pour constater l’échec du gouvernement et appeler à des sanctions électorales. Quoi de plus légitime que pareilles réactions du Peuple qui a tant investi sur sa jeunesse ! Victimes, les élèves et leurs parents mortifiés s’invectivent et incriminent les responsables de leurs déboires.
Pour un système crédible adossé à des valeurs
La crédibilité d’un système d’évaluation peut s’appuyer sur un ensemble de valeurs communes et partagées relevant de deux grandes catégories : les valeurs «fondamentales» et les valeurs «instrumentales». Les premières concernent la justice, l’égalité et l’équité tandis que les secondes renvoient à la cohérence, à la rigueur et à la transparence. Comme processus, l’évaluation ne saurait être pertinente qu’en obéissant aux critères de réalisme, de faisabilité et d’applicabilité.
C’est dans cette perspective que nous pouvons penser ou repenser notre système d’évaluation pour qu’il puisse être plus performant et adapté aux mutations scientifiques et techniques du monde moderne.
Toutes ces valeurs susmentionnées apparaissent-elles dans notre système d’évaluation ? L’analyse de chacune de ces valeurs, nous permet de faire les recensions suivantes :
La  justice, comme valeur fondamentale, implique la détermination et le respect des droits humains. Ceux-ci se réfèrent aux droits des apprenants dans le cadre légal et réglementaire (droit à l’éducation, à l’évaluation, droit à l’obtention du diplôme, etc.) ainsi que leurs modalités d’application. Ainsi, il s’agira de  communiquer à l’élève ce qu’on attend de lui  et de l’inciter à partager les finalités de la formation et/ou de l’apprentissage (Endrizzi &Rey, 2008).
La mise en place d’un système d’évaluation juste passe par l’équité et l’égalité des chances des candidats. Egalitaire, l’évaluation fait bénéficier à chaque candidat les conditions et les moyens identiques dans l’obtention des titres. Or, en cas de fraudes ou de fuites -détention d’épreuves par certains candidats avant leur administration-, l’égalité des chances est dévoyée.
La prise en compte de l’équité dans le système d’évaluation permet de donner à chaque candidat les meilleures occasions de réussite. Pour être équitable, le système prend en compte les différences physiques et sociales par l’adoption d’approches équivalentes.
Les valeurs «instrumentales» sont prises en considération dans les modalités d’organisation du système d’évaluation. Elles sont accolées aux critères de cohérence, de rigueur et de transparence qui doivent être de mise dans la faisabilité et l’application du mécanisme de sanction.
La cohérence s’inscrit dans une congruence entre l’évaluation et les contenus d’apprentissage confinés dans le curriculum ou le référentiel de compétences. Pour assurer la validité de la mesure, il semble plus pertinent d’avoir un rapport étroit entre les épreuves d’évaluation et les apprentissages. Qui plus est, comme processus, l’évaluation intervient à chaque palier de la situation d’enseignement ap­pren­tissage ; elle est intégrée à l’apprentissage tout au long du cycle et certificative à la fin.
La rigueur constitue un critère de précision et d’exactitude dans le mécanisme d’évaluation. A travers une démarche méthodique et méticuleuse, le système d’évaluation permet de rendre les jugements plus justes en vue de prendre des décisions éclairées. Cette rigueur fait appel à une reddition des comptes des différents responsables de la chaîne du système d’évaluation. Le choix des acteurs peut obéir aux critères d’intégrité morale et intellectuelle, d’expertise et de sens des responsabilités. Or, dans la plupart des cas dans les pays subsahariens, ces critères cèdent leur place au clientélisme, au népotisme inhibant ainsi la crédibilité des décisions prises.
La transparence constitue un critère intrinsèque d’un système d’évaluation. Ce faisant, les normes et modalités d’évaluation doivent être connues et partagées par tous les acteurs impliqués dans le processus : autorités éducatives, enseignants, élèves, syndicats, parents d’élèves, etc. La participation de ces acteurs à toutes les étapes du processus est un gage d’annihilation des suspicions et soupçons pesant sur les épreuves d’évaluation.
L’érection d’une Direction de l’évaluation et de la prospective
La prise en compte de toutes ces valeurs peut contribuer à l’édification d’un système d’évaluation juste, équitable, crédible et transparent soucieux de la qualité des titres et diplômes délivrés par l’école et l’université sénégalaises.
Nonobstant l’existence de structures comme l’Ineade, à travers le Système national d’évaluation du rendement scolaire (Sners) évaluant les résultats scolaires des élèves, et la Dexco (Direction des examens et concours), il y a nécessité d’instituer une direction spécifique à l’évaluation et à la prospective pour rendre notre système plus performant. A ce titre, cette structure qu’on pourra dénommer Depp (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) aura en charge tout le processus des évaluations scolaires et universitaires, depuis la con­ception, l’élaboration des épreuves jusqu’à la prise de décisions en passant par l’organisation pédagogique, administrative et matérielle des examens et concours.
La vision prospective est un enjeu stratégique majeur pour rendre notre système éducatif performant et compétitif à l’échelle nationale, régionale et internationale. D’ailleurs, nos faibles rendements au niveau national et aux évaluations du Pasec (Programme d’amélioration des systèmes éducatifs de la Confemen), et la perspective de participer aux évaluations internationales telles que le Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), justifient l’adoption d’une profonde réforme de notre système d’évaluation.
Le succès de la réforme de notre système d’évaluation ne saurait être réalisé que dans une prise de conscience nationale et patriotique de tous les acteurs et partenaires de l’école et de l’université pour la promotion d’une véritable culture commune de l’évaluation.
Pas d’apprentissage sans évaluation et pas d’évaluation sans apprentissage. Evaluer, c’est prendre des décisions pour améliorer les enseignements-ap­prentissages partant des jugements portés sur les écarts relevés entre le réalisé et le souhaitable. Tel est le défi que les acteurs et partenaires de l’école doivent relever pour arrimer notre système éducatif sur la voie de l’émergence.

Mouhamadou Lamine BA
Docteur en sciences de l’éducation
Formateur au Crfpe de Thiès
babelnoir@gmail.com

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