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Le livre du second ministre des Affaires étrangères de l’époque de Macky Sall est une mine de souvenirs, et un marqueur de l’histoire récente du Sénégal. C’est un regard jeté sur l’évolution du Sénégal notamment par sa diplomatie. Le Quotidien en reproduit ici quelques bonnes feuilles, avec l’autorisation de l’auteur.

(De P. 7 à 13)
«Quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qu’il lui plait (…) » (Birago Diop, Les contes d’Ahmadou Koumba). Je pris service au ministère des Affaires étrangères le 8 aout 1991, après trois années de formation à l’Ecole nationale d’Administration (Ena) en 1995, à la suite de la création du Centre de Formation Judiciaire (Cfj) désormais en charge de la formation des magistrats.
Au vrai, l’Enas était la dénomination d’origine. La première promotion qui date de 1961, baptisée Léopold Sédar Senghor ne comprenait qu’un seul diplomate, M. Samba Ndiaye. La deuxième promotion de diplomates qui porte le nom du président Lamine Guèye date de 1963 ; en sont issus : Seydina Omar Sy, Absa Claude Diallo et Barka Diarra.
Le premier Président du Sénégal indépendant, Léopold Sédar Senghor, décida de regrouper, dans un seul et même établissement les futurs «grands commis» de l’Etat : administrateurs civils, magistrats, Sécurité sociale, inspecteurs des Douanes, inspecteurs des Impôts et domaines, inspecteurs du Trésor. Il procéda à l’inauguration officielle de l’Enam le 11 février 1976.
Je me suis présenté au concours d’entrée par un coup de chance, j’allais dire un coup du sort, et dans la semi-clandestinité, pourrais-je ajouter. Je rentrais de Saint-Louis au Sénégal par le train, en ce mois d’avril 1988 ensoleillé et particulièrement agité, après quelques jours de vacances forcées dues à une grève prolongée à l’université de Dakar, qui déboucha sur une année blanche. A l’époque, le transport ferroviaire sur l’axe Dakar /Saint-Louis était très prisé et donnait aux différents villages traversés une certaine vitalité par le commerce de produits agricoles et autres marchandises durant les quelques minutes d’arrêt à chaque gare. La beauté des paysages colorés le long des rails et l’ambiance toute chaleureuse dans les compartiments du train rendaient fort agréable le voyage tout en faisant oublier les quelques quatre heures de chemin.
A mon arrivée dans ma chambre d’étudiant-normalien à la résidence annexe de l’Ecole normale supérieure (Ens), «Yassalam» , près de la Cité Claudel, actuelle Cité Aline Sitoé Diatta, il était 12h 45 et la chaine de l’Office de Radiodif­fusion Télévision du Sénégal (Orts), ancêtre de la Radio télévision sénégalaise (Rts), était en train de diffuser les avis et communiqués précédant, comme encore aujourd’hui, le Journal parlé de 13 heures.
Le communiqué annonçant l’organisation du concours d’entrée à l’Enam, avec les différentes sections ouvertes pour l’année 1988, attira mon intérêt. Dès que j’entendis «section diplomatique, deux places», je me précipitai vers la porte pour prendre le chemin du ministère de l’Education nationale afin de rassembler les différentes pièces à fournir. Dès mon arrivée, mon attention fut frappée par la présence, sur les lieux, de mon condisciple de l’Ens et camarade de parti, Pape Mor Ndiaye, aucun de nous deux ne dit à l’autre les motifs de sa présence au ministère. C’est bien plus tard, à deux ou trois semaines du concours, que je sus qu’il était aussi candidat et nous nous mimes ensemble à la tâche, en travaillant, dans sa chambre ou dans la mienne, car nous étions des voisins, parfois, jusque très tard dans la nuit. Nous craignions que notre candidature fût connue, car l’ambiance politique d’alors était délétère et nous n’avions pas la certitude, malgré les habilitations administratives obtenues officiellement, de pouvoir nous présenter à ce concours.
Il s’y ajoutait, en ce qui me concerne, que j’étais un candidat malheureux aux élections législatives de février 1988, sur la liste du Parti de l’indépendance et du travail (Pit) ; et mon nom, assez rare du reste, ne devait certainement pas être méconnu des services spécialisés du ministère de l’Intérieur dont Collin centralisait, après leur collecte, tous les bulletins de renseignements, au quotidien : ceux venant de la capitale comme des régions de l’intérieur du pays, y compris des coins les plus reculés. On était en pleine crise politique post-électorale. Les manifestations de rue prenaient de l’ampleur de jour en jour. Les concerts de casseroles, une forme de campagne de protestation et de résistance im­portée d’Amérique Latine, étaient organisés un peu partout dans les quartiers populaires, pour dénoncer ce que nous qualifiions de hold-up électoral. A «Yassalam», nous avions aussi initié nos concerts de casseroles nocturnes. Cette année fut l’une des plus mouvementées, politiquement et socialement s’entend, en raison des élections présidentielle et législatives de février, fortement contestées par l’opposition sénégalaise. Une opposition fortement animée par le Parti démocratique sénégalais (Pds), arrivé au pouvoir en avril 2000, et les Partis de gauche de mouvance marxiste-léniniste ou maoïste comme la Ligue démocratique / Mouvement pour le parti du travail (Ld/Mpt), le Parti de l’indépendance et du travail du Sénégal (Pit-Sénégal), le Parti africain de l’indépendance (Pai) et And-Jef Mouve­ment révolutionnaire pour la démocratie nouvelle ( Aj/Mrdn), le Rassemblement national démocratique (Rnd).
C’est dans ce contexte et dans cet environnement survoltés et suspicieux que Pape Mor et moi nous nous sommes préparés à ce concours, l’un des plus sélectifs du pays. En effet, l’Enam était et demeure l’un des plus prestigieux établissements de formation.
Je me suis présenté à ce con­cours en juin/juillet 1988 comme un candidat sans illusion. En vérité, nombre de soupçons pesaient sur l’Enam placée sous la tutelle directe de l’une des personnalités politiques les plus puissantes que le Sénégal indépendant ait con­nues, en l’occurrence feu Jean Baptiste Collin, Secrétaire général de la Présidence avec rang de ministre d’Etat. Collin, comme on l’appelait, venait de faire nommer, à la direction de l’Enam, El Hadji Malick Ba, administrateur civil, ancien gouverneur de région, limogé de la Direction générale de la Sureté nationale. Il s’y ajoutait que l’Administration territoriale dont les principaux animateurs sont généralement des anciens de l’Enam (les gouverneurs, adjoints au gouverneur et les préfets) était, à tort ou à raison, suspectée de rouler pour le parti au pouvoir. De nos jours, ces soupçons, bien qu’amoindris, du fait, sans doute, du rajeunissement du corps des administrateurs civils, de la démocratisation accrue et de l’essor des médias, n’en demeurent pas moins persistants, dans les cercles de l’opposition et de la Société civile.
Naturellement donc, les opposants de gauche que nous étions, fortement impliqués dans les mouvements de contestation post-électorale et dans les luttes politiques et syndicales, considéraient qu’ils n’avaient pas de chance, ou très peu, d’accéder à cette grande école dont les produits étaient au cœur du dispositif de fonctionnement de l’Etat. C’est justement durant ces mois ardus de contestation de la victoire du Président Abdou Diouf que j’ai connu de grandes plumes du journalisme sénégalais comme Abdoulaye Bamba Diallo, Pape Samba Kane et Mamadou Oumar Ndiaye, qui venaient couvrir le procès des dirigeants politiques de l’opposition embastillés en 1988, dont Maitre Abdoulaye Wade. Ensemble, nous avons humé la fumée des grenades lacrymogènes dans les alentours de l’ancien palais de justice, lancées par les forces de police, jusque et y compris dans l’enceinte de l’hôpital Le Dantec.
Mes inquiétudes se dissipèrent quand on m’annonça que je faisais partie des 58 admissibles sur les quelques six cent cinquante candidats au concours, avec des amis comme Pape Mor Ndiaye, Babacar Bakhoum, Assane Abdoukarim Diop. Tous les quatre, nous étions inscrits en Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad).
Pape Mor et moi étions, dans le même temps, en formation à l’école normale supérieure de Dakar comme normaliens-instituteurs et militants du Pit, ex-parti africain de l’indépendance dit Pai clandestin, pour le différencier de l’autre Pai dirigé par le doyen Majmout Diop, légalement constitué, à la faveur de la commercialisation et de la constitutionnalisation et de la reconnaissance des quatre courants politiques institués par le Président Senghor en 1974.
Outre le parti socialiste, jadis Union progressiste sénégalaise (Ups) dont le changement de nom faisait suite à son admission à l’Internationale socialiste, le paysage politique sénégalais s’était enrichi de trois autres partis légaux correspondant aux trois courants de pensée arbitrairement définis par le Président Senghor : le Parti africain de l’indépendance (Pai, marxiste-léniniste), le Parti démocratique sénégalais (Pds, travailliste libéral) et le Mouvement républicain sénégalais (Mrs, conservateur). D’autres partis, comme le Rassemblement national démocratique du professeur Cheikh Anta Diop, non reconnus, n’en poursuivaient pas moins leurs activités.
Le Sénégal venait du reste de renouer avec le multipartisme après plus d’une décennie marquée par le parti unique dont Senghor, orfèvre des formules choc, disait plutôt qu’il était unifié à la suite de l’absorption, en 1966, du Parti du rassemblement africain (Pra). L’aile radicale du Pai avait rejeté cette «ouverture démocratique contrôlée», appréciée comme un piège, et choisi de continuer la lutte contre le régime senghorien, dans la semi-clandestinité, sous l’appellation de Pai-Sénégal, dirigé par l’instituteur à la voix de rossignol Seydou Sissoko, avec comme adjoint Thierno Amath Dansokho, tous les deux en exil dans les pays de l’Est.
Tel est l’arrière-fond de la scène qui nous faisait douter sur l’issue du concours pour les militants que nous étions. Mais finalement, nous sommes tous admis à l’issue de l’épreuve orale. Je fus classé deuxième.

De Dagana à Dakar (Pp. 33-34-35)
Les souvenirs à Dagana, c’est avant tout immanquablement le fleuve Sénégal et la traversée à la nage ou bien d’abord à bord d’embarcations de fortune ou encore par pirogues. De chez moi, j’apercevais l’autre rive du fleuve que nous appelions – et qu’on appelle jusqu’aujourd’hui
Dagana/Mauritanie. A l’une des deux écoles coraniques que j’ai eu à fréquenter, il arrivait très souvent que notre maitre nous transportât de l’autre côté du fleuve pendant les vacances scolaires pour l’aider dans les travaux champêtres. Quand nous allions cultiver le champ du maitre, nous regagnions le soir le territoire sénégalais. Parfois, nous y passions des jours durant les périodes de vacances scolaires. Nous pensions même en traversant le fleuve que nous étions chez nous, au Sénégal. Encore que certains habitants de la ville résidaient en territoire mauritanien. Nous dormions là-bas pour garder les champs de nos maitres, chasser les oiseaux et préserver les cultures contre les prédateurs.
Quand le conflit sénégalo-mauritanien a éclaté, en 1989, de manière fort inattendue, ce fut un drame à Dagana, car beaucoup de gens du Walo avaient des parents en Mauritanie, de l’autre côté du fleuve.
Rares étaient et sont encore les familles qui n’avaient et n’ont pas encore de prolongement à l’autre rive du fleuve. Emigrer en Mauritanie relevait de l’ordinaire. Les mouvements migratoires de part et d’autre de ce que l’on considère officiellement comme la frontière étaient naturels. Pour l’essentiel, il s’agissait d’une migration économique, facilitée par le voisinage géographique mais aussi par l’appartenance commune, à l’époque, des deux pays, à l’espace Ce­deao.
Le retrait de la Mauritanie de cette organisation régionale n’a pas eu d’impact sur le phénomène migratoire. Loin s’en faut. De nos jours, la question de la migration est devenue une problématique internationale majeure au point d’engager d’intenses négociations diplomatiques parfois houleuses, pour conclure des accords de gestion concertée de flux migratoires, comme y ont procédé le Sénégal et la France, en 2006, à la veille de l’élection présidentielle française de 2007. J’ai pris part aux négociations de Paris et de Dakar, de cet accord signé au Sénégal à la place Washington, par Maitre Ousmane Ngom et Nicolas Sarkozy. J’y étais avec l’ambassadeur Doudou Salla Diop, l’un des plus astucieux et expérimentés diplomates sénégalais, à l’époque ambassadeur du Sénégal en France, conduisant la délégation sénégalaise et M. Stefa­nini Directeur de campagne du candidat François Fillon démissionnaire, très proche du ministre français de l’Intérieur d’alors, chef de la délégation française, brillant et intrépide négociateur qui avait à cœur la défense de la politique du moment de son pays. Un des épisodes marquants de ma jeune carrière diplomatique, qui mériterait à lui seul tout un ouvrage.
A cet égard, je pense que l’expérience sénégalo-mauritanienne mériterait d’être revisitée. Les autorités mauritaniennes d’alors ont dû rapatrier des milliers de Sénégalais. Beaucoup de Walo-walo ou de ressortissants du Fouta durent abandonner leurs activités et leurs biens sur place, alors qu’ils étaient des soutiens de famille. Rares sont les familles qui n’ont pas de prolongement de l’autre côté de la rive. Ce fut un véritable drame familial car de nombreuses familles comptaient, pour vivre ou survivre, sur leurs enfants ou époux expatriés ou sur leur commerce sur l’axe Dakar / Rosso/ Nouakchott/ Nouadhibou. Des dizaines de compatriotes sont devenus méconnaissables car ils occupaient des fonctions importantes dans l’Administration, l’enseignement, la police et les douanes en Mauritanie. Après leurs études au Sénégal, ils allaient en Mauritanie pour trouver plus facilement un emploi. La Mauritanie était, à ce moment, en butte à un véritable problème d’insuffisance de ressources humaines

Les premières années à la Place (Pp. 55- 60)
Nous n’avons pas trop attendu pour intégrer la Place de l’indépendance et recevoir nos diplômes, au mois de novembre 1991, au palais de la République, des mains du chef de l’Etat, le Président Abdou Diouf, en présence des membres du gouvernement dirigé par le Premier ministre Habib Thiam.
Trois directions du ministère nous accueillaient : la Direction des affaires juridiques et consulaires (Dajc) pour Grand Cherif et Boy Kals, celle des Organisations internationales (Doi) pour Odb et la Direction de l’Administration générale de l’équipement (Dage) pour moi. Je ne comprenais pas cette affectation. Cette direction étant la moins fréquentée par les gens de la carrière qui sollicitent une affectation à la Dage, qui est pourtant le poumon du département. On me rappellera, pour me convaincre de rester, que d’éminents collègues, comme Mamadou Fall et Mame Balla Sy, ont eu à servir à la Dage, à l’époque appelée Direction des affaires administratives et financière (Daf). Cela me consolait un peu. Mais mes frustrations demeurent intactes. Je m’étais vu à la sortie de l’Enam en train de rédiger des notes et des fiches, d’analyser la situation internationale, de prendre part à des réunions diplomatiques à l’étranger. Je n’avais pas fait le concours d’entrée à l’Enam et ne m’étais pas battu afin d’opter pour la diplomatie, pour me retrouver, à la fin, ainsi «traité», me disais-je. Des collègues plus anciens me poussaient, discrètement, à la révolte quand ils m’ont vu assis devant un bureau que je partageais avec le chef de Division du personnel et des affaires sociales (Dpas), un démembrement de la Dage qui comprenait deux autres divisions, celles chargées respectivement de la Division de gestion des services centraux (Dgsc) et de la Division de gestion des services extérieurs (Dgse). Ousmane Bâ, le chef de la Dpas, était un homme charmant, d’un commerce agréable. Il était attaché d’administration et j’étais donc plus gradé que lui. Mais, il connaissait bien le poste et la maison dans son entièreté, et avait eu à diriger le stratégique Service des conférences internationales et de la traduction (Scit), maître d’œuvre de toutes les réunions internationales organisée sous l’égide du gouvernement. Il est vrai qu’en raison de son âge, de sa courtoisie et surtout de sa maitrise de la structure, j’avais quelque scrupule à lui disputer le poste de chef de division ou de faire cas publiquement, de mes frustrations légitimes. Alors, je me décidai à solliciter une audience auprès du très puissant Secrétaire général du ministère, l’ambassadeur Mohamed El Mous­tapha Diagne, diplomate de formation, devenu Inspecteur général d’Etat, et plus tard Secrétaire général de la présidence de la Répu­blique enfin ministre de l’Econo­mie et des finances jusqu’à l’avènement de l’alternance politique en mars 2000. Ayant attendu en vain et après avoir relancé, sans suite, sa secrétaire particulière,- qui deviendra, 15 ans plus tard, ma secrétaire au cabinet, je me résolus à lui adresser une correspondance pour me plaindre de son refus de me recevoir. Il avait certainement deviné l’objet de ma demande d’audience, mais ne s’attendait pas à lire une telle lettre de la part d’un nouveau venu si audacieux. Très tôt, le lendemain, il demanda à le voir et je jubilai intérieurement, d’avoir réussi mon coup, un coup de sang favorisé par mon passé syndical et la formation politique qui m’enseigne à toujours me battre pour défendre mes droits, quels que puissent être les circonstances et les risques du combat. L’audience fut conviviale, et le Secrétaire général confessa qu’il m’avait personnellement choisi en tant que major de la promotion pour travailler à ses côtés, en ajoutant qu’il savait ce qu’était être major d’une promotion de l’Enam pour l’avoir été en 1978. Il ajouta, ce qui fit fondre mes frustrations, que le chef de division allait bientôt partir en ambassade et que j’hériterais de son poste. Ce qui fut fait quelques mois plus tard. Depuis ce jour, nous sommes restés des amis et il continue à me combler d’une estime totale que je sais bien lui rendre. Oui, l’audace paie comme la patience, dans un métier comme la diplomatie. Mais la précipitation dessert autant. Plus tard, je me rendis compte que je m’étais trompé de jugement et d’appréciation sur mon affectation à la Dage.
D’autres chantiers étaient sous l’aile protectrice du Secrétaire général, intellectuel de haut niveau, qui portait beaucoup d’attention à notre promotion, j’ai beaucoup appris en termes de gestion administrative et de rigueur dans la rédaction de lettres et de notes. Ma proximité avec lui faisait qu’il me confiait la préparation des propositions d’affectation du personnel à l’extérieur, un travail délicat qui donnait à l’agent en charge de ce dossier une importance particulière dans le fonctionnement du département. A l’époque, le Secrétaire général avait la haute main sur les affectations et présidait la commission des affectations, dont étaient membres les conseillers diplomatiques du chef de l’Etat et du Premier ministre. Moustapha Diagne avait horreur des fainéants et des flibustiers, et encourageait les agents sérieux et diligents dans le travail. Les réunions de coordination qu’il présidait, avec le directeur de Cabinet, constituaient des temps forts dans l’administration du ministère et étaient très redoutées par les directeurs et chefs de service. Elles permettaient aux jeunes diplomates que nous étions d’avoir une vue d’ensemble du fonctionnement de la place et des postes diplomatiques et consulaires, ainsi que des services rattachés comme les bureaux économiques et du tourisme, une moisson d’informations qui me permirent d’être plus ou moins au diapason de l’activité diplomatique dont j’étais un peu «écarté» du fait de mon affectation à la Dage.
La division du personnel et des affaires sociales était subdivisé en trois bureaux : le bureau du personnel, le bureau de la solde et le bureau des affaires sociales. Dans l’entendement commun, venir au ministère ne répond pas qu’à un seul et unique objectif, en repartir, et dans un poste de choix, de préférence dans un pays à «quatre saisons». Aussi, être affecté dans un pays à «deux saisons», surtout dans certains pays africains, était-il perçu comme une sanction négative. Cette perception demeure encore vivace. Or, c’est dans la sous-région que la véritable diplomatie doit s’exercer, car un Etat est tenu de faire d’abord la diplomatie de sa géographie. Ainsi, notre direction surtout dans ma division, était assaillie de centaines de demandes de détachement venant quasiment de tous les départements ministériels, voire, parfois, du secteur privé, avec des motivations diverses : maladie à soigner à l’étranger, amour de la diplomatie, désir de servir son pays à l’extérieur, proximité de la retraite, dettes à payer, etc. Aucune réponse ne réussit à décourager le demandeur, même l’absence de poste budgétaire disponible. Quelques mois plus tard, les lettres de relance ou de rappel pleuvaient, et nous nous y étions habitués, nous employant à y répondre, avec courtoisie et sans heurt.
Nous subissons donc une double et forte pression au quotidien.
Pression de la part de celles ou de ceux qui souhaitaient une affectation au ministère et pression de celles ou de ceux qui venaient d’y arriver pour en repartir. Des pressions parfois exercées par des milieux confessionnels, autorités publiques, trafiquants professionnels d’influence, démarcheurs officieux se présentant comme proches de la Présidence ou de la Primature. Le mirage de l’extérieur exerce une fascination si forte sur les esprits qu’il devient très difficile de gérer la question des affectations avec une totale objectivité, malgré les bonnes intentions. Cette réalité perdure de nos jours, où tout le monde croit pouvoir exercer, sans formation aucune, le prestigieux métier de diplomate.
La publication des décisions ministérielles d’affectation était donc précédée de longues séances de réglage. Toutefois, cette tension permanente ne nous dispensait pas de réfléchir sur des questions stratégiques relatives notamment à la gestion des ressources humaines, à la rationalisation de la participation du Sénégal aux organisations internationales et à l’organigramme des postes sur-dotés en personnel qui engloutissaient l’essentiel du budget du ministère. A cette période, avant mon arrivée à la Dage, des dizaines d’agents venaient d’être rappelés sans avoir terminé leur séjour réglementaire de six ans et certaines missions diplomatiques et consulaires avaient été fermées, pour des raisons budgétaires et de trésorerie. Une étude venait d’être menée, dont les conclusions plaidaient pour le retrait ou la suspension de la participation du Sénégal à certains organismes africains et internationaux. Toute une batterie de mesures avait été initiée pour réduire le coût de fonctionnement des services extérieurs de l’État, y compris les écoles sénégalaises de Banjul en Gambie, dont le personnel enseignant était aligné, au plan des salaires et indemnités de logement, sur le personnel diplomatique de l’ambassade. La pression des institutions financières internationales (Banque mondiale et Fonds monétaire international) était si pesante que le gouvernement se crut obligé de recourir à de telles mesures drastiques. Des milliards de francs d’économies budgétaires étaient ainsi attendus dans un contexte de crise financière aiguë qui aboutira, en 1993-1994, au fameux plan Sakho/Loum et à la dévaluation du francs Cfa.

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