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Après son roman «Les dissidents», paru chez L’Harmattan Sénégal en 2015, le Pr Abdoulaye Elimane Kane vient à nouveau de faire publier dans la même maison d’édition sa thèse de doctorat d’Etat consacrée aux systèmes de numération parlée des groupes ouest-atlantique et mande. L’ouvrage, affirme-t-il, «s’inscrit dans la lignée d’une réflexion philosophique sur l’histoire des sciences et techniques». L’auteur y démontre en réalité que les systèmes de numération parlée sont bien organisés et que, grâce aux ressources des langues au sein desquelles ils sont élaborés, ils confirment l’universalité des principes et conventions d’ordre, caractéristiques de l’esprit logique et mathématique, en dépit de limites, somme toute mineures, inhérentes à l’oralité.

Les éditions L’Harmattan Séné­gal viennent de publier des travaux de recherches du Pr Abdoulaye Elimane Kane sous forme d’un ouvrage de plus de 300 pages. Titré Les systèmes de numération parlée en Afrique de l’Ouest avec en sous titrage Modes de dénombrement et imaginaire social, cette publication est le résultat de la thèse de doctorat d’Etat que l’auteur a soutenue en novembre 1987 à l’Université de Lille III, sous la direction du Professeur Pierre Trottignon. Selon l’écrivain et ancien ministre de la Culture Abdoulaye Elimane Kane, «l’approche qui a motivé cette recherche s’inscrit dans la ligne d’une réflexion philosophique sur l’histoire des sciences et techniques». A l’origine, fait-il savoir, «cette thèse avait pour titre Les systèmes de numération parlée des groupes ouest-atlantique et mande : Etude épistémologique». L’œuvre, renseigne-t-il en avant-propos, se situe au carrefour de la linguistique africaine, de l’histoire des Peuples d’Afrique, de l’anthologie et des mathématiques.
Et pour le Professeur Souley­mane Bachir Diagne, préfacier de ce livre, «cette étude pionnière et magistrale va de toute évidence constituer un ouvrage de référence». Ce Professeur de langue française à la Columbia University, spécialiste de l’histoire des sciences et de la philosophie islamique, porte trois judicieuses remarques sur l’ouvrage de son ami et collègue Abdoulaye Elimane Kane. Il note d’abord que même si l’auteur assigne au champ de son étude des limites géographiques qui sont celles du Sénégal, cette thèse de doctorat devenu un livre sur les systèmes de numération de ce pays a une plus large portée. Il en veut pour preuve que «les langues elles-mêmes débordent le territoire qui est ainsi déclaré objet de l’exploitation». «Kane convoque dans sa démonstration des exemples d’autres aires linguistiques pour ouvrir le domaine de validité de l’analyse», mentionne M. Diagne qui explique que les analyses linguistiques menées par l’auteur «valent au-delà des langues sur lesquelles elles portent, précisément parce qu’elles ont valeur exemplaire».
Aussi, ce philosophe qui a publié de nombreux travaux dans les domaines de l’histoire de la logique, de la philosophie, insiste-t-il sur l’importance du mot «histoire» dans la démarche de l’auteur. Pour mesurer en effet l’importance de l’histoire et des hybridations, il fait sortir le lecteur de l’aire ouest africaine et le transporte dans le monde francophone européen pour soulever quelques curiosités dans le système de numération en français de France en comparaison avec des variances belge ou suisse ou encore le système vigésimal du moyen âge. Le système décimal français propose, éclaircit-il, «soixante-dix», «quatre vingts» alors que cette même logique décimale dans les variantes belge dit : «septante», «octante» ou encore «nonante», et au moyen âge il y avait également un système vigésimal qui faisait exister «vingt et dis» pour dire trente et «deux vins» pour dire quarante. Cette manière de nommer ces nombres, tente de convaincre Souleymane Bachir Diagne, n’a «aucune conséquence notable». Toutefois, mentionne-t-il, «une telle comparaison ethnolinguistique a certainement quelques intérêts : au-delà de leur fonction outils, les nombres ont en effet une signification humaine, manifestent l’imaginaire social comme le rappelle Abdoulaye Elimane Kane dans la seconde partie de son livre».

Finalité de l’œuvre
La troisième et dernière re­marque de Souleymane Bachir Diagne porte sur la valeur et l’intérêt pédagogique de l’œuvre de M. Kane. «Aujourd’hui, en un moment où l’on reconnaît la nécessité et l’urgence d’orienter résolument les systèmes d’enseignement en Afrique vers un renforcement significatif des disciplines dites Stem (l’acronyme pour les Sciences, les techniques, les sciences de l’ingénieur et les mathématiques), il est crucial de (re)construire au sein des sociétés africaines le développement de l’esprit scientifique, de ce qu’il faut appeler simplement l’envie de science», écrit-il. Ce qu’il faut en somme retenir de cet ouvrage, c’est que le Professeur Abdou­laye Elimane Kane part d’un point de vue d’abord philosophique pour formuler une hypothèse qui sert de lien entre les deux parties de son ouvrage. Il fait comprendre l’origine et l’usage des nombres dans une civilisation orale comme celle des langues ouest africaines, tout en démontrant que l’esprit qui a présidé à l’organisation des numéraux cardinaux (compter et exprimer des grands nombres) est le même que celui qui a engendré les systèmes numériques symboliques (signification des nombres pour le groupe). En clair, pour cet enseignant de philosophie à la retraite, «l’homme constitue le signifié ultime de ces techniques et spéculations. Et la vérité de cette hypothèse montrerait qu’un savoir et le système de pensée qui le sous-tend peuvent aussi servir à autre chose qu’à atteindre seulement l’objectivité et la vérité».

Sur l’auteur
Abdoulaye Elimane Kane est auteur de plusieurs ouvrages. En 2015, il avait publié un recueil de textes intitulé Penser l’humain. La part africaine, portant sur des savoirs et des pratiques culturelles de l’Afrique noire. Il est aussi romancier et a publié aux éditions L’Harmattan Les dissidents (2015), Philosophie sauvage. La vie a de longues jambes (2014), La femme-parfum (2011). On lui connaît aussi Les cinq secrets de mon père (nouvelles 2003), Markere (roman 1999), Les magiciens de Ba­dagor (nouvelles 1996), La maison au figuier (nouvelles 1994), entre autres. La photo de couverture de sa dernière publication sur Les systèmes de numération parlée en Afrique de l’Ouest porte la signature du célèbre plasticien Kalidou Kassé. Elle représente une de ses œuvres, intitulée Yooté.
arsene@lequotidien.sn

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