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On va parler encore de quoi dans cette maudite chronique ? J’ai pris l’engagement de vous en balancer une tous les vendredis saints. Une promesse, une dette. Le chic dans cette histoire, c’est que c’est d’abord une affaire de liberté. Il m’est loisible de parler de la couleur des ailes des papillons, de l’odeur d’aisselles de mon voisin de «car rapide». Il me vient souvent l’envie de me munir d’un parfum d’ambiance quand je prends ce transport en commun. Surtout le matin quand tu as la malchance de partager le «salon» avec les vendeuses de poissons. Ces braves femmes levées avant le jour qui triment pour compléter la dépense quotidienne.  Quand je les observe, je ne peux m’empêcher de penser que derrière ce sacrifice atavique, dans leur porte-monnaie attaché sous plusieurs plis de pagne, il y a l’espoir d’une survie, une scolarité à payer, une facture d’eau. Je suis frappé par un tel niveau de désintéressement de soi, d’abandon de toute la coquetterie féminine au profit de l’enfant, du mari, des beaux-parents etc.
Mais à quoi rêvent les vendeuses de poissons entre les étals des marchés ? Entre elles et les apprentis «cars rapides», c’est une forme de complicité nécessaire, de chamailleries. A mi-chemin entre le burlesque et la trivialité.
Parlons de la situation de ces apprentis «cars rapides». Quel rêve les a conduits sur les marchepieds de ce tas de ferrailles ? Quelle vocation a nourri l’ambition de cette jeunesse mal lavée ? Parfois, je m’imagine être à leur place. L’apprenti «car rapide», c’est la dernière chaîne d’un système d’exploitation, chapoté par un veinard transporteur, riche, polygame, ventru.
C’est le prolo de service qui encaisse les espèces sonnantes et les humeurs trébuchantes d’autres malmenés de la vie, mal réveillés, mal embouchés. Il faut une sacrée bonne dose d’insouciance et un vulgaire sens de la vie pour exercer ce métier de kamikaze clandestin et de punching-ball social. Qui pour mettre fin à cette situation ?
Dans la mesure où l’on laisse cette jeunesse exercer ce travail périlleux, il faudrait à mon avis prélever sur les recettes du transport un fonds pour la reconversion rapide de ces jeunes. Puisqu’il semble qu’un long bail nous lie encore au «car rapide».
Le «rap’s», c’est la métaphore du Sénégal. Orné de couleurs chatoyantes, de bling-bling. Il emprunte le chemin hasardeux, chaotique, paré de formules mystiques «Yalla yaana» «Bakh yaay». C’est à l’image du Sénégalais lambda qui, chaque matin, reprend le chemin sinueux, esquivant les nids de poule de l’existence, bardé d’amulettes magiques. Quel est le rêve du Peuple des «cars rapides» ?
Un hommage. J’ai croisé ce matin mon ancien prof d’anglais, M. Ndiaye. Il ne m’a pas reconnu sur le coup, mais il m’a accueilli avec cette habitude à la fois chaleureuse et blasée que l’on rencontre chez les gens familiers aux hommages privés, mais sincères. C’est une rencontre fortuite que le hasard place devant vous, à vingt ans d’intervalle et que vous n’êtes pas sûr qu’elle se reproduira à nouveau. Il avait encore la poignée de main vigoureuse, la flamme dans les yeux et la barbe blanchie. Il portait un chapeau de paille, une chemise à carreaux courtes manches qui laissait déborder des bras vigoureux, ramollis par l’âge. Il portait un pantalon à plis, les chaussures bien cirées. Il incarne la dignité de ces anciens maîtres d’écoles nourris par la passion de la transmission du savoir. J’ai évoqué avec lui le souvenir d’autres profs. Il m’a parlé de M. Sy parti s’installer avec sa famille aux Etats-Unis. On ne sait jamais pourquoi les gens décident de partir un jour, de tout quitter et aller vivre ailleurs. C’est un grand mystère. Je n’ai pas cherché à aller loin dans les souvenirs scolaires pour ne pas réveiller des fantômes.
Merci Prof.

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