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Le Sénégal n’échappe pas à cette donnée des relations internationales qui érige la mobilité en une composante essentielle que ni les politiques limitatives ni la montée des radicalismes de toutes sortes, encore moins les volontés des pays d’origine de retenir leurs populations n’arrivent endiguer.
Si la Covid-19 a fait annuler des milliers de vol, clouant au sol la flotte mondiale, le back door (la porte dérobée) libyen et, dans une moindre mesure, marocain via respectivement le Niger et la Mauritanie reste pour beaucoup l’unique option. Le pays figure dans le top 5 des pourvoyeurs de migrants irréguliers subsahariens vers la façade septentrionale du bassin méditerranéen.
Malgré une mise à l’écart de l’actualité médiatique due au rouleau compresseur mis en branle par la pandémie, la migration irrégulière est une réalité dans de nombreuses contrées du Sénégal : de Sintiou Diara à Toundou Tiekore, en passant par Badiandiang Diola, Bakoum, Binako, Bouno, Diogué, Dioudoubou, Djibanar, Manga­roungou, Némataba, Niaguis, Pakour, Saraya et j’en passe, le Sénégal des profondeurs et des périphéries expérimente, de façon récurrente et parfois douloureuse, la tragédie des côtes libyennes. Une tragédie qui a de quoi tenir de Sisyphe. Entre l’enfer de la survie dans une Libye déchirée par la guerre et l’angoisse de la traversée de la Méditerranée, les pauvres migrants semblent tomber de charybde en Scylla.
Rappelons-le, si pendant longtemps les régions hal-pulaareen et soninké de la vallée du fleuve Sénégal, quelques foyers en Casamance, quasi exclusivement chez les Diahanké et les Manjack, étaient réputés pour leur appétence à la mobilité, la migration internationale était jusqu’à une date récente un phénomène limité dans l’espace. L’œuvre et les tribulations du temps en ont, non seulement, démocratisé la pratique, mais aussi redéfini les paradigmes en termes de mobilité et de modèle de réussite : la figure du migrant étant, entre-temps, devenue l’archétype de l’ascension sociale.
L’émigration, au-delà des retombées financières qu’elle génère au sein des communautés de départ, induit aussi des implications morale, psychologique, sociale et économique dans les pays de départ. C’est ainsi que l’imaginaire d’une Europe, synonyme d’un succès acquis d’avance, prédomine toujours.
La démocratisation du fait migratoire, pour autant, n’est pas sans conséquences fâcheuses en Afrique de l’Ouest en général et au Sénégal, en particulier. Le pays continue de payer un lourd tribut, en vies humaines, enfouies dans le sable du Sahara si elles ne sont englouties dans les eaux de la Méditerranée. Les images traumatisantes de corps dépouillés de leurs âmes et échoués sur les plages tunisiennes ou libyennes ont fini de faire le tour du monde et montrer l’extrême laideur de la migration irrégulière.
Les statistiques migratoires sont loin d’être les plus exhaustives et fiables – à la vérité elles sont à bien des égards problématiques et controversées – mais elles ont, au moins, le mérite d’exister. Elles nous apprennent qu’entre 2014 et 2020, 20 mille 014 migrants ont perdu la vie en Méditerranée. Parmi eux, 211 sont morts entre janvier et mars 2020.
En dépit de ce bilan macabre, fruit d’un désespoir des populations les plus jeunes d’un pays dont l’âge moyen est de 19 ans, la gouvernance des migrations est loin d’être performante et surtout lisible. Si le nombre d’acteurs présents dans la gestion des flux migratoires est imposant, leur prestation est loin de convaincre. Depuis des années, des initiatives éparses sont mises en avant avec comme prétention de s’attaquer aux «causes profondes» des nombreux départs, sans résultats probants au final. Aujourd’hui encore, on assisterait à une reprise de la même formule, ignorant jusqu’à la sociologie des territoires bénéficiaires des réponses.
Est-ce à dire que le Sénégal manquerait de ressources humaines de qualité ? La réponse est sans équivoque : non ! Le pays est pourvu de spécialistes en migration quelle qu’en soit, par ailleurs, la perspective envisagée : économique, géographique, géopolitique, socio-anthropologique, juridique, etc. Mieux, le Sénégal a abrité au cours de ces 5 dernières années des rencontres internationales, régionales ou nationales d’envergure sur les migrations qu’il serait fastidieux de rappeler tant elles sont légion. Nous citerons à titre d’exemple : la conférence internationale sur les migrations et les consultations nationales et régionales sur le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, en prélude aux conférences intergouvernementales de Puerta Vallarta au Mexique et de Marrakech.
Ayant regroupé des milliers de spécialistes, nationaux comme étrangers, ces rencontres furent de véritables occasions de collecter des informations utiles et de partager des cas de bonnes pratiques. A quoi ce beau plateau a pu servir le pays ou plutôt comment celui-ci s’en est servi ? Une chose est certaine : le Sénégal n’a pas tiré le meilleur avantage de tout son vivier pour une gouvernance optimale de ce secteur transversal et hautement stratégique. C’est le moins que l’on puisse affirmer.
Si en 2002, avec le Président Abdoulaye Wade, pour optimiser la gestion de la diaspora sénégalaise un département ministériel a été créé, le ministère des Sénégalais de l’extérieur en l’occurrence, qui n’avait cependant pas vocation à administrer la migration dans son entièreté, mais une portion, la diaspora, le régime Sall n’est pas en reste. Macky Sall, en déclarant la diaspora 15ème région du Sénégal, confirme la dynamique enclenchée par son prédécesseur. Sa volonté politique s’est ainsi traduite par l’élection des députés des Sénégalais de l’extérieur à l’Assemblée nationale, lors de la 13ème Législature.
Mieux, en élaborant une Politique nationale de migration (Pnms) dont l’objectif n’est autre que de prendre en charge, de manière cohérente et durable, l’ensemble des préoccupations liées à la migration afin qu’elle puisse contribuer de manière décisive à son développement économique et social, le Sénégal réaffirme sa volonté de capitaliser sur sa forte expertise et ses précédents en la matière. L’élaboration du document stratégique a mobilisé une variété d’acteurs issus des institutions publiques nationales et internationales, des organisations de la société civile, du monde académique, du secteur privé, etc.
Ces tentatives d’innovation stratégique, opérationnelle voire tactique du gouvernement du Sénégal montrent à suffisance tout l’intérêt que porte le pays aux migrations. Mais voilà, rien de tout cela n’est à même de garantir une gouvernance structurellement convaincante. La politique nationale, censée en constituer la boussole, validée par les techniques en mars 2018, tarde à être mise en œuvre faute d’une appropriation par les politiques.
Des pistes d’une restructuration des migrations, où se chevauchent deux dimensions : une logique du dehors et du dedans, bi et multilatérale, existent. S’il est évident qu’il faut arrimer la migration à la territorialisation des politiques publiques et procéder à une rupture paradigmatique qui pourrait bien prendre les contours d’une superstructure ministérielle regroupant les compétences stratégiques et opérationnelles, il importe d’aller encore plus loin.
Agir en faveur d’une migration légale
Analysant les dynamiques migratoires dans le Sud du Sénégal, Doudou Guèye de l’Université Assane Seck de Ziguinchor et Priya Deshingkar de l’Université britannique de Sussex concluent : «La création de nouvelles voies de migration légale permettrait d’éviter certaines des souffrances extrêmes auxquelles sont confrontés les migrants et de réduire le recours à des passeurs.»
On a beau théoriser les vertus du local, la migration reste un phénomène immuable. L’homme et, qui plus est, l’homo senegalensis est, devant l’éternel, un animal nomade. Son désir d’exil, pour des raisons économiques ou autre, est plus fort que toutes les monstruosités, réelles ou fantasmées que le parcours migratoire renferme. La régulation des flux migratoires en Afrique est aussi subordonnée à la politique des Etats d’accueil européens principalement, où malheureusement le populisme, sur fond d’ignorance et de haine gratuite, ont damé le pion à l’apport du migrant au quotidien dans la construction du pays.
Il est impératif pour le Sénégal de négocier auprès de ces Etats d’accueil des opportunités de migration légale. L’Afrique subsaharienne reste aujourd’hui la région du monde qui migre le moins. Mais elle demeure paradoxalement celle qui fait face le plus au déni de mobilité. Même ceux qui remplissent les critères de retour quasi certain dans leur pays d’origine sont privés de visa d’entrée, sans raison. Pour un Subsaharien, le refus est souvent le principe, et l’obtention du visa d’entrée en Europe de l’Ouest l’exception. De quoi ce traitement est-il le nom ? Le sentiment d’invasion des Subsahariens en Europe occidentale relève-t-il de la perception ou tient-il d’autres considérations moins amicales ?
Quoi qu’il en soit, les pays africains doivent arracher plus d’égards pour leurs ressortissants et pour ce faire, jouer sur la carte de la diversification des acteurs dans la cession de leurs ressources naturelles, par exemple. Avec les perspectives qu’offrent les partenaires alternatifs : asiatiques, proche et moyenne-orientaux voire d’Amérique latine, ces ressources doivent, en ce 21ème siècle plus que jamais, être plus stratégiques et instrumentales dans les négociations avec les partenaires. La realpolitik commanderait, en tout cas, de faire prévaloir l’intérêt de nos populations résidentes comme expatriées dans la balance des négociations des matières premières avec les principaux pays d’accueil. Les ressources naturelles constituent un moyen de pression auquel le Sénégal devrait songer davantage, en perspective de l’exploitation du pétrole et du gaz. Cela n’exclut, bien entendu, pas l’indispensable transition d’une économie de rente vers une transformation en produits finis ou semi-finis. Pour être plus clair, il faut aussi faire des ressources (naturelles) dont nous disposons des leviers de notre politique étrangère et de protection des populations.
Financer la recherche
La recherche reste un parent pauvre dans les politiques migratoires au Sénégal. Un intérêt croissant est néanmoins consacré à la production de données et de savoirs. Des think tanks, comme la très réputée Initiative prospective agricole et rurale (Ipar), contribuent de manière brillante à l’animation scientifique de la thématique migration, à travers des projets au Sénégal et même au-delà.
La floraison des observatoires des migrations confirme une tendance lourde : l’implication accrue des chercheurs en appoint à la gouvernance de la migration. Dans une région du monde (Afrique) qui compte seulement 1% des chercheurs recensés dans le monde, c’est plutôt encourageant.
A rebours du travail de l’Ipar et des centres de recherche universitaires comme le Laboratoire d’études et de recherches sur le genre, l’environnement, les religions et les migrations (Germ) de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, les observatoires, dont certains sont des programmes de centres de recherche, ont toutefois, quant à eux, de quoi faire sourire. En effet, quand on sait toutes les ressources (financières, techniques et humaines) qu’une telle entreprise requiert et qui font cruellement défaut à ces observatoires indépendants, l’on ne peut qu’être sceptique quant à l’atteinte de leurs objectifs à court, moyen et long terme. Et si en fin de compte ces observatoires n’avaient, au mieux, qu’une fonction symbolique, au pire une valeur cosmétique ?
Garantir la coordination des acteurs
En d’autres termes, une solution durable aux défis des migrations au Sénégal exige non seulement une bonne compréhension de ses causes et conséquences, mais surtout une identification des leviers susceptibles d’en assurer une gouvernance stable durable, dans le cadre d’une approche systémique, proactive et prospective. Avec les perspectives d’exploitation des hydrocarbures au Sénégal et d’autres ressources naturelles stratégiques, l’immigration s’affirmera davantage au Sénégal, dans les années à venir. Le pays s’y prépare-t-il ? La hausse des refus de séjour sur le territoire sénégalais depuis 2013 en constitue-t-il un signe avant-coureur ? Rien n’est moins sûr !
Le préalable à l’animation d’un tel plateau d’experts reste, d’une part, la mise en réseau effective des acteurs et le rééquilibrage des relations entre les services de l’Etat, les chercheurs et la société civile, d’autre part. L’Etat du Sénégal et ses Partenaires techniques et financiers (Ptf) devraient sortir de leur tour d’ivoire et consulter, écouter et financer les plus pertinents des nombreux projets et programmes structurants qui moisissent dans les tiroirs des centres de recherche et des observatoires, dans la plus grande transparence et selon les critères d’objectivité et d’équité.
Au final, il sonne comme une évidence d’adopter une démarche systémique dans la gouvernance de la migration au Sénégal. Il apparaît, tout aussi, comme un truisme de rappeler combien il est utile d’aller au-delà du multilatéralisme classique, construit autour du système des Nations unies et de l’aide publique au développement pour stimuler la coopération Sud-Sud et triangulaire, car le gros du contingent sénégalais à l’étranger réside en Afrique et la majorité des migrants, en transit ou établis au Sénégal, sont des Subsahariens. Il y va du caractère multidimensionnel du fait migratoire qui n’est pas qu’une question de techniciens, de politiques ou de chercheurs.
L’idéal serait de mettre l’accent sur une approche multisectorielle et multi-acteurs. Cela aura, s’il est bien appliqué, pour conséquences de favoriser la démarche programmatique au détriment de la logique des projets sans articulation et surtout d’éviter le traquenard du cloisonnement sectoriel. Ces programmes se développeraient autour des grandes thématiques multisectorielles telles que : la sécurité humaine y compris la protection sociale et les droits humains, l’emploi, le genre, la santé et l’environnement, etc.
Gageons que les décideurs publics en prennent toute la mesure, en s’engageant à faire bouger les lignes, car la valeur de toute politique migratoire, quelles qu’en soient la pertinence et la portée, est largement fonction de l’usage qui en est fait.
Bandiougou KONATE
Laboratoire institutions, gouvernance démocratique et politiques publiques, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
viyekonate@gmail.com

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