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Les réflexions qui suivent émanent d’un éducateur, maître es-Sciences de l’éducation et tutélaire en outre d’un diplôme universitaire de formateur d’adultes et d’un diplôme en Planification familiale. Il anime aujourd’hui dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur divers modules : Ethique et communication pour le développement personnel, Techniques d’expression française, Correspondance. Enfin, il dispense, sur demande, aux élèves de classes d’examen – 3ème et Terminale) et aux étudiants de tous âges et niveaux une formation permettant d’apprendre vite, bien et ne plus oublier. C’est le séminaire «Apprendre à apprendre». Fort de son expérience en milieu d’apprentissage, il partage ici quelques-uns de ses constats et les questions inquiétantes qui en résultent. Enfin, il propose des pistes d’actions en rapport avec les faits observés et les questionnements menés. Il pense que le parcours minutieux de ces pistes apportera des réponses positives à l’inquiétude qu’il aurait de commune avec bon nombre de citoyens ; d’où son optimisme final. Ce faisant, en pédagogue averti, il  mène le lecteur par un chemin balisé de 3 étapes opérationnelles dans la résolution des problèmes : voir-réfléchir-agir.

1° -Voir
Au vu de la trame d’une histoire encore courte, ne serait-ce que depuis les indépendances, il y a eu des avancées dans beaucoup de domaines de l’enseignement au Sénégal. Quantitativement, les instituts de formation ont fortement augmenté. Grâce à l’engagement des parents, à la détermination de quelques enseignants et émigrés, avec l’appui ou l’autorisation de l’Etat et l’assistance de ses partenaires en éducation, des écoles sont sorties de terre jusques dans les recoins les plus éloignés des centres urbains. Enseignement public, Enseignement catholique et Enseignement privé laïc ont apporté chacun sa propre contribution. Les opportunités d’être scolarisé ont été accrues par l’accès de plus en plus facile à l’école au point de vue géographique. Les proportions de filles scolarisées sont montées en flèche avec, hélas, beaucoup de déperditions en cours de route.
Bien agréable à voir, cette face de notre système éducatif. Aujourd’hui cependant, l’honnêteté intellectuelle nous oblige à creuser davantage. Nous tombons alors très vite sur la gangue de notre riche minerai qu’est la ressource humaine pour toute Nation. C’est, entre-autres, une crise des valeurs et, comme en corollaire, de compétences. Il est vrai que les établissements ne sont pas tous également atteints par le mal ambiant. Mais celui-ci est si répandu qu’il mérite un regard critique et courageux. L’habillement des garçons et des filles. Les tenues d’école dont la noblesse des objectifs est indéniable pose beaucoup de problèmes en maints lieux. Il est de «grandes écoles» où la tenue n’est pas systématiquement portée, sinon cela est fait négligemment, de façon incomplète ou désordonnée. Cela n’honore ni les «mal habillés» ni leur institution. A notre agréable surprise, nous avons trouvé dans l’une ou l’autre école une haute autorité (préfet) qui veille à la porte pour rappeler les contrevenants à l’ordre ou les renvoyer chez eux. Ce qui est moins compréhensible, c’est que malgré la présence de vigiles aux parvis de ces temples du savoir, des apprenants accèdent au saint des saints sans le moindre respect convenu en la matière. Il arrive que de rares enseignants, comme des «selbés1» consciencieux, aient à affronter des récalcitrants et parfois les refusent à leur partition dans l’initiation.
Crise de l’expression chez nos apprenants et quelques encadreurs. La langue officielle de communication et de travail a perdu du terrain. Pis, les expressions révélatrices de bonne éducation disparaissent de l’environnement : «Veuillez m’excuser, Svp, Bravo, Merci, etc.» Des étudiants confondent encore, en prononciation «C’est lui» et «Chez lui» avec l’incapacité de bien sortir la 2ème expression. Beaucoup vous disent «estade» au lieu de «stade». La promotion d’autres langues n’est pourtant pas incompatible avec l’exigence de maîtriser le Français. Qu’un enseignant se sente, pour aider ses étudiants, de porter un badge sur lequel il est écrit «Parlez-moi français Svp2  – Merci», cela est tout de même paradoxal ! Autre piste glissante, ventre mou de notre système éducatif : le non-respect de la ponctualité. De nombreux établissements ont officialisé la permission d’un retard de 15 mn contre toutes les règles de l’éducation et de la productivité. En effet, cette tolérance s’installe dans le mental des individus. Et cela se retrouve dans la vie professionnelle. Là, les fautifs brandiront toujours des circonstances atténuantes : la pluie, les bouchons, une panne de véhicule etc. La vérité qu’ils avoueront moins souvent, c’est que l’embouteillage commence pour eux dans leur propre lit. Les dégâts des retards sont énormes en phase d’apprentissage autant qu’en milieu professionnel. Cela dérange, fait baisser l’image de marque des retardataires et la productivité. Pour en prendre conscience, voici les résultats d’un exercice que nous donnons systématiquement à nos étudiants en début de module. La durée référentielle du retard varie selon les groupes. Mais prenons ici juste 13 mn de retard pour un individu, puis pour 35 personnes, en une journée et en une année bissextile. Les constats sont plus qu’alarmants. Beaucoup de jeunes ne savent plus ce que c’est une année bissextile. Quand bien même le premier calcul est juste, ils trouvent une grande quantité de minutes, ils ne savent pas comment les convertir de façon précise, exacte, en jours, heures et minutes…
Dégradation des comportements. Contrairement à l’interdiction généralisée de l’usage du téléphone portable en classe, quelques enseignants et apprenants consciemment laissent le leur ouvert, voire le manipulent. Et quand un étudiant est pris en flagrant délit, la main dans le sac, la confiscation de l’outil délictuel et son dépôt à la surveillance pour au moins le trimestre en cours ouvrent la voie à un ballet incessant d’interventions : parents, amis, quelques encadreurs etc.
2° – Réfléchir
Erreurs ou errances, d’où venez-vous ? Le comble, ici, est que la gangrène vient souvent d’en haut, contagieuse ou complice. Mais en regardant en amont, pouvons-nous ne pas passer par les familles, les nôtres ? Les foyers de provenance des apprenants sont-ils exempts de toute faute dans les retards, la baisse du niveau, l’habillement et les écarts de langage chez les jeunes ? Dans toutes les étapes du processus instruction-éducation, les intervenants ont-ils tous la formation, les compétences et la conscience professionnelle requises pour accompagner les apprenants à chacune des étapes, chacun à son tour, au lieu de se rejeter une pomme de terre chaude et pourrie ? Quel apport positif peuvent donner les Associations de parents d’élèves (Ape) et Associations de parents de l’enseignement catholique (Apec) ? Quelques professeurs qui, pour joindre instruction et éducation, sont exigeants dans leurs classes ne risquent-ils pas de passer pour des monstres à abattre ? Quand vigiles et surveillants ne sont pas stricts dans l’observance du règlement intérieur, un enseignant peut-il courir le risque d’être plus royaliste que le roi sous peine d’être taxé d’excès de zèle ? Les encadreurs de chaque école se sentent-ils tous, individuellement et collectivement, responsables des résultats académiques et humains de leur établissement ?
3° – Agir
Finalement, constats et questions inquiètes orientent déjà vers quelques actions concrètes. Il y en a certainement plusieurs et des variées. Nous pensons cependant que par souci d’efficacité, elles passeront toutes par une écoute et une réponse conséquente à cet aveu sincère de tous les jeunes de toutes les générations et de tous pays à leurs éducateurs (parents et enseignants) : «Votre exigence sans amour nous décourage. Mais votre amour sans exigence nous déçoit.» Si nous sommes exigeants avec les jeunes sans les aimer, nous les découragerons. Et il y a même des principes religieux qui abondent en ce sens : «Et vous, parents, n’exaspérez pas vos enfants3 !» Mais si, sous prétexte que nous les aimons, nous ne sommes pas exigeants avec eux, tôt ou tard, ils nous le reprocheront, nous les aurons déçus. Ici comme ailleurs, il nous faut oser camper les responsabilités, les localiser :
3.1 – Famille : Ouvrir des écoles des parents ou renforcer ce qui existe aux fins de préparer et d’entretenir les candidats à la vie famille à leurs responsabilités. Pour quelque confession religieuse de la place, les fiancés suivent une formation formelle pluridisciplinaire sur divers aspects du mariage. Redonner aux parents toutes les capacités affectives et légales idoines pour jouer pleinement leur rôle sans copier une société occidentale qui paie aujourd’hui ses échecs dans ce secteur.
3.2 – Foyers religieux et politiques : Les daaras, mosquées et églises, et les partis politiques font sans doute beaucoup d’efforts pour l’éducation de leurs membres et partisans. Une action concertée, en synergie, autour de certains thèmes ne pourra que profiter à tous. La collaboration interreligieuse profitera à tous.
3.3 – L’école, des Cases des tout-petits aux facultés : Redonner une place d’honneur à l’éducation aux valeurs chez les encadreurs et les encadrés, en sachant que «Tout m’est permis, mais tout ne m’est pas profitable4.»  Apprendre à tous et exercer chacun à vivre dans l’enrichissement réciproque de nos différences positives. Certaines structures ont déjà intégré une telle vision dans leur projet éducatif. Savoir et savoir-faire seront accompagnés d’un savoir-être.
3.4 – L’Etat : Créer un cadre éducatif favorable, accompagner les acteurs directs en respectant la spécificité non excluante, mais intégrative de chacun, tel semble être une mission régalienne. Veiller à une bonne symphonie philarmonique éducation-instruction nous évitera, comme cela est arrivé dans quelques pays, de n’avoir qu’un ministère de l’Instruction et pas de l’Education.
Nos capacités de sursaut national pour emprunter ces pistes permettent un optimisme réaliste.
    fngor2587@yahoo.fr

– Selbé = Encadreur-initiateur dans le « Ndut » Sérère, ou « lèl » en wolof ou bois sacré chez les Diolas.
# – SVP = S’il vous plait
# – Sainte Bible, Lettre aux Ephésiens, chapitre 6, verset 4 (Eph 6,4)
1  – Sainte Bible, 1è Lettre aux Corinthiens, chapitre 6, verset 12 (1 Co 6,12)

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