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La gouvernance linguistique au Sénégal, à l’instar de celle des autres pays africains anciennement colonisés, pousse à penser que l’Afrique subsaharienne est un continent qui refuse de parler ses langues. L’Afrique post-coloniale a procédé par une domiciliation des langues étrangères qui occupent bien l’espace public et construit les conditions matérielles et environnementales favorables à leur maintien comme langues officielles. Ce type de gouvernance qui a exclu l’utilisation des langues nationales de ces pays comme médiums d’éducation et de travail est totalement exogène, parce que partant d’un modèle copié sur l’ancienne métropole. Il ne profite qu’à une minorité éduquée au détriment de larges couches sociales africaines exclues du débat national. Au Sénégal, une césure communicationnelle profonde existe entre les gouvernants et les populations, empêchant une approche participative à l’émergence socio-économique. Pourtant au Sénégal, chacune de ces langues a pris de manière naturelle sa place dans le mode de vie et de fonctionnement des populations. L’officialisation de ces statuts naturels déjà acquis par les langues en présence sur l’échiquier national serait une bonne démarche pour la promotion des langues autochtones et le renforcement de l’émergence économique du Sénégal. Elle constituerait un acte fort de valorisation et un puissant levier d’intégration sociopolitique et économique.
Ce présent article tente d’identifier ces différentes attitudes négatives et propose de les discuter eu égard aux réalités sociolinguistiques du pays. Au Sénégal par exemple, l’école et la langue française permettent à un citoyen de gagner une position de pouvoir et des privilèges sociaux. La crainte de perdre cette position pousse certaines personnes à développer des perceptions négatives et à avoir une attitude hostile à tout effort d’officialisation de langues nationales. Devant leur frilosité à accepter l’irréversibilité de l’utilisation des langues africaines dans le processus d’émergence économique et de reconstruction de l’ordre socioéconomique mondial, les réticences de ces citoyens qui gagnent effectivement leur vie par la langue étrangère réveillent chez le chercheur les questions suivantes :
Qui a peur de l’utilisation officielle de nos langues ?
De quoi a-t-on peur ?
L’aménagement des langues en contexte africain pose-t-il les mêmes types de problèmes que celui des langues ailleurs dans le monde ?
Que faire ?
En Afrique, au-delà de la subjectivité, l’état de peuples anciennement colonisés pèse jusqu’à maintenant trop lourd sur la mentalité et les attitudes sociales des populations. Ce contexte renferme un ordre social gouverné par des facteurs exogènes comme les langues étrangères et l’école française qui leur servent de véhicule. L’investigation menée a révélé que la majorité des Sénégalais qui nourrissent des craintes ou vont même jusqu’à rejeter l’utilisation officielle des langues nationales sont des personnes qui gagnent leur vie par le biais du français et occupent des positions privilégiées qu’ils ont peur de perdre s’il y a des changements dans la gouvernance linguistique du Sénégal. Les craintes recensées auprès de ces personnes ne sont pas en contradiction avec les problèmes que la recherche a déjà identifiés. Cependant, la nouveauté est que les résultats obtenus ici révèlent des particularités liées au contexte africain. Ces craintes ne se posent pas dans les mêmes termes qu’ailleurs dans le monde, comparés par exemple aux quatorze types répertoriés ci-dessus par Ruiz. Elles sont présentées et discutées comme suit :
Crainte d’une crise ethnico-sociale à cause de la diversité linguistique et culturelle
Il est vrai que le contexte africain est marqué par la multiplicité des ethnies qui composent les populations des pays. Et cette ethnicité est mère de la prolifération des langues, créant une diversité linguistique. Mais cela ne peut pas justifier la crainte d’une crise sociale possible liée à la valorisation des langues natives. Ce risque ne se vérifie pas dans le comportement du tissu social sénégalais qui n’est pas du tout compartimenté suivant les langues parlées dans le pays. L’existence de passerelles sociales créées par les communautés elles-mêmes et qui se manifestent tantôt par la parenté à plaisanterie tantôt par des jeux d’alliance fait tomber les barrières linguistiques. La recherche a montré que les populations ne s’offusquent pas à vivre dans un écosystème multilingue. Elles s’y adaptent en s’appropriant autant que possible les langues qui s’y côtoient. La coexistence pacifique entre les différentes communautés linguistiques était réelle dans le Sénégal précolonial comme le mentionnent bien les relations écrites des explorateurs français. Certaines des langues nationales ont été des partenaires dans certaines cours royales et aucune crise sociale n’a été notée. Leur utilisation comme langues de travail et d’éducation ne peut donc aucunement être le terreau de la destruction de la cohésion sociale.
Langues africaines non aptes à la communication internationale
Cette opinion sous-entend que les langues africaines ne peuvent pas être utilisées dans les rencontres entre populations de différentes nationalités au sens étymologique de «internationale». Cet argument ne tient pas la route puisqu’il n’y a pas de langue au monde comprise par les populations de toutes les Nations du monde. Les langues utilisées dans les rencontres internationales ont gagné ce statut parce qu’elles sont bien outillées du point de leur documentation, mais et surtout favorisées et soutenues par des facteurs non linguistiques tels que la puissance économique ou militaire et le poids démographique.
La langue, à mon avis, reflète quelque part le génie et la bravoure d’un Peuple. Elle est parlée partout où son Peuple imprime son ingéniosité, sa créativité et sa témérité.
Langues inaptes à la transmission des savoirs scientifiques et techniques
De l’avis de beaucoup de penseurs, étant donné que la science est universelle et comprise de tous ses initiés, chaque langue peut la transmettre à travers un métalangage qui lui est propre. En d’autres termes, on ne traduit pas les formules scientifiques, mais le commentaire qui les accompagnent. Une langue a besoin simplement d’intégrer dans son stock lexical ces termes mathématiques universels que sont cosinus et sinus (comme des emprunts) et n’a pas forcément besoin de créer une nouvelle terminologie. Advienne que pourra dans leur prononciation !
Inquiétudes par rapport à un effort d’investissement insupportable nécessaire au changement technologique, de formation des agents de l’Etat, de traduction des textes officiels du français vers les langues nationales
Nous avons envie de demander de quel changement technologique s’agit-il ? A notre connaissance, ce sont les mêmes ordinateurs, les mêmes imprimantes, les mêmes appareils téléphoniques qui seront utilisés. Le changement de paradigme de gouvernance linguistique n’entraîne pas le rejet technologique. Ce sont les mêmes outils qui seront utilisés. Nous soupçonnons que ceux qui ont cette crainte pensent que la promotion de langues nationales est une opération de déguerpissement de la langue française et commencent déjà à voir le déluge devant eux. Le développement de ces langues ne se fera pas en s’opposant aux langues étrangères. Il devra être assez réfléchi pour se faire à partir des besoins et stratégies d’émergence à la fois endogènes et exogènes. Seul un système de gouvernance équilibré est viable dans le cas des pays africains anciennement colonisés comme le Sénégal, où la langue étrangère du colon est pendant plus d’un demi-siècle la langue officielle. Ce système équilibré est linguistiquement endogène et exogène.
Aux africains qui s’alarment devant les immenses efforts à fournir pour l’aménagement des langues africaines, je leur rechante les paroles de l’ancien président de la République du Sénégal, Maître Abdoulaye Wade : «Il n’y a pas de secret. Il faut travailler, beaucoup travailler, toujours travailler» (Wade, 2000, Archind n°208 Prestation de serment en 2000. YouTube SN).
La gestion des ressources humaines par rapport à leurs compétences linguistiques dans la ou les langue(s) qu’elles parlent, et leur mobilité à travers le territoire national
Ce problème des ressources humaines est très souvent posé quand il est question de la gestion de classes bilingues avec l’introduction de la langue maternelle à l’école en partenariat avec la langue française. Le problème soulevé est comment avoir des enseignants compétents disponibles partout dans le pays pour gérer la généralisation de l’introduction des langues nationales dans le système éducatif. Surtout, si la mobilité et la gestion démocratique du personnel peuvent complexifier la difficulté. La solution est de deux ordres : une formation initiale en linguistique, d’une part et la déconcentration-décentralisation de la gestion des ressources enseignantes, d’autre part.
Dans les autres secteurs de l’Administration (commandement territorial, justice, etc.), le problème ne se pose généralement qu’au niveau de la communication écrite parce que dans des situations de communication orale, les populations ont naturellement l’habitude de recourir à l’interprétation par un tiers. Chaque fois qu’une autorité arrive dans une localité où elle ne maîtrise pas la langue du milieu, quelqu’un se charge volontairement de traduire son discours dans la langue du milieu.
C’est au niveau de l’écrit donc qu’il y a nécessité de développer un nouveau corps de métiers (traducteurs, interprètes, secrétariat, etc.) au niveau de toutes les administrations locales comme centrales. L’aména­gement des langues nationales se positionne ainsi comme une véritable source de création d’emplois pour les jeunes diplômés en langues africaines.
L’état peu avancé de la recherche et de la documentation des langues nationales
Cette crainte prouve le manque de visibilité des résultats de la recherche linguistique. Beaucoup de Sénégalais, y compris certains hauts cadres, ignorent ce qui est fait dans le domaine des langues nationales.
En 2002, l’Etat du Sénégal avait fait une étude sur la situation documentaire des six premières langues nationales codifiées au Sénégal (Daln, 2002). L’objectif était de faire le répertoire des documents et des travaux scientifiques dont dispose chacune de ces langues. Les conclusions avaient montré que la plupart d’entre elles disposaient du minimum nécessaire pour être introduites dans le système éducatif. Le pulaar et le wolof étaient les plus documentés. De l’avis de certains chercheurs, le wolof aujourd’hui est à un niveau de documentation que n’avait pas la langue française lorsqu’elle fut choisie comme langue officielle de travail en France. Les six langues nationales wolof, pulaar, seereer, joola, mandingue et soninke ont connu chacune au moins deux ou trois expérimentations dans l’enseignement élémentaire. Elles forment, avec d’autres, une liste de 22 langues nationales codifiées au Sénégal (qui en compte 25, Daln, 2002) et utilisées dans l’alphabétisation des jeunes et des adultes.
L’argument démographique, les langues ne sont parlées que par un petit nombre de locuteurs
Le nombre de locuteurs est de manière indéniable un facteur important, mais comme je l’avais souligné plus haut, il est le facteur le moins déterminant en matière d’aménagement linguistique. D’autres raisons peuvent peser plus sur le développement de la langue.
Le cas de l’anglais et du chinois en sont des illustrations. Ces deux langues ont aujourd’hui le même nombre de locuteurs dans le monde. Et le chinois devait être privilégié parce que comptant plus de locuteurs natifs que l’anglais. Mais ce dernier à un statut de langue de communication internationale bien supérieur à celui du chinois à cause d’autres facteurs plus déterminants tels que les facteurs économique, scientifique, technologique, etc. Sous ce rapport, aucune langue n’est petite, malgré un petit nombre de locuteurs.
L’influence du nombre de locuteurs doit être relativisée. Le wolof avec ses 44% de natifs et 90% de locuteurs des 14 millions de Sénégalais, soit plus de 12 millions, à l’échelle du Sénégal, ne peut pas être considéré comme une langue avec un petit nombre de locuteurs. Contrai­rement au cas où il est placé sur l’échiquier international parmi des langues comme l’anglais, le chinois, le hindi, etc.
Crainte de représailles par la France perçue comme puissance néo-colonisatrice qui continue d’influencer le devenir de ses anciennes colonies.
Certains intellectuels africains croient dur comme fer que la France ne nous laissera pas développer les langues natives. A leur avis, si les langues nationales deviennent des langues officielles à côté du français, la France perdra son influence économique et géopolitique. Pour eux, elle a adossé son économie et son aura international sur le potentiel économique et démographique de ses anciennes colonies. Et selon les personnes avec lesquelles nous avons discuté, c’est dans le but de maintenir le statut de langue française et de perpétuer cette hégémonie de la France que l’Organisation internationale de la francophonie (Oif) a été créée.
Du point de vue du principe, cette idée est difficilement recevable. Chaque Peuple dispose et conduit les affaires nationales en toute souveraineté. Néanmoins, il est irréfutable que l’ordre économique et politique mondial est dominé par les anciennes puissances, mais il appartient aux Sénégalais de penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes et de prendre leur destin en main. En somme, ces huit arguments qui semblent militer en défaveur de la promotion des langues nationales sont tous d’auteurs qui ont un niveau élevé de maîtrise de la langue française. Il est important de noter que ces types d’attitudes rentrent dans l’ordre d’un ensemble de problèmes que les chercheurs ont déjà identifiés en analysant la situation des langues minoritaires dans le monde. La comparaison de nos résultats avec ceux de travaux d’autres chercheurs nous ont permis d’appréhender les spécificités des attitudes des Sénégalais en particulier et des Africains en général liées au contexte africain et de répondre à nos questions de départ. Ce travail confirme que la peur d’une politique d’aménagement linguistique endogène vient effectivement de ceux qui ont déjà gagné une position sociale avec une scolarisation faite en langue française. Leurs craintes sont réparties en huit catégories : Les questions liées à l’ethnicité et la diversité linguistique, l’absence des langues africaines sur la scène internationale, les rapports entre langues africaines et science et technologie, les questions liées aux moyens financiers et technologiques, la gestion des ressources humaines pour une gouvernance linguistique endogène, la documentation des langues à promouvoir, la faiblesse démographique liée au nombre de locuteurs de chaque langue et la crainte de l’hégémonie de l’ancienne puissance colonisatrice. La discussion a permis de faire ressortir que ces craintes ne sont que le reflet d’un réflexe de survie et de conservation d’une position sociale liée au statu quo.
Mbacké DIAGNE
Ucad-Clad
mbdiagne@hotmail.com

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