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Jean Marc Ela est un modèle, un insurgé de la pensée, un rebelle au sens noble, un véritable conquistador de la liberté, «un prélat guerrier» qui, avec brio, a lutté aux côtés des sans-voix, des sans-parts, des éclopés d’en bas, ceux que les pouvoirs politiques de l’Afrique postcoloniale ont cannibalisés en les rejetant au ban de la société. Voilà qui explique autant de banlieues en Afrique hantées aujourd’hui même par des fonctionnaires prolétarisés. On en est arrivé même à se prévaloir de la banlieue, une forme de «masochisme» politique qui veut ériger la souffrance, le manque et les tracasseries quotidiennes fabriquées par la vie moderne et citadine. La résilience est devenue un slogan politique, ce qui est une forme de tragédie moderne. Le chômage dans les villes est à un taux où il est quasi certain que beaucoup de jeunes de 25 ans ne pourront plus jamais accéder à un emploi dignement rémunéré, à moins de jouer avec la vie en mille et une contorsions, débrouillardises et «coupé-décalé» à Abidjan, Cocody ou Adjamé et «coups de marteau» à Dakar, Kaolack ou Thiès. Le vocabulaire de la misère, de l’esbroufe et de l’escroquerie s’est entre-temps enrichi en mots fabriqués dont la polysémie est devenue élastique. Elle s’étire dans toutes les directions. Mais d’autres vaillants enfants des villes africaines sont dans les startups que ces nombreuses banques qui ne nous appartiennent pas refusent de financer à des taux licites. Il n’y a que la liberté qui vaille ici ! Ce machin-là devenu un chiffon brandi par une faible Société civile qui donne l’impression de peser sur le cours politique des choses de la Nation. Alors qu’il n’en est rien, la Société civile tire sa force du défi et de la désinvolture face à l’avoir et au pouvoir. Mais la société intellectuelle est toujours fascinée par le pouvoir. Les intellectuels sont le complexe des sommets. C’est au sommet que se passent les choses, pensent-ils.
Jean Marc Ela est natif de ce pays beau, étrange et surprenant qui provoque la colère. Pourquoi ces choses-là se passent dans le pays d’Um, Ruben Um Nyobé dont «le refus de sépulture» pour reprendre le mot de Achille Mbembé symbolise cette violence symbolique qui frappe ce Peuple vaillant qui refuse de mourir en créant à chaque fois des réserves de vie là où la mort s’obstine. L’Afrique d’en bas est principalement le sujet de prédilection de ce brillant sociologue, anthropologue et théologien né à Ebolawa au Sud du Cameroun en 1936. Auteur prolifique, chercheur infatigable, prêtre engagé, la pensée de ce «gentilhomme» de l’esprit est profondément subversive lorsqu’on lit ses textes de manière serrée. Peut-être que cet homme gênait parce qu’il osait nommer l’innommable avec les mots, qui étaient les siens, les mots de la théologie nourrie de science sociale africaine. Une voie à suivre à contre-sens de notre obstination aveugle, notre déni de cette réalité-là : la plupart des méthodes de la science sociale sont saturées, elles ne donnent plus de résultats, en restant muettes ou nulles, elles ne nous disent plus rien. Seule la sensibilité peut aujourd’hui sauver, alors que les sciences nous enseignent l’insensibilité. Quel paradoxe ! C’est ici qu’intervient le prêtre-savant, le poète-ingénieur… Jean Marc Ela, c’est la réflexion à la fois sur le village et la ville en Afrique.
Il a su dire comme personne comment les paysans africains devraient se battre pour ne pas disparaitre noyés qu’ils sont par des politiques administratives aveugles qui tuent les villages africains. Ela est un sociologue de la ville, un anthropologue du village, un philosophe «du vivre dans l’espace». Ce producteur de savoir, ingénieux forgeron de concepts nous a laissé une impressionnante bibliographie, qui nécessairement devrait inspirer les politiques de développement en Afrique. En le lisant on est tenté de s’écrier «dommage !». Cri de l’homme africain publié en 1972 et l’Afrique des villages sont des livres à lire pour s’imprégner de la pensée de ce «veilleur de nuit» mort en exil à Vancouver au Canada en 2008. Avec Jean-Marc Ela et bien d’autres chercheurs, on a découvert qu’en Afrique, «les petites gens» sont en train de prendre leur revanche en quittant la périphérie pour migrer vers le centre dans la perspective d’un nouveau vivre ensemble.

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