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Le Sénégal, malgré son statut de république laïque, s’est toujours particularisé par une forte collaboration entre le religieux (musulman, chrétien, animiste…) et le politique.
La laïcité est un  principe importé qu’il faut domestiquer avec la prédominance de l’islam et surtout des confréries religieuses.
Les rapports entre le spirituel et le temporel tissés depuis l‘époque coloniale ont survécu à l’indépendance  et continuent de se tisser encore aujourd’hui.
La cohabitation n’a pas toujours été facile entre l’administration coloniale et les marabouts de l’époque.
Avant l’indépendance, la religion était aussi présente dans l’espace politique sénégalais.
Avec l’accession du Sénégal à l’indépendance en 1960, le premier  président de la République du Sénégal, feu Léopold Sédar Senghor, avait en effet réussi à bénéficier de l’appui de l’essentiel des chefs religieux durant son magistère.
Le président Abdou Diouf, son successeur de 1980 à 2000, a pu consolider les rapports entre le spirituel et le temporel, tout en gardant une relative neutralité quant à son appartenance confrérique.
L’accession du président Abdoulaye Wade au pouvoir, suite à l’alternance survenue en 2000, marque un nouveau tournant entre le spirituel et le temporel. Dès  son accession au pouvoir, le président Wade s’est taillé les boubous d’un président talibé, contrairement à ses prédécesseurs qui avaient le souci  de préserver leur posture de Père de la Nation.
Le professeur Ousseynou Kane avait écrit, en son temps, une contribution indépendante et objective intitulée, «la République couchée».
En effet, ce dernier considérait comme inacceptable la «soumission», la «subordination» ou «l’allégeance» d’un symbole de la République (la plus haute institution) à une autorité religieuse, lorsqu’au lendemain de l’alternance, le président Abdoulaye Wade afficha à la face du Peuple sénégalais et du monde entier son appartenance confrérique et son allégeance, accroupi devant son marabout, tête nue.
En 2012, le président Macky Sall, conscient de l’émergence d’une nouvelle conscience cito­yen­ne et de l’effritement des consignes de vote au vu de son élection sans réel soutien apparent de l’élite religieuse, a voulu considérer et qualifier les marabouts comme des citoyens «ordinaires», tout en étant conscient de leurs rôles de modérateurs et de leur influence sur la société sénégalaise, malgré l’effritement présumé et/ou constaté du ndiguel.
Cependant, l’analyse du paysage politique sénégalais à quelques encablures des élections locales de 2014, semble montrer une certaine reconsidération  du statut des religieux de la part du président Sall, prenant conscience de l’impact politique et social des religieux  sur son magistère.
De l’époque coloniale à nos jours, les rapports entre le spirituel et le temporel dans notre pays sont inextricables.
L’Etat et les hommes politiques se sont toujours appuyés sur les chefs religieux pour acquérir et exercer le pouvoir certes, mais aussi pour mettre en œuvre leurs politiques économique, sociale et même culturelle.
Le  chef religieux comme «contre-pouvoir» et non «contre le pouvoir», a un statut particulier que lui confrère l’Etat et ses démembrements, mais aussi la société de manière générale, et ses missions (d’ordre divin !!) transcendent les mandats électifs et les régimes.
Dès lors, il urge de rationaliser les rapports entre le spirituel et le temporel dans le sens de l’intérêt général.
Rationaliser leurs rapports ne  voudrait pas signifier proclamer le principe de la séparation nette de l’Etat et de la religion, mais reviendrait seulement à les assainir, les règlementer et les formaliser.
Cela pourrait permettre d’éviter une instrumentalisation de ces dits rapports à des fins politiques, partisanes ou personnelles.
Quant au second point relatif au financement des cérémonies religieuses et à la modernisation des cités religieuses, nous constatons que l’Etat et ses démembrements mobilisent beaucoup de ressources (humaines, logistiques, financières…) pour l’organisation des cérémonies religieuses et la modernisation des cités religieuses.
Pour les cérémonies religieuses, il semble normal que l’Etat accompagne et appuie l’organisation des dites cérémonies.
Cependant, le problème se situe autour de la nébuleuse  qui entoure souvent le montant des sommes allouées à ces cérémonies, leur provenance, leurs modalités d’utilisation, l’instrumentalisation dont elles peuvent faire l’objet de la part des politiques et enfin, l’impact sur le vécu socio-économique et culturel des populations.
La réalité  est que le montant des subventions allouées, la mobilisation des ressources humaines et matérielles pour une organisation sans faille de ces manifestations religieuses, semblent dépendre souvent du bon vouloir du président de la République (selon les relations et affinités) ou de la couleur politique du responsable de la localité.
Ces derniers profitent de ces occasions et souvent lors des cérémonies officielles, pour refaire leur notoriété ou la consolider auprès des familles religieuses. Il arrive aussi que des individus, à titre individuel ou organisés en groupe (dahiras, associations, mouvements de soutien, etc.), utilisent la religion comme fonds de commerce pour s’enrichir illicitement à travers l’organisation de conférences dites religieuses parrainées par des responsables politiques (même de religion différente), souvent durant les mois de ramadan et autres occasions. Certains dons en nature (riz, huile, sucre…) sous forme d’appui aux familles religieuses et aux populations durant certaines manifestations religieuses,  sont détournés de leur objectif et se retrouvent souvent  dans  des circuits parallèles.
Pour une rationalisation de ces cérémonies religieuses, je voudrais proposer quelques pistes de réflexions et de solutions :
Réaliser un diagnostic exhaustif des différentes cérémonies religieuses  au niveau local et national  et mesurer l’impact sur le développement socio-économique et culturel  de la localité et avoir une base de données renouvelée périodiquement.
Limiter la tenue de Cdd et Crd (Comités régionaux de développement) et réunions nationales aux cérémonies religieuses dont l’impact est réel.
Réaffecter certaines subventions individuelles ou collectives  en renforçant la subvention aux lieux de culte dans les budgets des collectivités locales.
Revoir le format des cérémonies officielles en prélude aux cérémonies religieuses pour une dépolitisation des actions du  temporel à l’endroit du spirituel.
Appliquer quelques principes de bonne gouvernance dans le financement des cérémonies religieuses : participation, équité, efficience, transparence, redevabilité.
Quant au second point, nous saluons l’initiative de  l’Etat à travers  le président de la République Mack Sall,  de financer un vaste programme de modernisation des cités religieuses.
Ces cités religieuses qui accueillent des milliers et des milliers de pèlerins durant toute l’année, et surtout  durant les grands événements (Gamou de Tivaouane, Magal de Touba, Pentecôte à  Popenguine…), mé­ritent un traitement particulier et une discrimination  positive.
Cependant, autant l’initiative de la modernisation des cités religieuses est salutaire, autant il faut l’encadrer pour qu’elle ne soit pas tributaire du bon vouloir du chef de l’Etat (en fonction) et souvent selon son appartenance religieuse ou confrérique ou ses stratégies politiques.
A ce titre, je voudrais partager ces quelques axes pour mieux encadrer l’intervention de l’Etat dans les cités religieuses :
Inscrire dans la loi de finances des lignes budgétaires pour la modernisation des cités religieuses en fonction de critères objectifs bien définis pour assurer l’équité et éviter les frustrations et les surenchères…
Cela permettrait aussi de mieux planifier les programmes de réalisation et d’éviter le pilotage à vue et les improvisations.
Impliquer l’Assemblée nationale en amont et en aval dans le financement des programmes de  modernisation des cités religieuses (vote du budget, contrôle parlementaire, suivi et évaluation des travaux, lois de règlement…)
Faire comprendre aux familles religieuses et aux populations des dites cités que l’Etat ne fait que son devoir et que l’argent et les moyens utilisés sont ceux du contribuable sénégalais.
Inscrire en priorité les autres préoccupations des populations des dites cités : accès à l’eau potable, assainissement, infrastructures sociales de base, voiries, accès à  l’emploi …
Déconnecter le temps de réalisation des travaux dans les cités religieuses du temps du mandat ou des élections et assurer la continuité de l’Etat qui transcende les régimes.
Assurer la maintenance des  réalisations, soit par le biais de l’Etat ou par les collectivités locales.
Veiller aux principes de transparence dans le financement de la modernisation des cités religieuses.
Mener périodiquement des enquêtes de satisfaction auprès des populations de ces cités religieuses et produire des rapports alternatifs.
Mettre à profit le potentiel économique des chefs religieux  en promouvant  des pôles de développement religieux par le biais des chefs religieux qui sont souvent de grands agriculteurs.
Ainsi l’Etat pourrait s’appuyer sur ces grands dignitaires religieux pour mettre en œuvre ses grandes politiques agricoles.
A côté de chaque foyer religieux, l’Etat pourrait accompagner l’exploitation  de grandes surfaces agricoles et la mise en place d’unités d’agro industrie. Cela  aurait l’avantage de mener vers l’autosuffisance alimentaire, d’approvisionner en quantité les populations des cités religieuses, surtout durant les grandes manifestations religieuses, de réduire le sous-emploi des jeunes et surtout de certains bras valides qui sont à la charge des chefs religieux et enfin de contribuer à l’essor socio- économique de ces dites cités et des localités environnantes.
Pour conclure, je voudrais rappeler qu’à travers cette contribution, il ne s’agit point de remettre en question l’ordre établi mais plutôt de réfléchir sur la rationalisation des rapports entre le spirituel et le temporel, mais aussi sur la réglementation du financement des cérémonies religieuses  et des programmes de modernisation  des cités religieuses dans une dynamique constructive allant dans le sens de l’intérêt général.
Abdou Aziz DIOP
Membre du  Forum Civil
 moulaydabakh64@yahoo.fr

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