PARTAGER

Il est établi, sans aucun doute, que le problème du Sénégal réside dans son orientation hyperpoliticienne et l’utilisation de l’activité politique à des fins de promotion et d’enrichissement personnels. C’est le tous en politique, personne pour la politique et tout par la politique. L’activité politique gagne l’adhésion populaire pour la simple raison que c’est quasiment la seule voie du salut au Sénégal. La politique au Sénégal anoblit, enrichit, rend très puissant et omnipotent. Le Sénégal reste ce pays où il est toujours possible à n’importe qui de devenir très riche et puissant en étant politicien. La politique, contrairement à son acception platonicienne d’«art de bien gouverner la cité», est devenue chez nous du business : la «politique-business». On accède au pouvoir, non pour servir la Nation, mais pour avoir accès à ses ressources, devenir riche et se mettre définitivement à l’abri de l’insécurité et des soucis financiers. Telle une tumeur cancéreuse qui s’est métastasée, la «politique-business» s’est emparée de tout le pays, pourrissant les mœurs et corrompant les institutions. Les pratiques mafieuses auxquelles les politiciens ont de tout temps recours pour satisfaire leur clientèle politique ont systématiquement dévalorisé le mérite, encouragé la facilité et répandu la médiocrité dans tous les domaines. Avec les moyens de l’Etat, des politiciens, dont la plupart ne sont pas allés loin à l’école, souvent sans métier, vont «acheter» des diplômes à ces caricatures d’écoles de formation qui pullulent dans le pays ou à l’étranger, et avec lesquels parchemins ils se font promouvoir par décret présidentiel ou par simple recasement politicien, à des postes de hautes responsabilité managériale, administrative ou technique.
Ce n’est pas étonnant si, pour un petit pays d’un peu plus de 16 millions d’habitants comme le Sénégal, on compte près de 300 partis politiques, compte non tenu de la foultitude de mouvements à caractère politique, pouponnières d’«apprentis-politiciens» (élèves, étudiants, chômeurs, sans métier, etc.) qui servent de relais entre les «grands politiciens» au sommet de l’Etat et les «moutons de panurge» à la base. Il est totalement erroné de lier cette prolifération partisane à la bonne marche de la démocratie au Sénégal, loin s’en faut. C’est plutôt le reflet de la politisation outrancière d’une société ambiguë, ayant perdu ses repères, et dans laquelle le mensonge, le vol et la tricherie sont passés d’un statut de vice à celui de vertu. Le Sénégal est l’un des rares pays au monde actuellement où une personne, le plus souvent au pouvoir, peut être accusée de détournement de dizaines de milliards de l’argent du contribuable, sans que rien ne se passe. Et les politiciens, on les voit se baigner dans des conditions d’existence et de vie plusieurs fois élevées que le niveau de vie moyen de la population, dont la presque moitié se résigne à une vie de misère. On les voit, ces politiciens, conduisant des voitures de dernière génération, achetées quelquefois à des dizaines de millions, au moment où d’honnêtes fonctionnaires peinent à avoir un toit.
Non, la politique doit cesser d’être une sinécure dans notre pays, elle ne doit plus être du business, un cartel de délinquants à col blanc qui ne cherchent le pouvoir que pour être heureux. Or «la politique n’est pas pour faire le bonheur des hommes, écrit André Compte-Sponville, dans son ouvrage, Le capitalisme est-il moral ?, publié en 2004. Elle est là pour combattre le malheur, poursuit-il, – et elle seule, à l’échelle d’un pays ou du monde – peut le faire efficacement». Il faut lui redonner son sens originel de civilité ou «politikos», relatif à la bonne organisation et à la gestion vertueuse et efficace d’un Etat. Elle doit être une activité sacrificielle, telle une mission-suicide par laquelle un citoyen accepte volontiers de se «tuer» pour la patrie et pour le bien-être de ses habitants. L’activité politique doit être l’exercice rituel d’une certaine élite patriotique, constituée d’hommes et de femmes compétents, sérieux, inspirés, prêts à mettre toutes leurs énergies – biens, savoir et savoir-faire – au service exclusif de l’effort de construction nationale, sans attendre en retour une quelconque récompense matérielle. Elle doit être la chasse gardée d’hommes et de femmes, portés à la recherche pour comprendre les problèmes du pays et proposer des voies de solutions par la construction de schémas de planification des stratégies de développement économique et social. Le type d’homme politique qu’il convient de promouvoir à cet effet, c’est celui-là dont la seule motivation en politique n’est et ne reste que la défense des intérêts de la Nation.
Le président de la République Macky Sall, en vertu de son statut de «père de la Nation», a l’obligation patriotique de travailler à assainir et à rationaliser la vie politique au Sénégal. En quoi faisant ? De toute évidence, en mettant fin à la politique telle qu’elle est pratiquée dans notre pays, la politique politicienne, avec son corollaire de campagnes électorales permanentes, de parades folkloriques et de gaspillage de milliards de francs Cfa pour l’entretien des politiciens et de leur clientèle, au mépris des investissements productifs, dans des secteurs prioritaires de changement social et de développement humain comme la santé et l’éducation. Il faudrait faire de sorte qu’il ne soit plus possible à une personne, quel que soit son profil, de profiter de sa position de pouvoir et de l’accès aux ressources de l’Etat pour s’enrichir et enrichir des proches.
Le premier acte concret auquel on invite le chef de l’Etat à poser pour sonder les possibilités de succès du projet de changement de l’orientation politicienne du pays et de rationalisation de la vie politique au Sénégal doit être, de notre point de vue, la mise en place, et à brève échéance, d’une nouvelle ossature gouvernementale à caractère techno-politique, transcendant les partis politiques actuels et isolant les «politiciens de carrière», mais qui s’ouvre à toutes les forces vives de la Nation, à des personnes compétentes, qu’elles soient militantes d’un parti ou non, et où qu’elles puissent se terrer dans le formel comme dans l’informel, l’essentiel, présentant le profil du nouveau type d’«homo politicus» tel que le voulaient les Sénégalais. Il s’agira d’hommes et de femmes hautement conscients des enjeux nationaux et capables de relever les grands défis pour le changement social et le progrès économique. Nous pensons que c’est en faisant cela que seront jetées les balises pour le renouveau politique et constitutionnel dont les Sénégalais rêvaient et pour lequel Macky Sall avait été plébiscité en 2012.
Dans ce même ordre d’idées de rationalisation de la vie politique sénégalaise, il nous paraît urgent de considérablement limiter le nombre de partis politiques, en procédant à leur fusion selon des affinités idéologiques, ou alors des similitudes programmatiques. Le but serait de parvenir à la mise en place de grandes formations politiques à caractère intellectuel, scientifique et technique, orientées vers la formation citoyenne et le militantisme responsable, aseptisé de tout caractère vicié (arrogance, indiscipline, violence, prédation, etc.). Les membres de tels partis politiques seront résolument portés à la réflexion et la production sur l’Etat, la citoyenneté, le civisme, la paix et le développement national. A partir de ce moment, on verra bien que le militantisme partisan cessera d’être adhésif et aveugle, et deviendra républicain et patriotique. Il s’y ajoutera aussi que dorénavant, l’accès aux postes de haute responsabilité politique ne relèverait plus du pouvoir discrétionnaire du chef de l’Etat, mais pourrait être soumis à un appel à candidatures, fondé sur des critères «capacitaires» ou alors professionnel et de bonne moralité, avec obligation de résultats dans un délai préétabli par la législation. L’accès «critérié» à des postes de responsabilité et l’exigence de résultats concrets et probants, à notre humble avis, seront des gages d’efficacité en matière de gouvernance et de gestion financière. On ne peut pas être porté à un poste de responsabilité, devenir riche, sans faire de résultats et sans rendre des comptes au Peuple. Cela pourrait être aussi une manière d’écarter les médiocres de la scène politique et de couper court aux visées de cette horde de jeunes «apprentis-politiciens» qu’on voit se lancer en politique, espérant en tirer le meilleur profit, en termes de bourses d’études, de subventions politiciennes, de parrainages dans des concours, de recasements à des postes, etc. Tout le monde sait que cela n’honore point le pays.
C’est justement en empruntant cette voie de thérapie révisionniste de nature propédeutique qu’il sera possible de poser la fondation d’un renouveau politique et constitutionnel dans notre pays. Et partant de là, le terrain sera suffisamment préparé pour introduire des projets d’adaptation de nos institutions, encore imbibées de colonialisme, à nos réalités (administration, justice, police, école, université, etc.). La démocratie ne sera pas en reste, elle s’adaptera au pays. Il est vrai, la démocratie est universelle dans ses principes, mais pas forcément dans sa forme et dans ses modes d’expression. Donc, il ne faut pas qu’on soit aveuglé par l’application stricte des principes démocratiques tels qu’ils existent en Occident. Une démocratie sénégalaise est bien possible, celle qui ne s’appuie plus sur une Constitution au contenu ambigu, incompréhensible et manipulable à dessein par les élites pour se perpétuer au pouvoir. Il nous faut une démocratie exclusive, intravertie qui repose sur un modèle inspiré des structures politiques, des institutions et des chartes de nos ancêtres (Charte du Mandé, Révolution torodo, etc.). Il s’agira d’une démocratie taillée dans sa forme et dans son mode de fonctionnement, aux dimensions des possibilités réelles de notre économie. Par exemple, doit-on continuer à dépenser des milliards de F Cfa dans des campagnes électorales trempées de folklore et de violences rien que pour choisir un président de la République ? Absolument non ! Ce n’est pas du tout civilisé. C’est du gaspillage qui, selon des croyances, est la manifestation de la malédiction d’un Peuple et prémices de sa décadence. Les juristes et experts en sciences politiques doivent réfléchir à trouver une forme constitutionnelle qui formule un autre mode de désignation du président de la République, sans forcément passer par des élections que l’on sait financièrement très coûteuses à l’économie nationale.
Il faut opérer un changement paradigmatique en matière de démocratie et de citoyenneté pour sortir le Sénégal de l’impasse et le prémunir des malheurs. La démocratie sénégalaise actuelle, telle qu’elle fonctionne, est non progressiste et menaçante de la stabilité politique et de la paix sociale. Elle est dédaigneuse de notre histoire et se trouve entièrement en déphasage avec nos réalités. La citoyenneté aussi, étant intimement liée à la démocratie, elle doit également être adaptée. Une démocratie sénégalaise oui, mais surtout une citoyenneté nouvelle qui intègre nos valeurs morales, sociétales et religieuses. La citoyenneté, telle qu’elle se présente au Sénégal, manque de bonne foi, car elle est de caractère «universel». Elle s’offre gratuitement, et dans toute sa plénitude, à tout le monde, sans prévoir des possibilités de rétrogradation, en cas d’infraction majeure. Dire qu’un drogué et grand voleur a les mêmes droits citoyens qu’un homme honnête, sérieux et travailleur, est une aberration.
Etymologiquement, le mot citoyenneté vient du latin «civitas» qui signifie «droit de cité». Elle suppose un ensemble de qualités considérées comme indispensables au rôle d’un individu dans le bon fonctionnement de la cité (aujourd’hui d’un Etat). Donc, étant donné dans un Etat tout le monde n’a pas le même degré d’implication dans le marche du pays, les uns s’attelant à sa construction, les autres travaillant à l’exploitation de ses ressources à des fins personnelles ou à sa destruction, tout le monde ne doit pas être égal en droit. Sans former des classes de citoyens, la population doit être répartie dans différentes strates, non fermées, allant de la citoyenneté «roturière», de degré inférieur à une citoyenneté de degré supérieur, en passant par un «parcours d’honneur». La vraie citoyenneté, à notre avis, doit être élitiste, conquise et sauvegardée.
Moustapha CAMARA
Professeur d’histoire
et de géographie
Lycée El hadji O. L. Badji de Ziguinchor
mcamara57@yahoo.fr

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here