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J’avais, dans une contribution intitulée «Réinventer le vivre-ensemble : des ressources africaines et arabo-islamique»1, commencé par poser la question politique par excellence qui continue d’agiter les démocraties modernes : Comment créer les conditions d’émergence d’un vivre-ensemble fondé sur l’existence d’un sujet dé-territorialisé, c’est-à-dire affranchi de tout ancrage privatif qui le confinerait dans un espace clos, aux antipodes de l’agir politique ? Voici ce qu’écrit le philosophe français Etienne Tassin :
«La question devient alors la suivante : comment l’activité politique où s’affirme un sujet politique non identitaire peut-elle, à partir d’un espace public non communautaire, instaurer un monde commun susceptible d’accueillir des individus et des communautés relevant de processus d’identifications différentes, voire incompatibles ?2»
Dans un contexte où une sérieuse menace pèse sur le vivre-ensemble au Sénégal, nous aurions espéré des «gardiens du temple» qu’ils nous parlent des relations multiséculaires existant entre les différentes religions monothéistes pour essayer de conjurer la tentation du repli identitaire et montrer ce que nous partageons ensemble.
Qu’est-ce qui peut expliquer le délitement du lien (socio-politique) sur lequel se construit la res-publica, et auquel nous assistons depuis plusieurs années, alors que nous ne cessons d’entendre à longueur de journée pérorer ce slogan qui sonne doublement creux : «Sénégal benn bopp la, kenn munu ko xaaji»3. Car la pluralité est l’essence de la politique et celle-ci réside dans l’égal partage des parts dans la cité (Cf. Jacques Rancière). Et si nous ne cessons de rappeler ce principe, c’est parce qu’il y a une faillite de la praxis politique amplifiée par l’assujettissement de la partie éclairée de la Nation. Dans cette perspective, la question n’est pas seulement de rappeler les spécificités du cadre à l’intérieur duquel s’effectue le partage des parts sur le principe de l’amitié, de l’égalité et de la liberté – l’agir politique reste dépendant de la mise en sens et/ou de la mise en forme4 d’un espace affranchi de toute forme d’identification privative de type communautariste –, mais de rendre compte de l’existence de différents champs d’expérimentation féconde du vivre-ensemble dans les différentes traditions culturelles et spirituelles de l’humanité.
Par exemple, entre le 8ème et le 11èm siècle, la civilisation arabo-islamique a connu un rayonnement culturel, politique, intellectuel sans précédent. Ce phénomène que certains spécialistes ont caractérisé d’«âge d’or» s’est traduit par la mise en place d’une infrastructure technoscientifique commencée avec la première dynastie de l’islam, les Omeyyades (661-750), pour atteindre son apogée sous le règne des Abbassides (750-1258), époque d’une grandeur politique, marquée par le développement du commerce, l’éclosion de villes prestigieuses qui vont favoriser les échanges multidimensionnels entre l’Extrême Orient et l’Occident, et surtout l’amorce d’une grande entreprise intellectuelle5 qui va permettre la traduction et le commentaire en arabe des classiques grecs et sanskrits. Bagdad est alors la capitale scientifique du monde, à l’instar de la célèbre ville de Basra, devenue en raison de sa situation commerciale le lieu de rencontres de pensées diverses allant de la philosophie grecque à celle bouddhiste. L’on assiste alors à un phénomène culturel d’une importance capitale grâce à un syncrétisme d’un islam portant le nouveau centre de la vie spirituelle de l’humanité, mobilisant la force innovatrice de toutes les cultures qui l’avaient précédé. C’est ce mouvement intellectuel qui a permis notamment à l’Occident de s’approprier l’héritage grec au 12ème siècle par le truchement des traductions des grandes œuvres intellectuelles de l’époque, du grec en syriaque, du syriaque en arabe et de l’arabe en latin.
Les «gardiens du temple» et les politiques gagneraient donc à réhabiliter et retensionner ces mémoires et trésors perdus en nous reconnectant, par exemple, à la tradition de la Bayt’al Hikma créée à Bagdad en 832 par le khalife Abbasside, Al Mamun. La mise en place de ce centre spirituel où travaillaient ensemble des hommes de lettres et de sciences, appartenant à différentes obédiences, permit justement à la postérité de s’approprier les féconds héritages des civilisations précédentes dans tous les domaines du savoir. D’ailleurs, le directeur de cette «maison de la sagesse» qui dirigea le premier atelier de traduction était un chrétien nestorien du nom de Hunayn Ibn Ishak al Ibadi.
Il s’agit donc d’énoncer les conditions d’une croyance déterritorialisée, c’est-à-dire exposée au dehors, puisque toutes les traditions spirituelles et religieuses de l’humanité ont été portées par une philosophie du vagabondage : la civilisation arabo-islamique s’est constituée par emprunt à la culture grecque, persane, à l’hindouisme, au judaïsme, au christianisme etc. C’est ce qui, d’une certaine manière, résonne avec l’idée que Mircea Eliade met en exergue en parlant de l’«unité fondamentale des phénomènes religieux» vu que les systèmes des croyances et des représentations religieuses des monothéismes semblent pouvoir être intégrés dans le même dispositif que les cosmogonies polythéistes des peuples primitifs à travers l’étude de leurs conceptions sur la création du monde, la mort, l’au-delà ; d’où les ressemblances notées par le mythologue dans sa monumentale Histoire des idées et des croyances religieuses6. Sous cet angle, nos différents cadres de vie s’énoncent naturellement comme de véritables laboratoires d’expérimentation de la diversité culturelle, des champs d’expression aux cultures dites païennes et/ou animistes, polythéistes, monothéistes, en un mot aux héritages pluriels éclatés qui participent non seulement à l’identité des groupes dits «autochtones», mais sont aussi porteurs de nouvelles possibilités de sens pouvant permettre de renouveler les paradigmes du vivre-ensemble.
Prenons garde alors aux concepts que nous manipulons, parfois de bonne foi, et qui peuvent receler des non-dits pouvant compromettre le vivre-ensemble ! Parmi ceux-ci, la tolérance, et la définition qu’en donne le dictionnaire en ligne, La Toupie, est très éloquente : «Du latin tolerantia, endurance, patience, résignation, venant de tolerare, supporter, la tolérance est l’action, l’attitude de supporter ou de ne pas interdire ce que l’on désapprouve et qu’on ne peut éviter» ; d’où son caractère passif et condescendant. C’est en ce sens que le poète allemand Goethe, cité par le dictionnaire, considère la tolérance comme un état transitoire qui doit mener au respect.
L’une des conditions pour atteindre ce but est peut-être de renouer avec cette tradition oubliée de la religion, religio désignant le scrupule de la conscience – ce m’est un devoir (une «religion») de ne pas faire ceci ou cela, quelque chose m’en empêche (conscience morale)7. Dans La Cité de Dieu, Saint-Augustin consolide cette position en affirmant que les contemporains auraient oublié que dans le meilleur latin, religio désigne «le respect dû à ce qui rapproche les hommes» et non le culte de Dieu.
Il est donc urgent que les intellectuels travaillent à ré-chauffer la cité, à reconquérir les espaces de la prise de parole libre et les lieux du débat sur les enjeux de société, qui ne saurait être la propriété exclusive des religieux plus préoccupés à défendre l’orthodoxie qu’à impulser une véritable pensée novatrice de l’islam. Et cette situation devient insoutenable lorsque les appareils et les autorités qui sont chargés de protéger les citoyens, de défendre leurs droits constitutionnels d’émettre des opinions différentes, participent à la menace de cette liberté8, celle-là même que le président de la République est allé «défendre» à Paris après les attentats de Charlie Hebdo9 alors que les images de Cheikh Mbacké Sakho10 relayées sur la toile montrant un homme terrorisé, forcé à se dédire sous le contrôle d’une foule se sentant offensée, troublent encore les esprits : la démarche inquisitrice est toujours traumatique et les étincelles crépitant et vociférant autour de M. Sakho sont les germes susceptibles d’alimenter le bûcher à venir ; d’où le sens de ces propos de Derrida :
«Le traumatisme reste traumatisant et incurable parce qu’il vient de l’avenir (…) Le traumatisme a lieu là où l’on est blessé par une blessure qui n’a pas encore eu lieu, de façon effective et autrement que par le signal de son annonce. Sa temporalisation procède de l’avenir11.»
Et c’est pourquoi les questions que posaient déjà Paul Nizan en 1932 dans Les chiens de garde, désignant une certaine catégorie des d’intellectuels (les philosophes idéalistes), doivent interpeller chaque personne qui revendique ce statut dans ce pays :
«Que font les penseurs de métier au milieu de ces ébranlements ? Ils gardent encore leur silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. Ils ne sont pas transformés. Ils ne sont pas retournés. L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. Et ils n’alertent pas. L’écart entre leurs promesses et la situation des hommes est plus scandaleux qu’il ne fut jamais. Et ils ne bougent point. Ils restent du même côté de la barricade. Ils tiennent les mêmes assemblées, publient les mêmes livres. Tous ceux qui avaient la simplicité d’attendre leurs paroles commencent à se révolter, ou à rire.»
Dr. Blondin CISSÉ
Philosophe,
Maître de conférences au Centre d’étude des religions/Ufr Crac
UGB
1 Dans Raisonnance, revue de l’Association Internationale des Maires Francophones, pp. 16-19, 2016.
2Le trésor perdu : Hannah Arendt et l’intelligence de l’action politique, Paris, Payot, p. 133, 1999.
3 « Le Sénégal forme une partie, affranchie de toute division ».
4 Cf. Lefort, Essais sur le politique, Paris, Seuil, 1996.
5 Notamment sous le califat de Al Mansûr qui remplaça son frère de Abass al Saffah, après son court règne à la tête de la dynastie qu’il avait initiée.
6 En trois tomes, De l’âge de la pierre aux mystères d’Eleusis (1975), De Gautama Bouddha au triomphe du christianisme (1978) et de Mohamet à l’âge des Réformes (1983), Paris, Payot.
7 Cf. Emile Benveniste, Le vocabulaire des institutions européennes, Ed. Minuit, Tome 2, 1969, p. 270.
8 J’avais publié en 2014 une contribution sur Seneweb intitulée «  Affaire Sangharé : des intellectuels et de ceux qui leur ressemble » où nous avons vu certaines personnalités politiques ayant déjà sollicité le suffrage des sénégalais au lieu de consolider le débat démocratique sénégalais, fragilisé par les revendications confessionnelles et ethniques qui  menacent le vivre-ensemble participé au lynchage médiatique du Professeur… Rappel : en 2014, suite à la publication de son ouvrage le Coran et la culture grecque, feu Professeur Sangharé a été menacé de mort et persécuté. L’ouvrage, rédigé par l’enseignant-chercheur helléniste arabisant, avait été jugé blasphématoire du fait qu’il visait à montrer les multiples influences de la culture grecque présentes dans l’univers arabo-islamique. Lâché par l’Etat, enfoncé par certains de ses collègues, Sangharé est finalement obligé de faire le tour des centres spirituels confrériques pour arrêter l’autodafé, grâce au pardon des Khalifes généraux#, avant de publier une lettre d’excuse publique.
9 En réaction aux attentats perpétrés dans les locaux du Journal Satirique français, Charlie Hebdo, ayant fait plusieurs victimes, deux marches républicaines sont organisées le 10 et le 11 janvier 2015.
10 En octobre 2016, ce jeune Cheikh mouride avait tenu des propos jugés offensants par la confrérie mouride (remise en cause du système khalifal, affirmation de l’égalité des individus, quel que soit leur nom de famille etc.). Le procureur avait requis six mois ferme et une amende d’un million pour manque de respect aux autorités religieuses et confrériques et trouble à l’ordre public. Son procès a été renvoyé à plusieurs reprises pour des raisons de sécurité et Cheikh Mbacké Sakho est toujours en liberté provisoire…
11 Jacques Derrida, Voyous, Paris, Galilée, p. 148, 2003.

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