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Une élection en cache d’autres. Le Président Macky Sall a fini d’être réélu, avec brio, pour un second mandat de 5 ans. Mais sitôt que les résultats du scrutin du 24 février 2019 sont rendus publics, les esprits pensent déjà aux prochaines joutes électorales. Le calendrier électoral prévoit des élections locales au mois de décembre 2019 et des élections législatives à la mi-2022. Les élections locales devaient initialement avoir lieu le 23 juin 2019, avant le terme du mandat des conseillers municipaux et régionaux qui étaient élus le 29 juin 2014. Seulement, le chef de l’Etat, dans une perspective d’aménager le calendrier électoral, avait pris un décret de prolongation du mandat des élus locaux pour fixer la nouvelle date de ces élections au 1er décembre 2019, au motif de «circonstances exceptionnelles». En effet, le Président Macky Sall justifiait sa décision en août 2018 en raison, notamment, de «l’hivernage, de l’organisation de certaines cérémonies religieuses et la coïncidence entre les investitures pour les Locales avec la campagne électorale de la Présidentielle 2019, sans oublier le dépôt des listes fixé auparavant au 2 avril 2019 et la prestation de serment du futur Président élu». Après l’élection présidentielle du 24 février 2019, on peut bien juger que l’idée de «décaler» la date des élections locales apparaît comme pertinente car il s’avère a posteriori qu’il aurait été pratiquement impossible d’organiser la Présidentielle et dans le même temps, préparer des listes de candidature pour des élections locales et engager ainsi une nouvelle campagne électorale. Aussi, les résultats, engrangés par les différentes coalitions à la Présidentielle de 2019, ne manqueront pas de servir de grille de lecture pour un positionnement en perspective des élections locales. Au regard des résultats de la Présidentielle, toutes les coalitions politiques devraient avoir plus de lisibilité pour procéder à des investitures.
Au demeurant, le fait de reporter la date des élections locales au Sénégal ne constitue pas une première. Déjà, le même Macky Sall avait «décalé» de trois mois la date de la tenue des élections locales de 2014 qui devaient se tenir initialement au mois de mars de la même année. La réforme du Code des collectivités locales, avec la mise en œuvre de l’Acte 3 de la décentralisation, avait été présentée comme la cause de ce report. Avant lui, Abdoulaye Wade et Abdou Diouf avaient pris les mêmes mesures pour reporter à plus tard, des élections locales. Le Président Abdoulaye Wade avait repoussé au 22 mars 2009 les élections locales qui étaient initialement prévues pour le 18 mai 2008, prétextant un nouveau découpage administratif avec la création des nouvelles régions de Sédhiou, Kaffrine et Kédougou. En 2001, le même Wade n’organisa pas les élections locales à date échue. Il décida de leur report au 22 mai 2002. Dans la foulée, avait-il fait instituer la mise en place de délégations spéciales afin de mettre sous son giron les collectivités locales que son régime, arrivé au pouvoir le 19 mars 2000, ne contrôlait pas encore. Le Président Abdou Diouf avait lui aussi eu à décider de report des élections locales à plusieurs reprises. Ainsi, depuis 1983, jamais des élections locales n’ont été tenues à date échue au Sénégal. A chaque fois, le prétexte a été tout trouvé, comme des réformes des textes organisant la vie et la gestion des collectivités locales ou de nouveaux découpages administratifs ou un contexte politique pesant pour le calendrier électoral. On peut se demander si le Président Macky Sall, qui se plaint de l’embouteillage du calendrier électoral, ne déciderait pas, une nouvelle fois, du report des élections locales pour par exemple, les coupler aux élections législatives de 2022 ? Il faut dire qu’un consensus avec son opposition politique autour de cette idée serait difficile à trouver. Le Président Sall pourrait néanmoins avoir aussi la latitude de coupler ces élections locales avec les élections législatives, au cas où il déciderait d’une dissolution anticipée de l’Assemblée nationale. Le pouvoir de dissolution anticipée de l’Assemblée nationale reste une de ses prérogatives constitutionnelles exclusives. Dans tous les cas, il apparaît nécessaire d’adapter l’agenda électoral pour éviter au Sénégal de devoir vivre dans une ambiance de campagne électorale permanente. Un scrutin national est prévu quasiment tous les deux ans (élections locales en décembre 2019, législatives en juin 2022 et présidentielle en février 2024). Ainsi de suite… Il s’y ajoute que le système de parrainage a eu pour conséquence l’instauration d’une «campagne pour les parrainages».

L’opposition condamnée à l’unité
L’histoire électorale enseigne qu’au Sénégal, chaque fois que l’opposition politique arrive à mettre en place une coalition assez large, elle a pu défaire le camp au pouvoir ou a réussi, à tout le moins, à constituer une véritable menace.
Il en était ainsi à la Présidentielle de 2000, quand la large coalition autour de Abdoulaye Wade avait eu raison du régime de Abdou Diouf et en 2012 quand Macky Sall a pu réussir à mettre toute l’opposition de son côté pour battre Abdoulaye Wade. La même situation a été observée dans les autres types d’élections. Ainsi par exemple, en 2009, dans le sillage des Assises nationales, une large coalition de l’opposition avait permis d’arracher, au Parti démocratique sénégalais (Pds) de Abdoulaye Wade, de grands centres urbains. Ainsi, la mairie de Dakar avait été remportée par la coalition Benno. Pour l’histoire, la liste avait été conduite par un certain Doudou Issa Niasse du Parti socialiste (Ps). Cela renseigne bien sur le peu d’ambition que nourrissait la coalition Benno de gagner la mairie de la capitale. Divine surprise, la coalition Benno gagna Dakar et se trouva confrontée à la question de la désignation d’un maire, du fait qu’aux yeux de nombreux responsables politiques, Doudou Issa Niasse n’était pas très «mairable». Le sort désigna son camarade Khalifa Ababacar Sall pour occuper le fauteuil de maire de Dakar. Khalifa Ababacar Sall changea de camp et se représenta en 2014 à la mairie comme porte-drapeau de l’opposition, face notamment à l’ancienne Première ministre Aminata Touré, candidate du pouvoir de Macky Sall. La nouvelle coalition Taxawou Ndakarou de l’opposition gagna Dakar et offrira un deuxième mandat à Khalifa Ababacar Sall.
Les résultats des élections législatives de juillet 2017 ont également montré que l’unité de l’opposition aurait pu faire mouche contre le camp du Président Macky Sall. On peut augurer que les états-majors de l’opposition ont pu apprendre de leurs erreurs, de leurs divisions, pour envisager les prochaines élections locales et législatives dans une dynamique unitaire. En effet, avec le système électoral caractérisé par une forte dose de scrutin majoritaire à un tour, la somme arithmétique des voix engrangées par ses différentes listes aurait donné un certain avantage à l’opposition. Il semble écrit sur les astres que, par réflexe, l’opposition réalisera son unité. Peut-être que seul le Parti démocratique sénégalais pourrait rester en rade, mais ce serait au prix de quelles concessions que Macky Sall pourra obtenir les faveurs de Abdoulaye Wade ?

Des élections à très hauts risques pour le camp de Macky Sall
Le camp du Président Macky Sall aura aussi à craindre les divisions dans ses propres rangs. Le coefficient personnel du chef de l’Etat devrait être moins déterminant dans l’issue des prochaines élections locales et législatives. Macky Sall, qui n’aura plus à briguer un autre mandat de président de la République, se trouvera dans une situation où il n’aura pas à influer de manière déterminante sur l’avenir politique des autres responsables de son camp. Ainsi, chaque responsable politique voudra chercher à s’assurer un bastion électoral propre ou tout simplement à trouver un strapontin qui lui garantirait une certaine survie politique. Ces élections vont se révéler, plus que jamais, de véritables «élections à domicile». Jusqu’où le Président Sall aura-t-il assez d’autorité sur ses troupes pour imposer une conduite à tenir ? Déjà, on avait observé de féroces querelles fratricides dans les rangs de sa coalition, lors des investitures aux Municipales et aux Législatives. Au lendemain des élections législatives du 30 juillet 2017, nous faisions la même mise en garde soulignant : «…on remarque que l’agrégation des scores des différentes listes de l’opposition pourrait révéler qu’une unité de celle-ci aurait pu gravement bousculer la majorité du Président Macky Sall. L’opposition ne manquera certainement pas d’en tirer les leçons. Il est également important de s’interroger sur l’adversité morbide et suicidaire qu’entretiennent les responsables de Benno bokk yaakaar. Les querelles de leadership et d’ego ont beaucoup détruit leur dynamique de victoire. La guerre fratricide des responsables de l’Alliance pour la République (Apr) a laissé de profondes blessures dans les urnes à Dakar.»
Il n’est assurément pas besoin d’être un devin pour prédire que la même situation sera encore observée à Dakar, Ziguinchor, Thiès, Kaolack, Touba, Louga, Tivaouane, Kolda et dans bien d’autres circonscriptions électorales. A Dakar, la «remontada» réalisée par le camp de Macky Sall lors de la Présidentielle du 24 février 2019 risque fortement d’être annihilée par les velléités de candidatures multiples à la mairie de Dakar et en ordre dispersé. On annonce les candidatures de Amadou Ba, de Abdoulaye Diouf Sarr, de Mame Mbaye Niang, de Moustapha Cissé Lô, de Aminata Touré, entre autres. A Ziguinchor, il n’est pas non plus sûr que la fulgurante percée réalisée par Ousmane Sonko permette aux Benoît Sambou, Doudou Ka, Aminata Angelique Manga et autres, de réaliser que le combat sera perdu d’avance s’ils ne se serrent pas les coudes avec leurs alliés Robert Sagna et Abdoulaye Baldé notamment. La même logique devrait être de mise à Kolda, Sédhiou, Bignona, Oussouye. Partout, il avait été observé des batailles grégaires pour avoir une place de leader dans les comités électoraux mis en place par le candidat Macky Sall, pour la dernière compagne électorale. Il conviendrait alors, pour le Président Sall, d’arbitrer les conflits dans les rangs de son parti, de trouver les consensus avec ses autres alliés et surtout de clarifier les questions des investitures afin de s’éviter toute mauvaise surprise. Il apparaît nécessaire de savoir sur qui compter et qui va jouer collectif ou pas ? La tâche sera d’autant plus ardue que le Président Sall n’a jamais trouvé le temps ou la possibilité de structurer son parti. Chaque responsable peut revendiquer une certaine légitimité pour prétendre se mettre à la tête des troupes.
De même, la confiance n’est pas toujours de mise entre alliés de la coalition Benno bokk yaakaar. C’est un secret de polichinelle qu’il n’existerait entre Moustapha Niasse et Ousmane Tanor Dieng qu’une unité de façade. On a déjà aussi un avant-goût de l’ambiance dans laquelle une Aïssata Tall Sall sera accueillie au sein de cette coalition par ses anciens camarades socialistes. Il aura simplement fallu que Aïssata Tall Sall exprime, sur les ondes de la Rfm, le 3 mars 2019, avec certes, une tonitruance docte, l’idée déjà évoquée par d’autres, de la possibilité d’une dissolution anticipée de l’Assemblée nationale, que le Bureau politique du Parti socialiste se fende d’une déclaration indignée pour la rabrouer en quelque sorte. Il est à préciser que nous-même nous disions, sur iRadio, le 30 décembre 2018, que si les résultats de la Présidentielle l’y autorisaient, Macky Sall pourra envisager la dissolution de l’Assemblée nationale.
Qui fera l’unité au sein de Benno bokk yaakaar et autour de quelle offre politique ? Quel pacte faudrait-il souscrire entre alliés pour pouvoir se présenter ensemble aux élections prochaines et surtout dans quelles conditions faudrait-il en arriver à pouvoir organiser par exemple des primaires pour désigner un candidat à la Présidentielle de 2024 qui ne sera pas Macky Sall ? L’avenir de Bby semble dépendre de cette exigence de la transformer en une même formation politique qui pourrait générer un candidat soutenu par tout le groupe. En attendant, toutes ces conditions doivent faire réfléchir davantage le Président Macky Sall sur toute idée d’une dissolution anticipée de l’Assemblée nationale. Il faudrait s’éviter le syndrome Jacques Chirac qui avait dissous l’Assemblée nationale française en 1997, à un an de la fin de la législature, sans pouvoir obtenir une majorité parlementaire et a été ainsi contraint à une cohabitation avec un gouvernement socialiste dirigé par Lionel Jospin. C’était «une dissolution pour convenances personnelles», le même cas de figure dans lequel se trouverait le Président Macky Sall. En effet, réaménager le calendrier électoral est une bonne chose mais pour autant, faudrait-il le faire à ses gros risques et périls, pour ne pas dire à ses dépens ? Dissoudre l’Assemblée nationale dans un contexte de mise en œuvre de réformes de l’Etat dont certaines pourront s’avérer impopulaires, équivaudrait à attraper des mouches avec du vinaigre. Il s’y ajoute que certaines personnalités politiques, déçues par exemple, suite à la formation du premier gouvernement de Macky II, pourraient tourner casaque et grossir les rangs de l’opposition.

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