PARTAGER

Pour arriver à juguler le taux de chômage, l’Etat doit admettre que les théories économiques sur l’emploi (link entre la croissance et l’emploi) n’ont plus aucune prise sur les réalités socio-économiques du fait de la mondialisation qui a installé les entreprises dans une concurrence farouche et analyser le problème sous l’angle de la réalité du terrain. En effet, pour soutenir la concurrence, les entreprises devant être compétitives se sont installées dans une logique de réduction des coûts, notamment fixes, qui s’est traduite par une suppression des postes et un gel des recrutements. Cette approche a conduit les entreprises à recourir, systématiquement aux sociétés d’intérim pour le pourvoi des postes y compris parfois ceux directement liés à leur «cœur de métier», chose inédite. Aujourd’hui, au regard de la multiplicité des initiatives et déclarations sur l’emploi des jeunes et sans grand succès d’ailleurs, il n’est plus permis de douter un seul instant du degré élevé de préoccupation et de hantise qui habite le président de la République et son gouvernement quant à la résolution de cette problématique. En effet, inscrite en bonne place dans le programme du “Yonou Yokouté” (la voie du progrès) avec un objectif de 500 000 emplois au bout de sept (7) ans, réaffirmé dans le plan Sénégal Emergent, la lancinante question du chômage des jeunes peine à trouver la bonne réponse. Aussi nombreux et pertinents soient-ils, les agences, les politiques, les plans, les conseils ministériels et présidentiels, les forums ainsi que les invites au secteur privé, n’y firent rien. Sous ce rapport, il n’y a pas meilleure illustration de ces échecs répétés que la sortie du président de la République demandant au Premier ministre, à l’occasion du Conseil des ministres du 13 septembre 2017, de lui : «Soumettre dans les meilleurs délais, un programme d’urgence pour l’emploi et la promotion de l’entreprenariat rapide des jeunes, en veillant particulièrement au renforcement, dans le budget 2018, des dotations en faveur de l’emploi, et à l’intégration systématique de la dimension emploi et entreprenariat dans les politiques et programmes d’investissement à mettre en œuvre dans tous les départements ministériels.»
Aussi, n’est-il pas grand temps que chaque Sénégalais fasse sienne la déclaration du penseur français, Alfred Auguste Pilavoine : «Il y a un temps pour parler et un temps pour se taire ; c’est lâcheté de se taire quand il faut parler, c’est présomption de parler quand il faut se taire» pour y aller de sa compétence en la matière. La réponse ne peut être que par l’affirmative d’autant plus que si c’est l’Etat qui doit répondre de la question, il n’en est que facilitateur et non l’acteur principal (l’entreprise), créateur d’emplois. S’appro­priant l’assertion d’Alfred, nous tentons, à travers les lignes qui suivent, d’apporter notre modeste contribution basée sur des faits empiriques et d’observations, que nous tenons de notre petite expérience en Gestion des Ressources Humaines dans une grande entreprise de la place qui renferme plus de 100 corps de métier. Cette expérience nous fait remarquer qu’une inversion de la courbe du chômage ne pourrait venir que d’un bon diagnostic de la situation basé sur une analyse sectorielle, spécifique et comportementale de l’entreprise relativement à la formation des jeunes et au marché de l’emploi. De ce point de vue, l’inadéquation entre la formation et l’emploi n’est qu’un faux prétexte brandi par l’entreprise, pour camoufler une politique sournoise de réduction des effectifs au strictement minimum au profit d’une quête de maximisation du profit.

l’inadéquation entre la formation et les besoins du marché, simple prétexte
Maintes fois indexé dans les forums sur l’emploi des jeunes, comme étant le frein à leur embauche, ce concept ne saurait continuer à être opposé au recrutement de nos jeunes diplômés d’autant que la réalité est tout autre. En effet, la multiplicité de la demande répertoriée dans les banques de données des entreprises nous conforte dans notre conviction que la problématique de l’emploi des jeunes, relève moins de l’inadéquation de l’offre et la demande que d’un problème lié à une quête constante de compétitivité dans un contexte de plus en plus mondialisé d’une part et de la frilosité de certains dirigeants souvent réfractaires aux changements que devraient induire les “nouveaux métiers“ dans leur organisation d’autre part. Le pourquoi de cette attitude devrait s’analyser à un double niveau : la recherche de compétitivité et la réticence vis-à-vis de l’innovation.

une quête constante de compétitivité basée sur une
politique de réduction des effectifs
Bien qu’étant peu nombreuses, les grandes entreprises telles que les Industries chimiques du Sénégal (Ics), la Société africaine de raffinage (Sar), la société des Chemins de fer (Transrail), la Société des eaux du Sénégal (Sde), la Sonacos (renationalisée tout récemment), la Sococim, la Sonatel, Dangote pour ne citer que celles-ci, jadis contrôlées par l’Etat, ont toujours joué le rôle de pourvoyeuses de mains d’œuvre et de planète autour de laquelle gravitaient les satellites (Pme et Pmi), principales bénéficiaires de la sous-traitance et de la commande de pièces de rechange banalisées. Toutes ces grandes entreprises, depuis qu’elles sont tombées dans l’escarcelle des privés étrangers, ont systématiquement mis en place une politique de réduction des charges. Cette politique de réduction des charges, plus particulièrement celles fixes, s’est traduite par des suppressions d’emplois et un gel des recrutements, ne recourant aux sociétés d’intérim qu’en cas d’extrême nécessité même si c’est le cœur de métier qui est directement concerné. Toujours au nom de cette recherche de compétitivité, certaines d’entre elles n’hésitent même pas à “importer” de la main d’œuvre ouvrière étrangère sans qualification au détriment de nos jeunes et à recourir aux Pme de leurs propres pays pour la sous-traitance et la fourniture de pièces de rechange au détriment des Pme sénégalaises qui disparaissent, les unes après les autres, au fil du temps augmentant du coup le taux de chômage.

La problématique des “nouveaux métiers“
Anachronisme des dirigeants ou mépris envers ce qu’on pourrait appeler les “nouveaux métiers“ issus des nouvelles filières telles que la logistique, le marketing, la communication ? La question mérite d’être posée au regard des difficultés des diplômés de ces filières à trouver un emploi. Nos observations empiriques nous fondent à croire qu’il s’agit bien d’une hostilité insidieuse qui leur vient d’une incapacité à se défaire de la vision «fayolienne» de l’organisation du travail, confortés en cela par des collaborateurs qui verraient dans tout délestage d’activités sous leur responsabilité, une dévalorisation de leur fonction. Nous savons de quoi nous parlons. Aussi, la volonté de l’Etat d’ouvrir les universités vers le monde socio-économique allant même jusqu’à lui conférer un poste de président dans les Conseils d’administration, procédant d’une option de professionnalisation des enseignements et de facilitation de l’insertion des diplômés desdites filières,  n’aura pas les effets escomptés tant que subsisteront dans nos entreprise cette “vision fayolienne de l’organisation” et ce refus de partager les préoccupations de l’Etat en matière de politique d’emplois des jeunes. Sinon, comment comprendre ce refus systématique des entreprises d’octroyer des stages pour la garantie du volet pratique de la formation d’un produit (l’étudiant) qui leur est destiné ? Comment comprendre le rejet de la main tendue de l’université privée pour la participation à l’élaboration des programmes d’enseignement ? Non ! A dire vrai, il n’existe pas de problématique d’inéquation entre l’offre et la demande encore moins une histoire de “nouveaux métiers“. Il s’agit plutôt d’une duperie qui voudrait que ces repreneurs stratégiques, sans bourse déliée, profitent au maximum de l’existence, pour un retour d’investissement rapide, au détriment d’une politique de développement de l’activité, synonyme d’augmentation des effectifs. Il s’agit d’un problème de fond qui mérite une assise nationale sur l’emploi et non d’un simple conseil présidentiel, qui mettrait l’entreprise véritablement, représentée par les vrais décideurs et non des dirigeants “faire-valoir“ sénégalais au cœur de la réflexion. A défaut, les universités publiques comme privées continueront de déverser annuellement des dizaines de diplômés de ces filières et qui, en définitive, ne seront que de potentiels chômeurs qui viendront s’ajouter à une liste déjà longue.

L’étroitesse du marché de l’emploi.
En référence aux conclusions issues de l’effet combiné des deux niveaux d’analyse contenus dans le chapitre précédent portant sur l’inadéquation entre l’offre et la demande, il apert que la résolution totale de l’équation de l’emploi des jeunes ne saurait venir des entreprises existantes mais plutôt de créations nouvelles. Ce constat est corroboré par les conclusions issues des travaux sur l’emploi («The importance of startups in job creation and job destruction», 2010) de la fondation Kauffman, organisme philanthropique, spécialiste de la création d’entreprises et de l’entrepreneuriat : «La croissance des emplois par les entreprises nouvelles a été régulière, avec plus de 3 millions par an, alors que les emplois des entreprises existantes en moyenne disparaissent.  Une observation des entreprises de près de 30 ans montre que chaque année, sur un stock global d’environ 110 millions d’emplois, les entreprises nouvelles créent près de trois millions d’emplois salariés aux Etats-Unis, quand les entreprises existantes en détruisent en moyenne pas loin de deux millions annuellement.» Aussi, la solution à l’emploi des jeunes ne viendrait que d’une part, de l’attractivité du pays par rapport aux investissements étrangers et d’autre part de sa capacité à rendre compétitive son économie. Relativement à l’attractivité du pays, l’assainissement de l’environnement (la qualité de la justice, la transparence des procédures administratives, la qualité des ressources humaines, la qualité des institutions et le niveau des coûts des facteurs de production), est plus que jamais le critère le plus déterminant. Toutefois, la qualité de notre justice, un des maillons forts de ce filet, qui renvoie à l’image d’une justice instrumentalisée, manipulée, au détriment des exigences d’assurance et de garantie des investissements étrangers, n’est pas de nature à garantir la protection et l’exploitation des investissements et devrait faire l’objet de questionnement de la part de l’Etat quant à son rôle par rapport à ce qui semble être une aversion pour notre pays. Toutefois, le partage de la politique de formation et de l’emploi par les entreprises devrait permettre de maintenir l’existant qui est en train de s’effriter dangereusement. A l’instar de la problématique de l’emploi, le développement de l’entreprenariat ne peut prospérer que dans une économie compétitive, synonyme d’une intensification des volumes et rythmes des échanges commerciaux et du travail pouvant offrir des opportunités d’affaires avec des créneaux porteurs.

La résurrection des écoles de formation artisanale, une piste à explorer
Qu’ils sont nombreux, ceux de notre génération dans les années 80 à avoir bénéficié d’une formation professionnelle dans les métiers de l’artisanat tels que la poterie, la bijouterie, la menuiserie au niveau de l’ex-Ecole Nationale d’Economie Appliquée (Enea). La résurrection de ces filières effacées des tablettes de la formation professionnelle, à la faveur des ajustements structurelles, se justifie plus qu’aujourd’hui qu’hier pour au moins deux raisons :
elles pourraient enrôler tous les jeunes sans formation qui, pour la plupart, sont issus de la déperdition scolaire qui constitue sans contexte le lit de la délinquance juvénile. Tout comme elles pourraient également dynamiser le secteur de l’entreprenariat ;
elles pourraient contribuer à rendre beaucoup plus compétitive notre économie par la valorisation de certaines de ressources minières ou de leurs dérivés (argile, phosphogypse, etc.), l’arrêt de l’importation des certains produits tels que les vases, les ameublements de maison, etc.
Il est évident qu’au-delà du présent diagnostic, d’autres facteurs tels que le coût de la vie cher (Déjà en 1992 à l’occasion de l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations, Dakar était considérée comme la quatrième ville la plus chère au monde) et le croît démographique méritent d’être pris en compte dans toute réflexion portant sur le sujet.
Il est aussi grand temps que l’Etat mette en place un organe (genre Insse en France) doté d’une autonomie de gestion, dépendant de la présidence de la République et animé par des experts compétents et intègres dont le rôle serait la tenue de statistiques fiables sur l’emploi des jeunes qui ne souffrirait d’aucune contestation de la part des citoyens en général encore de la part des opposants. Toutefois, cela suppose qu’au préalable que tout le monde s’accorde sur la définition des concepts : chômage, emplois (décents, précaires, etc.).
En tout état de cause, seule une volonté politique, sous-tendue par une ferme détermination et dénuée de tout intérêt particulier, peut arriver à juguler le chômage des jeunes. Le choix prioritaire de l’agriculture est très louable mais force est d’admettre qu’il n’enchante pas la majorité des jeunes dont le vécu et le cursus ne correspondent pas aux exigences du noble métier d’agriculteur.
Voilà, ci-dessus décrites quelques d’appréciations décou­lant d’un vécu et d’une observance que, saisi de l’assertion du penseur français, nous entendions verser dans la corbeille de l’Etat comme contribution à la recherche de solution pour l’emploi des jeunes. Toutefois, toute réflexion qui occulterait la réalité dans nos entreprises ne serait que peine perdue.

Mamadou FAYE Grand Yoff Scat-Urbam

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here