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Créé au sein de l’école doctorale Etudes sur l’homme et la société (Ethos), le Laboratoire d’anthropologie et d’ingénierie culturelle (Laic) va lancer à partir de la rentrée 2017-2018 le premier programme de formation en anthropologie au Sénégal. Ce, en partenariat avec les Universités Cheikh Anta Diop de Dakar, Gaston Berger de Saint-Louis, Assane Seck de Ziguinchor, la Wenner Gren foundation for anthropological research et bien d’autres universités internationales. Un symposium de trois jours s’est ouvert hier à l’Ucad 2 en prélude au lancement de cette branche. L’occasion pour le philosophe béninois, Paulin Hountondji, et le directeur du Laic, Ibrahima Thiaw, de poser l’importance d’un discours anthropologique purement africain, c’est-à-dire fait par les Africains et pour les Africains.

«A qui parlez-vous ?», voilà la question à laquelle le professeur et philosophe béninois Paulin Hountondji a tenté de répondre tout au long de la conférence inaugurale qu’il a donnée devant des étudiants et professeurs d’université hier à l’Ucad 2. A la veille de l’ouverture du premier programme de formation en anthropologie au Sénégal, M. Hountondji a convié son public à adopter un discours anthropologique non pas extraverti ou tourné vers l’Occident, mais introverti et prenant plutôt en compte les problèmes et préoccupations des Peuples africains.
Née dans un contexte colonial, l’anthropologie est pour certains une discipline purement européenne au sens où ce sont les explorateurs, les missionnaires et autres voyageurs européens qui s’y adonnèrent les premiers. Ils s’en servaient pour rendre compte de leurs missions et explorations. Et dans leur discours que le philosophe qualifie de «sots», ils peignaient l’homme noir comme un «sauvage», quelqu’un qui n’a jamais connu un «signe d’ingéniosité». Plus tard, quand les Africains se sont intéressés à cette discipline, ils ont produit à leur tour un discours qui intéresse le public occidental, c’est-à-dire qui ne prend en charge que les questions que se pose le public occidental.
Pour M. Hountondji, l’heure est venue pour les anthropologues africains de «décoloniser» leurs pensées et de s’adresser à un public africain. En termes plus clairs, il s’agit d’une invite à reconstruire l’anthropologie en Afrique postcoloniale. Cela passe nécessairement par une prise en charge des problèmes et préoccupations des Africains. «Qu’est-ce qui nous intéresse ? Qu’est-ce qui vous intéresse en tant qu’anthropologues en Afrique ? Quelles sont les préoccupations africaines ?» Aux yeux du Béninois, il sied de répondre d’abord à ces questions.
Chez le directeur du Labo­ratoire d’anthropologie et d’ingénierie culturelle (Laic) Ibra­hima Thiaw, ces questions revêtent une importance cruciale. «L’initiative d’ouvrir ce l’laboratoire est né il y a un ou deux ans à un moment où nous commencions à nous interroger sur le discours sur l’Africain», rappelle-t-il. Chercheur à l’Ifan, M. Thiaw s’intéresse surtout à sa cible. «Pour qui écrivons-nous ? Est-ce que les questions que nous nous posions étaient pertinentes par rapport aux préoccupations des populations ?» Par­tant de ces questions, M. Thiaw pense qu’il est temps, grand temps, que les étudiants et chercheurs africains soient beaucoup plus à l’écoute des Peuples africains pour savoir leurs préoccupations et si le discours sur eux, les représentations sur l’Afrique était conforme à ce que l’Africain pensait de soi, et à la manière dont il se représentait. Et dans un contexte marqué par d’autres phénomènes, il est également utile sinon même «indispensable» que l’étudiant africain réinvente un nouveau discours. «Les étudiants doivent être préparés à démanteler la bibliothèque coloniale, c’est-à-dire les con­cepts, les théories et les méthodes de l’anthropologie pour développer et produire de nouvelles approches, un nouveau type de savoir qui prenne en charge les populations concernées dans leurs travaux et qui soit beaucoup plus utile à l’Afri­que et aux Afri­cains», a-t-il soutenu.
aly@lequotidien.sn

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