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A l’instar d’Alain Gomis, lauréat du Grand prix du jury à la Berlinale, les jeunes réalisateurs sénégalais gardent la tête froide malgré les nombreuses distinctions qu’ils remportent dans les festivals à travers le monde. Leur mot d’ordre à chacune de leur sortie semble être : gagnons des prix, mais l’essentiel, c’est de réaliser les rêves de nos aînés. Une attitude qui honore les acteurs du secteur et suscite espoir.

A 4 jours de l’ouverture du Fespaco, le cinéma sénégalais comme celui de nombreux pays africain, repart à la conquête du plus prestigieux prix de ce rendez-vous du 7 e art africain. Et c’est le film «Félicité» du réalisateur Alain Gomis primé il y a quelques jours à la Berlinale en Allemagne qui sera le porte-étendard de notre 7e art. Outre «Félicité» d’Alain Gomis, retenu parmi les vingt films en course pour l’Etalon de Yennenga, le Sénégal compte dans la section «court métrage», sur «La promesse» de Fatou Touré.  Il y aura également d’autres œuvres comme «Bois d’ébène» de Moussa Touré et «Kemtiyu – Séex Anta» d’Ousmane William Mbaye (documentaires). «A travers les barrières de Mata­mou­ra» de Ndiaga Fall «Sup’Imax», (Film d’école), «Tundu Wundu» d’Abdoulahad Wone (série) sont aussi en compétition. «Keneen» (L’autre) de Cheick Diallo est au programme du panorama hors compétition, tandis que «Sem­bene !», de Samba Gadjigo et «Destin commun, hommage à trois éclaireurs du 7eme art» de Stéphane Vieyra sont inscrits dans le cadre des séances spéciales.
Une chose est sûre, après avoir remporté il y a 4 ans l’Etalon de Yennenga au Fespaco, Alain Gomis qui vient de remporter le Grand prix du jury de la Berlinale pour son long métrage fiction Félicité, incarne désormais l’espoir pour beaucoup de jeunes qui embrassent aujourd’hui les métiers du cinéma. Le réalisateur franco-sénégalais de 44 ans, donne ainsi un nouveau souffle au cinéma sénégalais qui reprend timidement sa place dans le milieu du 7e art africain. C’est même à croire que le Sénégal tient enfin son 3e prophète (Ndlr, Allusion faite  au film du jeune réalisateur Moustapha Seck, En attendant le troisième prophète). Ce film qui fait un zoom sur Djibril Diop Mambéty et Ousmane Sembène, en attendant la prochaine référence du cinéma sénégalais, semble trouver une réponse à travers ce parcours élogieux. Bien que le fraichement sacré ne se considère pas lui-même com­me une exception. Il déclarait en effet au micro de l’envoyé spécial de l’Aps que «les prix c’est bien mais on ne les mange pas ».
Pour Alain Gomis, l’heure n’est donc pas à l’euphorie et ces propos semblent bien souligner en toute humilité que les prix ne sont pas si importants pour être un prophète chez soi. Cet esprit d’humilité, les jeunes réalisateurs du Sénégal, quoique talentueux, semblent bien en faire leur viatique. «On se précipite trop vers les distinctions, les prix et autres. Aujourd’hui  pour certains, être cinéaste c’est recevoir des prix. Au point qu’on nous a même attribué une fois le prix de la meilleure affiche. C’est complètement ridicule. Quand on fait un film c’est pour apporter quelque chose», affirmait le réalisateur Moustapha Seck, alias Mustapha. Il faisait cette déclaration au sortir de la projection de son premier film En attendant le troisième prophète, il y a quelques semaines à l’Institut français de Dakar. «Fait-on des films pour récolter des prix ?» s’interrogeait le jeune écrivain-réalisateur, essayiste en même temps poète. «Le cinéma c’est la lumière qui sort de l’obscurité, mais si en tant que cinéaste nous ne parvenons pas à sortir les gens de l’obscurité, si au contraire c’est nous-mêmes qui voulons nous faire voir, avec l’obtention d’un prix. C’est que ce n’est pas clair dans notre tête», lançait-il dans la même foulée. Un avis qui résonne en écho aux déclarations d’Alain Gomis sur l’Agence de presse sénégalaise.

Convergence de vue
A la lueur de ces propos tenus après son sacre à la Berlinale, on voit bien que les objectifs que vise Alain Gomis vont bien au-delà d’un prix. Une convergence de vision avec ses jeunes frères qui se battent au Sénégal pour réussir leur pari. «Il faut absolument qu’on y arrive, parce qu’au final, les prix c’est bien mais on ne les mange pas… Ce qui est important, c’est qu’on arrive à construire quelque chose sur le long terme», insistait Mous­ta­pha Seck «Oui c’est important. Je ne dédaigne pas l’aspect important de la chose. C’est important de recevoir des prix, de se faire distinguer. C’est humain ! Mais ça ne doit pas être une fin en soi.  Ce n’est pas ça l’objectif d’un film». Quel est donc l’objectif d’un film? «C’est de faire des choses qui soient de nature à faire bouger les lignes, qui amènent des informations, des renseignements, c’est l’objectif de tout artiste à mon avis. Que ça soit le cinéma, l’écriture, la poésie, l’art plastique, la sculpture… toute production intellectuelle avoir ça comme objectif premier» ajoutait-il. Les objectifs sont ainsi clairs pour la nouvelle vague de jeunes cinéastes qui émergent au Sénégal. Et, ils ont le courage des anciens cinéastes pour produire un discours capable de traduire à la fois les rêves de 4 générations différentes.
Récemment, lors d’une rencontre, ils n’ont pas manqué de poser les vrais débats : «Comment parler à la fois avec un  vieux et un jeune, un citadin, un campagnard et réussir à les convaincre en même temps ? Comment produire un discours qui fédère toutes ces entités qui n’ont presque rien  en commun ? Comment trouver ce qui relève de l’humain ? Comment faire émerger un cinéma qui traduisent les rêves de tout un chacun et arrive à se vendre, nous les vendre ? Comment sortir de cette dictature du cinéma hollywoodien ? Comment avancer ? Si un seul gagne et le reste est derrière ? Quel goût aura le cinéma sénégalais ?» Autant de questions qui détaillent leurs préoccupations et dessinent le rêve et l’espoir.
aly@lequotidien.sn

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