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Pr Samba Gadjigo.

«L’héritage de Sembène Ousmane est en train de pourrir. Je ne peux pas laisser cela sans rien faire». Ces premiers mots de Samba Gadjigo, dans son dernier film titré Sembène !, témoignent d’une noble cause. En allant au Ciné Neerwaya suivre cette affiche programmée dans les hommages du Fespaco, l’on s’attend à voir retracer à l’écran la vie et l’œuvre du «Grand Sembène Ousmane». Le réalisateur réclame sa proximité affective avec l’illustre disparu et a souvent narré les grands moments qu’ils ont partagés ensemble de son vivant. L’on se dit donc que ce film qu’il réalise presque 10 ans après la mort de l’auteur de la Noire de… allait véritablement contenir des images inédites qui révèleront des choses sur le combat professionnel de «l’aîné des anciens». Certes, M. Gadjigo dans sa réalisation a fait usage de combinaison de documents d’archives, des images d’animation et d’extraits de films, pour créer une reconstitution de ce qu’a été selon lui, la vie de Sembène. C’est en somme son regard et sa connaissance à lui de celui qui nous a légué le Sacre du Ceedo.
Le synopsis du film annonce que les réalisateurs (Samba Gadjigo et Jason Silverman) ont su «éviter le piège de l’hagiographie (les défauts et faiblesses du maître sont aussi pointés…)». Malheureusement, c’est surtout là que le bât blesse. Car lorsqu’on sort de salle, on ne retient presque plus rien de grandiose de ce «père du cinéma africain», écrivain et cinéaste autodidacte, qui s’est battu pour donner aux Africains des histoires africaines, mais l’on retient beaucoup plus l’image d’un homme qui a été «un cinéaste prêt à pactiser même avec le diable pour parvenir à ses fins».
Ce film caricatural présente en réalité un Sembène, certes rebelle dans son travail de cinéaste. Mais lorsque Samba Gadjigo aborde, dans son œuvre, cette séquence de l’histoire dans laquelle l’on apprend que Sembène a volé une œuvre de Boubacar Boris Diop, Thiaroye 44 pour en faire son mythique film Camp de Thiaroye, on est totalement déçu de l’homme que l’on a toujours présenté comme un modèle du 7e art africain. Tant cette séquence est dégoutante !
Ce qui n’a pas plu dans ce film, même s’il y a une vérité dans ce qui a été dit, c’est la façon assez gauche et vicieuse de mettre l’accent sur la «brouille entre Boubacar Boris Diop et Sem­bène». C’est aussi et surtout cette part de l’homme qui a connu des échecs, notamment en amour et dans sa vie familiale. Que Sembène n’ait pas réussi à unir sa famille, qu’il ait été «un père absent, toujours absent» pour Alain Sembène son fils, qui le narre avec une gêne à peine voilée, n’intéresse pas forcément le cinéphile.
Il aurait été préférable de voir dans ce travail réalisé par Gadjigo ce qu’il fait pour perpétuer l’héritage du maître. A travers les films de Sembène, le Professeur Gadjigo aurait pu montrer plus encore, la force et les messages forts que contiennent les œuvres de Sembène. Ces films qui nous parlent encore, que l’on soit au Nord ou au Sud.
Et puis lorsqu’on vient du Sénégal et qu’on a une toute petite connaissance du milieu du 7e art, l’on reste sur sa faim au terme de ce long métrage. Non pas parce que les témoignages du film ne sont pas pertinents, mais parce qu’ils l’auraient été plus encore, si l’on donnait la parole aux proches de Sembène. Ceux-là qui l’ont véritablement côtoyé, approché, joué dans ses œuvres, ou tourné des films à ses côtés.  Ils sont là : les Ben Diogaye, Moussa Touré, Ngaïdo Bâ, Hadja Maï Niang,….et Clarence Delgado. Oui ! Clarence Delgado, ce «fils» de Sembène que l’histoire semble tristement mettre aux oubliettes. Tous ont des choses à dire sur Sembène. N’était-ce pas alors l’occasion de leur tendre le micro ? N’était-ce pas le moment de profiter de ce tournage pour susciter un sursaut national autour de l’héritage de Sembène ? Oui ! L’héritage de Sembène pourrit et disparait dans les eaux qui entourent Dakar. Sur ce constat, Samba Gadjigo a totalement raison. Mais alors : si ce film était tourné dans un esprit de faire prendre conscience à tous ces héritiers, cela aurait eu une portée extraordinaire en cette année qui coïncide avec le 10ème anniversaire du décès de Sembène Ousmane.
Une œuvre humaine restera toujours imparfaite. Celle de Samba Gadjigo l’est. Elle a montré un autre Sembène. Et il faudra absolument que la direction de la Cinématographie s’organise pour projeter cette œuvre à grande échelle au Sénégal. Ainsi, chacun jugera du contenu. Chacun prendra sa part de Sembène et tentera de préserver de l’oubli les grandes réussites de celui qui demeurera encore et toujours une fierté du 7e art africain.

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