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Les élections présidentielles se succèdent, les positions changent, les intérêts se déplacent et les convictions basculent. Des pirouettes constantes d’hommes politiques aux antipodes du Peuple dont ils se réclament, leur seul souci restant les prochaines élections et la conservation du pouvoir, des honneurs et des privilèges. Ils se disent patriotes imbus de principes et d’idées qu’ils défendent aujourd’hui, mais rejettent de­main, approuvent et désapprouvent, abandonnent et retrouvent, tuent et ressuscitent. Ils acceptent ce qu’ils dénonçaient hier, honorent ceux qu’ils ont dénigrés. Leurs virevoltes répétées ont fini par défigurer et désincarner la politique qui s’est finalement transformée en un monstre effroyable, hideux et dégoûtant que les populations méprisent et rejettent.
L’espoir et l’enthousiasme suscités par l’alternance en tant qu’expression concentrée des aspirations profondes des masses au progrès économique et social, à la justice et à la liberté se sont transformés en désillusion et dépit. La réalité cauchemardesque a fini de désenchanter ceux, nombreux, qui rêvaient d’un monde nouveau au soir du 25 mars 2012 : Une fois encore la Constitution est tripatouillée d’en haut entre l’Exécutif et le Législatif sans consultation du Peuple qui l’a votée.
Resté intraitable et infaillible malgré les appels provenant de partout pour l’en dissuader, le Président ira, quoi que cela puisse nous coûter, jusqu’au bout de sa logique provocatrice et destructrice : le vote de son projet de loi sur le parrainage. A cause de son entêtement, une grande menace pèse sur notre pays qui risque à tout moment d’échapper à tout contrôle et de basculer dans le chaos. En prenant le parti de légitimer par complicité l’arbitraire en votant tout avec le sourire et les applaudissements, les parlementaires ont choisi de défendre des intérêts partisans sous le manteau d’avocats du Peuple.
Les Sénégalais sont chaque jour plus écœurés et dépités des agressions répétées d’un Etat oppresseur qui a choisi d’instituer la violence et la terreur comme mode de règlement des divergences d’opinions. La menace, l’intimidation, l’arrestation et l’emprisonnement sont érigés en méthode de gouvernement. Les foudres du pouvoir paniqué et répressif s’abattent sur tout ce qui bouge .C’est la loi de la baïonnette : il faut accepter sans protestation ni murmure les actes arbitraires qu’on décide pour les seuls intérêts du Président et de sa cour.
Lorsqu’en 2012 Me Wade remettait au Président Macky, lors de la cérémonie de passation de pouvoir, la clef de la maison commune dans laquelle le Peuple aspire à vivre en harmonie, dans la paix, la stabilité, le progrès économique et social , d’immenses foules pleines de joie et d’espoir retrouvé, en délire et dans l’allégresse, occupaient avec enthousiasme tous les coins du pays, chantant en chœur et dansant dans l’euphorie, rêvant d’une vie meilleure où les souffrances seront soulagées, les peines allégées et les règles édictées de commun accord respectées. Elles croyaient définitivement tourner la page Wade qui n’a pas été un bon chef de famille, pour ses promesses non tenues, son mode de gestion de l’Etat patrimonial, ses méthodes répressives de règlement des divergences d’opinions, son mépris de la Constitution et des institutions qu’il a souvent bafouées, affaiblies et discréditées.
Mais le phénix renaît de ses cendres. On attendait les grandes ruptures qui consolident l’Etat de droit, mais à la place le système se reproduit. Le Président Sall va fouler aux pieds ses engagements et promesses de gérer les affaires publiques de façon sincère et intègre, d’enraciner la démocratie en ancrant un mode de gouvernement par lequel la souveraineté appartient à la majorité citoyenne et non à une coterie de déprédateurs qui s’arrogent le pouvoir pour piller les ressources publiques et brader le patrimoine national, de laisser les citoyens exercer leurs droits et leurs libertés garantis par la Constitution sans faire recours à la violence.
Ses actes de violation répétée de la Constitution et d’affaiblissement des institutions ont fini par installer une crise de confiance et de légitimité qui nous a menés vers la multiplication et la généralisation des mouvements de rue réprimés dans le sang.
Le citoyen est assujetti aux seules règles dont il est coresponsable de l’élaboration, du contrôle et de la gestion. En respectant les lois et en gérant pacifiquement, l’Etat obtient des citoyens l’appropriation collective des décisions publiques, leur reconnaissance et leur acceptation par tous. En violant les règles qui régissent notre volonté exprimée de vie commune, il rompt le pacte social et suscite légitimement la contestation et la résistance, opte pour le conflit et la violence à la place de la paix et de la cohésion. Les manifestations de rue pour le retrait du projet étaient justes parce qu’elles entraient dans le cadre de la défense de la Constitution et du bien commun.
Nous avons reçu du guide religieux de référence feu Mame Abdou Aziz Sy Dabakh, vers qui tous les esprits se sont tournés ces jours-ci, l’enseignement suivant : «Soyez assez humble pour accepter de vous asseoir par terre, mais pas trop faible pour permettre qu’on pose ses pieds sur vous !»
Pour défendre la Constitution, des jeunes armés de valeurs cardinales de courage, d’honneur, de liberté et de justice, se battant les mains nues pour un Sénégal nouveau, sont tués, bombardés de gaz lacrymogènes, brûlés, blessés, arrêtés, bastonnés et embastillés. De l’arbitraire et l’oppression naissent la riposte et la résistance. Selon Gandhi, l’apôtre de la non-violence, «là où il n’y a le choix qu’entre lâcheté et violence, je conseillerais la violence». Lorsque la Présidence met au pas les pouvoirs législatif et judiciaire, les valeurs républicaines sont piétinées, souillées, ouvrant la porte à un désordre public incontrôlable, menant au recul économique, aux pertes inestimables en vies humaines, en biens privés et en infrastructures publiques.
La République s’accompagne d’un système politique appelé démocratie et se fonde sur une loi fondamentale appelée Constitu­tion qui introduisent une forme de citoyenneté par laquelle tout individu, quel que soit son statut social, peut décider de prendre part aux affaires de la cité en assumant ses droits civils (liberté d’association, de manifestation, de marche et d’expression) et ses droits politiques (droit de voter et droit d’être élu). C’est pourquoi les démocrates continueront de dénoncer et de combattre toute forme de violation injuste des droits et libertés individuels des citoyens, de défendre les acquis démocratiques obtenus par de longues luttes.
On ne joue pas avec la Répu­blique. A force de la mettre en péril par des dérives fascistes, on l’expose irrémédiablement à l’irréparable. Les institutions sont sacrées et exigent le respect, mais en les manipulant et en les braquant contre les citoyens, l’Etat participe à leur discrédit et à leur banalisation : l’Assemblée nationale et la Justice perdent de plus en plus l’estime, la considération et la confiance qu’elles méritent.

Abdoulaye BADIANE
Professeur d’Economie Lycée SLL
abadja2@yahoo.fr

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