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(Envoyé spécial en Israël) – Le Ziv medical center, à Zefat, au nord d’Israël, dispose d’un service spécialisé dans la traumatologie de guerre. Il traite de nombreux réfugiés syriens.

Mercredi 30 novembre 2016. Il est 8 heures 30 en Israël. Le Centre médical Ziv dont la réputation dépasse désormais les frontières d’Israël se trouve à seulement 30 kilomètres de la frontière syrienne et à 11 kilomètres de celle du Liban. L’endroit mérite un détour. Pour les journalistes ouest africains de passage dans la région, il était surtout question de vérifier si effectivement des blessés syriens bravent les tabous entre leur pays et l’Etat hébreu pour s’y faire soigner et comment ils y arrivent. La guide du programme «Con­naître Israël», Mme Michal Philosoph, renseigne que «de nombreux Syriens blessés choisissent entre un traitement en Jordanie ou en Israël, mais la plupart choisissent de se faire soigner par l’Etat juif ‘’ennemi’’, où ils savent qu’ils peuvent recevoir un traitement de haute qualité et très rapidement». Pour­tant, des velléités de tension existent toujours entre les deux pays.
Nous avons d’ailleurs pu nous en rendre compte quelques heures plus tard sur le plateau du Golan, où une base de l’Armée israélienne est sur le qui-vive, surveillant de près à partir d’une colline les mouvements suspects de l’autre côté de la frontière syrienne.
A l’hôpital Ziv, où le personnel soignant s’active en cette matinée comme les autres, le Dr Shukri, chirurgien-plasticien, raconte l’histoire de cet hôpital qui était tout petit, mais qui aujourd’hui soigne des milliers de patients surtout ceux qui ont subi des traumatismes de guerre. «Notre hôpital est proche de la Syrie et du Liban… Peu importe d’où ils viennent. Nous les accueillons à l’hôpital et les traitons avec compassion. Un des principes de la profession médicale est de venir en aide, indépendamment de toute autre considération», explique-t-il, précisant que «la plupart des blessés en provenance de Syrie sont des civils innocents, dont de nombreux femmes et enfants, qui n’ont pas participé aux combats». Mais comment font ces blessés graves pour traverser la frontière et venir bénéficier des soins, alors qu’un mur est construit et très bien surveillé ? «Ils sont acheminés jusqu’à l’établissement par l’Armée israélienne… On en a soigné au début de cette guerre. Et de bouche à oreille, les gens sont informés par la suite et ils viennent jusqu’à la frontière, convaincus que l’Armée les conduira ici… Maintenant nous en recevons par centaines… A ce jour, nous avons déjà traité plus de 3 000 Syriens», informe Dr Shukri. A l’en croire, le nombre de patients qui arrivent est devenu tellement important que la capacité d’accueil pose désormais problème et des dispositions sont en train d’être prises afin d’agrandir une fois encore ce centre qui, en quelques années, a connu plusieurs modifications afin de faire face à la situation.

Que cache la main tendue d’Israël ?
Soigner les Syriens alors que nul n’ignore que les deux pays vivent dans la méfiance paraît sûrement contradictoire aux yeux de l’opinion publique. Alors, est-ce réellement un geste humanitaire ou une stratégie politique pour Israël ? L’hôpital Ziv, qui séduit le monde et force l’admiration de plusieurs personnalités, n’offre-t-il pas cet aide pour mieux avoir des informations sur la Syrie auprès des malades, afin de prévenir les risques d’attaques ou autres, venant du pays de Bachar Al Assad ? «Non. Ici, je soigne et je rends la vie agréable aux patients. Je ne m’occupe pas de qui est qui et qui a fait quoi en Syrie. Je ne sais pas si mes patients sont des rebelles, s’ils sont de l’Armée régulière ou de l’Armée libre… Mon objectif, c’est de leur apporter les soins utiles, comme s’ils étaient des Israéliens», réagit le chirurgien. Officiellement, Israël continue donc à affirmer haut et fort sa neutralité dans la guerre civile syrienne. C’est en tout cas ce que révèlent les réponses de ce médecin et de nombreux interlocuteurs rencontrés sur place. L’on comprend d’ailleurs cette posture de prudence qui pousse les Israéliens à ne pas s’avancer en profondeur sur certains sujets, au risque de gâter les relations de voisinage. Toutefois, l’Armée israélienne et certains experts familiers de la situation reconnaissent que l’Armée a des contacts avec des rebelles à travers la frontière. Mais on se garde de préciser quels rebelles.
Le docteur Shukri, lui, n’en dira pas plus. Il préfère conduire la délégation africaine au chevet des blessés de guerre syriens afin de montrer de visu le travail qu’il réalise aux côtés de ses autres collègues. Mais avant, il signale que la plupart de ces patients, une fois soignés à Ziv, préfèrent rentrer à nouveau en Syrie au lieu de rester sur le sol Israélien. «Aucun d’eux n’aime rester ici. Avant même que ne termine leur convalescence, tous, sinon presque, demandent à partir», insiste-t-il. Ce chirurgien israélien, qui connaît le Sénégal et dit beaucoup apprécier ce pays, vante aussi ses résultats : «700 blessés de guerre syriens sont déjà passés entre mes mains pour la chirurgie. Et sur les 700, il y a eu 3 décès.» Que fait-on donc lorsque le patient décède à Ziv ? «Nous renvoyons le corps en Syrie pour permettre à sa famille de procéder à l’inhumation», renseigne le médecin. Et qui paie les frais de traitement de ces malades ? L’Etat syrien ou l’Etat israélien ? La question surprend et semble déranger. Toutefois, Dr Shukri apporte une tentative de réponse : «Sûrement pas Bachar Al Assad… Enfin, je ne sais pas. Je ne m’en occupe pas… Sûrement le contribuable israélien.» Il s’empresse par la suite de signaler qu’il y a beaucoup de dons de prothèse pour ces patients puisque la plupart sont amputés de bras, de jambes…

Une diplomatie de séduction
Le Service des accidents et des urgences de cet hôpital a traité plus de 60 mille patients en 2007 et son unité de traumatologie a joué un rôle important dans la guerre du Liban en 2006. «Pendant la guerre du Liban en 2006, l’hôpital a subi un tir de rocket direct qui a causé des dommages à l’infrastructure, blessant ainsi cinq patients, deux médecins et deux autres membres du personnel», renseigne une fiche d’information trouvée dans une salle et rapidement parcourue par nos soins. L’on comprend alors pourquoi des mesures sont prises pour éviter que des assaillants ou des obus viennent perturber le bon fonctionnement de ce paradis sanitaire aux portes blindées et au sous-sol super sécurisé. Un tour du centre nous a surtout permis de rencontrer et d’échanger avec des blessés de guerre syriens.
L’un d’eux, Mohamed, a reçu une bombe au pied. Sa jambe est sectionnée et il est hospitalisé dans le centre depuis seulement trois mois. A côté de lui, un autre Syrien est amputé de la jambe gauche et est en attente de recevoir une prothèse. Ils ont 23 ans pour le premier et 25 ans pour le second. Dans la salle d’hospitalisation d’à côté, Ben, lui, a 19 ans. Il a fait partie de l’Armée libre. Durant les combats, il a perdu ses deux bras. Le Dr Shukri lui a donc sectionné en deux parties le reste du bras afin de lui permettre de s’en servir pour manger ou pour faire des gestes.
A Ziv, les images des séquelles de cette guerre en Syrie sont choquantes. Il y en a qui sont arrivés avec un estomac ouvert pour subir une chirurgie. D’autres font face à des accouchements compliqués. Et pourtant sur le visage de ces jeunes patients, il y a le sourire. Ils ont fait le choix de défendre leur patrie. Il n’y a donc pas de raison pour eux de s’alarmer sur leur sort. Ceux pour qui l’on est obligé d’être affligé ou peiné, ce sont les enfants, victimes de ce conflit et qui subissent les conséquences de cette guerre en Syrie. Farrid, assistant social à Ziv hospital, en a conscience. Pour lui, le plus difficile n’est pas les soins prodigués aux blessés de guerre, mais c’est leur prise en charge après leur retour en Syrie. «Ils veulent tous repartir aussitôt soignés. Mais nous ne sommes même pas sûrs qu’il y ait là-bas des routes ou des infrastructures qui puissent leur permettre de faire usage de leur pro­thèse… Lors­qu’ils peuvent quitter l’hôpital, les Syriens sont de nouveau confiés à l’Armée qui les ramène en Syrie, mais je ne sais où», mentionne l’homme à la blouse blanche. Il se lamente également sur le sort des enfants. «Chaque enfant syrien qui arrive ici, trouve en moi l’enfant que je suis. Et le bonheur que je leur apporte est plus important que tout», confesse avec émotion cet agent social qui est en relation permanente avec l’Armée israélienne dans le but de recevoir ou de faire partir ces malades. Il renseigne qu’en trois ans, 3 000 Syriens ont été soignés à Ziv.
Quelques heures après avoir quitté l’hôpital, un membre de l’Armée israélienne rencontré sur le Golan nous a avoué avoir régulièrement évacué des dizaines de Syriens blessés, autorisés pour des raisons humanitaires à franchir la ligne entre Israël et la Syrie au point de passage de Kenitra, vers l’hôpital de Ziv. Il décrit à sa façon comment cela se déroule et chante sa priorité : celle de préserver à tout prix les citoyens israéliens contre d’éventuelles attaques à cette frontière israélo-syrienne. En définitive, la main tendue d’Israël aux blessés syriens laisse beaucoup d’interrogations en suspens. Mais il faut le reconnaître, c’est déjà une contribution non négligeable de cet Etat face à l’impuissance des Nations unies et de grandes puissances à faire face aux conséquences de cette guerre en Syrie.

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