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Le daara Tafsir Demba Ndoye s’adapte fort bien au projet de l’Etat de moderniser les daaras et de lutter contre la mendicité. Situé à Mékhé village dans la communauté rurale de Méouane, en plein cœur du Cayor, ses pensionnaires n’envient en rien les élèves de l’école publique.

Il est presque 9 heures. Un fin brouillard perturbe la fraîcheur matinale qui enveloppe Mékhé Village, une petite bourgade située à un peu plus d’une dizaine de kilomètres de la commune de Mékhé, dans le département de Tivaouane. Devant les portes des maisons longeant la route menant au daara Tafsir Demba Ndoye, quelques curieux sont agglutinés, dérangés dans leur quiétude par le bruit inhabituel des voitures qui y conduisaient la délégation de l’Association Kajor janxen. Dans la cour de récréation, sous l’ombre d’un grand acacia, le maître des lieux, assis sur une chaise pliante, suit du regard l’arrivée de ses hôtes. Un imposant hangar au sol carrelé et doté d’une rampe d’accès pour les handicapés trône au milieu de la cour. Tout autour se dressent des bâtiments flambant neufs. La file de voitures s’arrête net devant le grand arbre quand le maître des lieux, Demba Ndoye, décide enfin de se lever pour venir à la rencontre des visiteurs. Un large sourire illumine son visage à moitié dévoré par une barbe touffue et grisonnante. Après les conciliabules d’usage, le groupe est convié à rejoindre la salle préparée pour abriter les travaux. Pendant qu’ils rejoignent la salle où ils sont appelés pour partager et valider le curriculum sur le trilinguisme portant le programme d’enseignement des langues arabe, français et wolof dans l’établissement, un des enseignants, Alassane Lèye, accepte de nous guider pour une visite des lieux. Il nous fait comprendre que ce grand hangar est réservé aux talibés pour l’apprentissage du Coran. C’est pourquoi, dit-il, il n‘y a pas de mur. Il dit : «Compte tenu du nombre im­por­tant d’apprenants, nous avons tenu à ce que l’espace soit des plus aérés.» Un peu en retrait sur le côté droit du hangar se trouve un puits équipé d’une pompe pour desservir en eau les différentes installations et le jardin potager installé derrière l’école. Tout autour se dressent  trois grands bâtiments.

Daara moderne
Les deux premiers abritent les salles de classe et le troisième sert de dortoir pour les apprenants admis en interne. A côté de chaque bâtiment est construit un bloc sanitaire équipé et composé de quatre box chacun. Un coup d’œil dans les salles de classe et on risque de tomber des nues. Des tables-bancs bien rangés reposant sur un sol carrelé, une estrade permettant aux apprenants de travailler sans trop de peine sur le tableau noir et une parfaite aération, tout y est pour un bon apprentissage. «Ces talibés n’ont rien à envier aux élèves des écoles françaises du pays», ne put s’empêcher de dire un confrère. Il ne croyait pas si bien dire. En effet, les dortoirs étaient d’un tout autre luxe. Seize chambres dont chacune est dotée de lits superposés en bois rouge bien verni avec des matelas pneumatiques pour une capacité d’accueil de quatre places. Chaque lit est équipé d’une moustiquaire. Au fond de chaque salle se trouve une armoire en bois rouge avec quatre placards où les occupants rangent leurs affaires. Comme pour les salles de classe, le sol est en carreaux. Au bout du couloir, un bloc sanitaire alimenté en eau à partir du puits permet aux occupants d’aller aux besoins la nuit en toute sécurité, sans devoir sortir dans la cours. En somme, tout un équipement qui ferait mourir d’envie les étudiants des différentes universités du pays. Restait alors l’épineuse question de la restauration puisqu’il n’y a pas l’ombre d’une cuisine dans l’établissement. Ces apprenants mendiaient-ils pour se nourrir ? La question ne mit pas du temps à trouver une réponse. Un groupe d’enfants devisaient tranquillement près du hangar. Un d’eux, Ousmane Gaye, accepte de se prêter à nos questions. «Chacun d’entre nous a une ou deux marraines ou Ndayou daara dans le village. Ce sont elles qui nous servent à manger, lavent nos habits et s’occupent de nous quand nous souffrons de quelque maladie. Elles sont comme des mères pour nous. Nous n’avons pas besoin d’aller mendier pour manger.» Cette déclaration sera confortée par Fatou Ndoye, une femme du village venue récupérer ses plats. «Je suis la responsable des Ndayou daara du village. J’ai à ma charge deux talibés. En plus, nous sommes organisées en groupe pour assurer à tour de rôle le nettoyage et l’entretien des dortoirs et blocs sanitaires.» A la question de savoir comment elles s’en sortent avec tous ces enfants en charge, Fatou Ndoye fera savoir qu’elles sont assistées par l’Association Kajor jankeen. Aussi déplorera-t-elle l’absence de contact direct entre les parents des apprenants et des Ndayou daara. Lequel contact lui semble nécessaire. Sur le plan des enseignements, les apprenants sont répartis en deux groupes. Ceux qui sont inscrits pour l’apprentissage du Coran et ceux qui sont au régime franco-arabe. Ainsi, le groupe des apprenants du Coran suit ses cours au niveau du hangar, dressé au milieu de la cour, sous l’égide du maître des lieux, Tafsir Demba Ndoye, assisté de deux jeunes maîtres coraniques. Le second groupe est animé par des enseignants en langue arabe et française. Un enseignement qui, il faut le reconnaître, demandait à être normalisé pour être en phase avec le système éducatif national. La réponse à cette préoccupation était d’ailleurs le prétexte de notre présence dans cet établissement.

Prise en charge du personnel
En effet, ce jour-là, les autorités académiques de Tivaouane et les partenaires de l’Association Kajor janxeen procédaient au partage et à la validation du curriculum devant fonder le programme des enseignements qui vont désormais être dispensés dans l’école. Lequel curriculum sera à la fin des travaux fortement apprécié par les autorités académiques de Tivaouane qui soutiennent : «Quand nous avons suivi l’exposé du curriculum et du plan de développement du daara, je me suis dit qu’au plan stratégique cela cadre parfaitement avec l’option stratégique et politique de l’Etat du Sénégal en termes de type de Sénégalais qu’il faut former.» Selon elles, la première lecture de ce curriculum du trilinguisme est que l’école sénégalaise est à la croisée des chemins. Pour dire qu’il y a des ruptures à opérer sur les plans épistémologique, programmatique et administratif. «Ce programme sur le trilinguisme est pertinent et trans­portable partout. C’est pourquoi nous sommes en train de nous demander s’il ne serait pas bon de transporter ce modèle à l’école publique», disent-elles. Toutefois, les autorités académiques reconnaîtront que, com­me partout d’ailleurs, l’accompagnement du personnel enseignant reste le ventre mou du système. Il faut donc, selon elles, que le suivi-encadrement soit érigé en règle et en norme de travail, car quels que soient les investissements, il n’y aura pas de résultats sans ce suivi-encadrement. Pour ce faire, elles diront qu’elles se doivent d’être inventives et créatives pour surmonter cette difficulté des moyens. De façon plus explicite, il va s’agir de discuter avec le personnel enseignant de la zone de Mékhé pour savoir comment, par des systèmes de décrochage le soir ou autres heures, utiliser les enseignants de sa juridiction de sorte qu’ils puissent participer à l’encadrement des maîtres de l’établissement.
Dans ce cadre, les autorités diront toute leur satisfaction que l’Ong Child fund ait d’elle-même proposé de travailler sur le protocole. Ce qui va régler le problème des moyens puisque ce protocole viendra appuyer les actions que l’Administration va entreprendre au niveau de cet établissement, conformément aux directives voulant que l’action publique soit une réalité dans le pays. Cette satisfaction des autorités académiques sera largement partagée par le manager de l’Association Kajor janxeen, Alioune Sarr. Pour ce dernier, tout ce travail a été possible grâce à l’accompagnement de son partenaire Child fund Corée qui a financé tous les travaux et même l’équipement. Mieux, l’accompagnement est allé au-delà de leurs espérances. Puisque, après le passage d’une équipe de journalistes coréens sur les lieux et la diffusion dans leur pays des informations recueillies, le Peuple coréen a rapidement réagi en décidant de parrainer les enfants. C’est ainsi que 1 000 offres de parrainage ont été envoyées à l’association. Un chiffre qui dépasse largement les effectifs de l’école. Ce qui a permis à l’association de trouver des parrains à l’ensemble des en­fants du village et des villages environnants. Ainsi, grâce à cet accompagnement, 1 000 enfants de la localité vont bénéficier de l’assistance d’un parrain coréen pendant 24 ans, durée limite du parrainage. Alioune Sarr s’est aussi réjoui que l’autorité académique du département de Tivaouane ait décidé de les accompagner en personnel enseignant, car en plus de tout cet investissement, il serait une aberration que de demander au partenaire de prendre en charge le salaire des enseignants. «Ce serait trop demander. Surtout que dans le protocole signé avec le partenaire coréen, la prise en charge des enseignants devait constituer la part de la partie sénégalaise», dit-il.

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