PARTAGER
Le Pr Felwine Sarr entouré de diplomates sénégalais.

Des mois après la publication du rapport élaboré par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, la question de la restitution des œuvres d’art africaines conservées dans les musées occidentaux reste une préoccupation. Devant les diplomates africains en poste dans la capitale éthiopienne, le Pr Felwine Sarr est allé une nouvelle fois prêcher la bonne parole. Mais l’universitaire sénégalais a d’autres préoccupations aujourd’hui : Comment restituer à ces objets le sens et les fonctions qui ont jadis été les leurs ?

Chez les Peuples dogons du Mali, il existe un rite important qui célèbre la révélation de la parole secrète. Ce rite nécessite la sortie d’un masque appelé l’Imina na, connu également sous le nom de La mère des masques. En forme de serpent, l’Imina na est taillé dans toute la longueur d’un arbre, sa tête est rectangulaire et percée de deux yeux, le corps ajouré et rehaussé de triangles rouges et noirs. L’Imana na est le support de l’âme du premier ancêtre mythique mort sous forme de serpent. Aujourd’hui, ce masque, comme beaucoup d’autres, a été «emprunté» pour ne pas dire «volé» lors de la mission Dakar-Djibouti conduite entre 1931 et 1933 par Marcel Griaule et Michel Leiris. Dans quelques années, ce masque devra être sorti encore une fois pour perpétuer la tradition dogon. Mais comme le raconte Felwine Sarr, quand le masque a été pris des mains des Dogons, il a été amené en France, précisément au Musée du Quai Branly. «La mère des masques, c’est un objet dogon qui sortait tous les 60 ans pour signifier le moment où les hommes ont reçu la parole. C’est un serpent de 11 m qu’ils enterraient. Marcel Griaule les a trompés et leur a dit : ‘’Donnez-moi votre objet puisque vous n’en aurez besoin que dans 60 ans.’’ Il l’a amené à Paris où on l’a découpé et mis sous une plaque de verre au Musée du Quai Branly. Ils l’ont rangé le long d’un mur et vous pouvez marcher dessus sans même vous en rendre compte.» Le sort fait à ce masque sacré des Dogons est symptomatique de ce qui se passe un peu partout en Afrique. Les objets collectés durant la colonisation et qui se sont retrouvés dans les musées européens ont été exposés non plus comme des objets rituels, mais plus comme des œuvres d’art. «Beaucoup d’objets vont revenir après la restitution. Comment allons-nous nous réapproprier ces objets qui, dans les musées occidentaux, étaient classés dans les collections ethnographiques ?», s’interrogeait, il y a quelques mois, Felwine Sarr à l’occasion d’un colloque organisé au Musée des civilisations noires dans le cadre des «Ateliers de la pensée», sous le thème, «Patrimoine matériel, immatériel et altérité».

Restitution et re-signification
Co-auteur du rapport demandé par le Président Macron sur la restitution des œuvres d’art africaines détenues par des musées occidentaux, le Pr Sarr soulignait lors du colloque de Dakar que «la vraie restitution, c’est celle du sens, des significations et des symboles». Il y a quelques jours, devant le Comité des représentants permanents (Corep) à Addis Abeba, Felwine Sarr est revenu sur cette question en présentant une communication sur le thème «Restituer le patrimoine africain». «Les questions soulevées par la restitution sont nombreuses. Elles sont d’ordre symbolique, philosophique, technique, juridique et politique, et engagent une réflexion sur le patrimoine et sa fonction, l’histoire et le passé colonial, la circulation des œuvres d’art, la muséographie, la nature et la qualité de la relation entre les Peuples. A ces questions s’ajoutent pour les Africains celles de la resocialisation et de la re-symbolisation des objets du patrimoine», a-t-il dit devant les représentants et diplomates africains auprès de l’Union africaine. Aujourd’hui que la restitution se précise, M. Sarr indique que la question fondamentale est de savoir comment certaines communautés vont recouvrer la puissance agissante d’objets­/sujets chargés spirituellement et dévitalisés par une longue absence et une mutation en œuvres d’art. «Comment réarticuler la rencontre avec une part de soi qui s’est détachée et qui a été investie d’autres significations au cours de ses multiples pérégrinations ?», pose-t-il.
Poursuivant, il indique que l’ensemble des objets déplacés est en somme une «diaspora». «Une fois déplacés, les objets sont passés par divers processus et épreuves de re-sémantisation successive et ont connu une surimposition de plusieurs couches de signification. En plus de la violence littérale que sont le vol ou l’embargo, s’ajoute celle infligée aux objets eux-mêmes qui voient souvent leurs accoutrements dépouillés, vernis ou remodelés ; leurs dénominations, identités, significations et fonctions anéanties ou altérées. Comment donc restituer à ces objets le sens et les fonctions qui ont jadis été les leurs, sans négliger le fait qu’ils ont été capturés, puis remodelés par une pluralité de dispositifs sémantiques, symboliques et épistémologiques plusieurs décennies durant. Dans certains cas, des pièces sacrées ou des objets de culte sont devenus des œuvres d’art à contempler pour elles-mêmes, des objets ethnographiques, ou encore de simples artefacts à valeur de témoignage historique.»

Exigence de vérité
Au total, le rapport Sarr-Savoy a recensé 90 mille pièces en France dont les 70 mille détenus par le seul Musée du Quai Branly. Si le Président français Emmanuel Macron a décidé dès la remise du rapport de restituer au Bénin des statuettes prises lors du sac du Palais d’Abomey par les troupes du général Dodds, la question que beaucoup d’Africains se sont posé a trait aux réparations de ce préjudice. Sur cette question, le Pr Felwine Sarr est catégorique. «Cette perte est incommensurable parce qu’elle entraîne un type de rapport et un mode de participation au monde irrémédiablement obérés. Rendre les objets ne la compensera pas», explique-t-il devant les diplomates africains. Seulement, souligne-t-il, il s’agit moins de compensations financières que d’un rétablissement symbolique par une exigence de vérité. «Compenser consiste ici en une démarche visant à réparer la relation. La restitution des objets (devenus des nœuds de la relation), un juste travail historiographique et une nouvelle éthique relationnelle, en opérant une redistribution symbolique peuvent réparer le lien et le renouer autour de modalités relationnelles réinventées et qualitativement améliorées.» Cette exigence est d’autant plus importante que lors du séminaire tenu à Dakar sur «Patrimoine culturel matériel, immatériel et altérité», Bénédicte Savoy faisait état de découvertes sur les stratégies de quelques fonctionnaires occidentaux visant à refuser les inventaires. «Si on publie des inventaires, ça va leur donner envie de récupérer leurs objets», rapportait Mme Savoy.

Projet de loi sur le patrimoine culturel africain
Aujourd’hui, pour se conformer à l’Aspiration n°5 de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, à savoir «une Afrique avec une forte identité culturelle, un patrimoine, des valeurs et une éthique commune», l’Union africaine envisage l’adoption d’un projet de loi type sur la protection des biens et du patrimoine culturel.
mamewoury@lequotidien.sn

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here