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Premier Sénégalais à remporter une Coupe d’Afrique des clubs avec le Raja de Casablanca, Salif Diagne revient sur les conditions de son sacre en 90. L’ancien international, passé par les Niayes de Pikine et la Jeanne d’Arc, tout en souhaitant bonne chance à Aliou Badji qualifié pour la finale de la Ligue des Champions avec Al Ahly, lance un appel pathétique aux autorités car se considérant comme parmi les «oubliés du système». Entretien.

Vous êtes le premier Sénégalais à remporter une Coupe d’Afrique des clubs champions. C’était avec le Raja en 1990. Que vous rappelle ce sacre inoubliable durant votre carrière ?
Effectivement, je suis le premier Sénégalais à avoir remporté une Coupe d’Afrique des clubs. C’était en 90, ensuite il y a eu Moussa Ndaw avec le Wac en 92. Pour gagner ce genre de compétition, il faut beaucoup de moyens, mais aussi un bon effectif. A l’époque, il y avait beaucoup de bonnes équipes. Il fallait donc se renforcer pour être le meilleur. On avait beaucoup d’étrangers dans notre équipe. J’en faisais partie bien entendu, mais il y avait aussi des Algériens, des Brésiliens. Je me suis battu pour prendre la place de certains étrangers. Et comme je dis, il fallait aussi des moyens pour des préparations à l’extérieur. On allait se préparer en France, au Portugal ou ailleurs. On a fait une très bonne préparation cette année-là pour remporter le trophée.

Et comment la finale s’est passée ?
C’était un match très difficile. On a joué la finale aller à Casablanca sous une forte pluie contre le Mouloudia d’Oran d’Algérie. Il y avait dans cette équipe de grands joueurs comme El Ouardani, Belloumi… Je me souviens que ce jour-là, c’est le regretté arbitre sénégalais, Cheikh Mbaye, qui a dirigé la partie, assisté de ses compatriotes feu Badara Mamaya Sène et Bakary Sarr. On gagne par un but à zéro, un match très difficile, et Dieu a fait que j’ai marqué l’unique but de la tête. Après le match, on s’est aussitôt projeté sur la préparation du match retour. Mais pour ce retour à Oran, on a connu des moments difficiles avec un accueil très spécial à l’hôtel où il y avait une soirée dansante jusqu’au petit matin. C’était une manière de nous empêcher de dormir (rire). Et comme par hasard, on avait un entraîneur algérien, Rabah Saâdane. Il était de la sélection algérienne qui était à la Coupe du monde en 1982. On avait aussi un gardien algérien.

Mis à part l’accueil hostile, ce n’était pas aussi facile sur le terrain ?
Effectivement, au bout de 20 minutes, les Algériens ouvrent le score et gomment leur retard (1-0). C’était compliqué mais on parvient à les contenir jusqu’à la fin du temps réglementaire. Il fallait se départager aux tirs au but. Je ne voulais pas faire partie des tireurs, mais ils m’ont convaincu et j’ai finalement accepté. J’étais le dernier tireur et lorsque mon tour est venu, il fallait transformer le penalty pour offrir le titre au Raja.
J’imagine dans quel état d’esprit vous étiez face à une responsabilité aussi lourde…
Ah oui c’était chaud (rire). J’avais ma famille à Casablanca ; il s’est passé énormément de choses dans ma tête. J’avais le poids de tout un pays sur les épaules et surtout en tant qu’étranger. Il fallait prendre son courage à deux mains et prier Dieu pour que la balle entre dans les buts. Je savais aussi que toute l’équipe avait confiance en moi, les dirigeants, les supporters. J’étais très apprécié dans le club. Alors, il n’était pas question que je me loupe à un moment aussi important pour le club, la ville et le pays. Je suis allé prendre le ballon, j’ai choisi un angle et j’ai réussi à transformer le penalty (tab 4-2). C’était un moment incroyable. Toute l’équipe s’est ruée sur moi y compris les dirigeants. C’était un moment magique que je n’oublierai jamais dans ma carrière. Et voilà, par la grâce de Dieu, je suis devenu le premier Sénégalais à gagner une Coupe d’Afrique des clubs champions aujourd’hui devenue Ligue africaine des Champions.

Est-ce que cela a changé quelque chose dans votre vie ?
(Sur un ton de dépit). C’est comme zéro ! Il n’y a pas beaucoup de gens qui savent que je suis le premier Sénégalais à avoir gagné une Coupe d’Afrique des clubs. Même quand je vais au stade des fois, on me bloque à la porte d’entrée. On a tout donné au sport sénégalais. Mais en retour, on n’a rien eu. Il faut le dire haut et fort. Malheureusement, on n’a pas souvent l’occasion de le dire. Nous avons des enfants, des parents, des amis. Quand j’ai gagné la Coupe d’Afrique des clubs champions, j’ai été récompensé par le président de la République, Abdou Diouf, à Sorano. Le trophée est toujours avec moi. Mais ça s’arrête là. Quand on parle du football sénégalais, on ne parle jamais de Salif Diagne. Je suis un produit des Niayes de Pikine. J’ai été plusieurs fois sélectionné en Equipe nationale. J’étais dans l’équipe de Caire 86 même si je n’ai pas joué. Je suis un international plein avec beaucoup de matchs. On doit nous respecter !

Qu’est-ce qui fait que la Jeanne d’Arc n’ait pas réussi à remporter une Coupe d’Afrique ?
C’est vrai que la Jeanne d’Arc a mis énormément de moyens durant la période de feu Oumar Seck. Ce qui leur a permis d’aller jusqu’en finale. Mais il faut aussi des joueurs de qualité. Il faut aller chercher des étrangers si nous clubs sénégalais veulent faire des résultats en Afrique. C’est ce qui manque à nos représentants. On ne peut pas s’appuyer seulement sur nos joueurs locaux pour prétendre dominer l’Afrique. La plupart des équipes qui jouent les compétitions africaines ont des étrangers. On a de bons joueurs locaux, mais cela ne suffit pas.

Quel conseil donneriez-vous à Aliou Badji qui vient de se qualifier lui aussi en finale de la Ligue africaine des Champions et qui est en voie de suivre vos pas, vous et Moussa Ndaw ?
D’abord, c’est de croire en lui. S’il est dans ce club, c’est parce que les dirigeants, le staff croient en lui. Cela doit être sa force et le pousser à davantage travailler. Qu’il se considère comme un cadre de cette équipe. Qu’il comprenne aujourd’hui qu’il a les qualités pour jouer ailleurs qu’en Afrique. On ne peut jouer dans une équipe comme Al Ahly, jouer une finale de Ligue africaine des Champions et douter encore de ses qualités. Je ne le connais pas personnellement, mais j’ai entendu beaucoup de bien le concernant. Je prie pour qu’il soit le troisième Sénégalais à remporter la Ligue africaine des Champions.

Parlons de Moussa Ndaw qui vous a imité en remportant lui aussi une Coupe d’Afrique des clubs. Quelles sont vos relations ?
C’est Moussa Ndaw qui m’a recommandé aux Marocains. J’étais à l’époque à la Compa­gnie sucrière sénégalaise (Css). J’avais des tests prévus à Sochaux et Nantes, mais dès mes deux matchs d’entraînement avec le Raja, ils m’ont demandé de signer. On est souvent en contact avec Moussa. Et quand il a gagné à son tour, c’était comme si c’était moi qui avait gagné une deuxième Ligue des Cham­pions. C’est quelqu’un qui m’apprécie beaucoup. C’est depuis la Jeanne d’Arc. C’est un grand monsieur. Et c’est le même souhait que j’ai pour ce jeune Aliou Badji. Que Dieu fasse qu’il soit le troisième Sénégalais à remporter la Ligue africaine des Cham­pions.

Qu’est-ce que vous devenez ?
C’est malheureux de le dire, mais je ne fais rien du tout. Je suis chez moi et tous les dimanches je m’entraîne avec les anciens internationaux. Là avec le Covid, on a suspendu les matchs. Voilà ce qui nous reste. Je ne suis pas le seul dans cette situation. Que ceux qui nous supportaient tous les dimanches quand on quittait nos clubs pour répondre à la sélection, sachent que nous sommes devenus des oubliés du système.

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