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Tout Sénégalais décédé à l’étranger doit avoir un enterrement digne de ce nom. En cette période exceptionnelle de pandémie, le gouvernement a décidé de protéger la population en interdisant le rapatriement de corps sans vie de Sénégalais décédés à cause du Covid-19. L’Ifan a organisé un «wébinaire» sur ritualités funéraires en période du Covid-19, introduit par le Professeur Khadiyatoulah Fall.

Le Sénégal a pris la décision, sur recommandation du Comité national de gestion des épidémies, d’interdire jusqu’à nouvel ordre le rapatriement des corps sans vie de Sénégalais décédés à cause du coronavirus. Une position qui ne fait pas l’unanimité au sein de la population. Est-ce légitime ? Le gouvernement a-t-il vraiment fait le bon choix ? Voilà autant de questions que des universitaires se sont posés lors d’un «wébinaire» organisé ce jeudi par l’Unité de recherche en ingénierie culturelle et en anthropologie (Urica) de l’Ifan, dirigée par le Pr Ibrahima Thiaw, sur le thème «Covid-19 et ritualités funéraires». Khadi­yatoulah Fall, Professeur titulaire à l’Université du Québec à Chicoutimi et titulaire de la Chaire de recherche interethnique et interculturelle de cette université, qui a fait paraître avec Mamadou Dimé, en 2011, un ouvrage sur La mort musulmane en contexte d’immigration et d’islam minoritaire, a longtemps réfléchi sur la question qui a pris une autre tournure depuis l’apparition du coronavirus. Ce qui fait que dans le contexte actuel, le corps est avant tout appréhendé sous le prisme de sa contagiosité. Par conséquent, la question de l’accompagnement des personnes en fin de vie, celle des rites funéraires et celle des pratiques de deuil sont contrariées un peu partout dans le monde par la «logique médicale» qui est plus que jamais prédominante. Il a d’ailleurs analysé la prégnance du discours médical dans la construction du sens social et la convergence forte entre le scientifique et le politique au Sénégal où «l’angoisse demeure palpable chez toute une génération d’individus qui n’a pas intégré les adaptations cultuelles en situation pandémique du fait d’une dilution de la mémoire sociale des pandémies». «La plupart des religions mettent en avant la vie et les vivants dans de telles situations. Elles favorisent les modulations et les réajustements de leurs normes en contexte de pandémie», affirme Pr Fall. Toutes ces tensions et crispations notées ces derniers temps relèvent des aspects identitaires, culturels et anthropologiques de la question. Même si le Pr Fall, mais également des intervenants spécialistes de la théologie, du droit, de la santé, de l’anthropologie, de l’archéologie, des sciences du langage et de l’histoire admettent que les décisions du gouvernement en la matière sont fondées, une meilleure communication reste à faire pour montrer que les besoins de dignité, de respectabilité du défunt sont malgré tout respectés. Il s’agit de rassurer les membres de la diaspora qui demandent le rapatriement des corps «parce qu’ils se posent à leur niveau une répulsion de la crémation ainsi que des inquiétudes par rapport à la durée des concessions, la solitude face à la mort et au deuil». Cette situation pose de nouveaux défis de recherche, notamment la question des ritualités funéraires dans l’espace numérique, de l’identité musulmane en situation d’exception, la remise en cause du droit des individus à disposer de leurs corps, les mutations liées aux projets migratoires, etc.
Coordinateur du « wébinaire», Mouhamed Abdallah Ly explique que «cette activité a été initiée depuis 2019 pour promouvoir des formes d’interactions créatives, capables de transcender les barrières disciplinaires et universitaires. La crise sanitaire qui a eu pour conséquence la fermeture des universités est venue lui donner plus de pertinence».
Cette série de conférences sur la pandémie qui se déroulent exclusivement sur l’espace numérique Urica permettent à des enseignants, chercheurs, doctorants, mais également des non-universitaires d’interagir sur cette pandémie. Comme lors du premier exercice, l’on y rencontre plusieurs universitaires comme des juristes, d’anthropologues, de théologiens, de sociolinguistes et de linguistes. Cette pluralité des spécialités s’est avérée féconde, car ce passionnant débat «a montré que la pandémie est incontestablement un fait social total» dans le sens que Mauss donne à ce terme, c’est-à-dire un phénomène qui met en branle la totalité de la société et de ses institutions, et qui requiert par conséquent le regard concerté de plusieurs domaines de savoirs.

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