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Voilà un mois que l’élection présidentielle s’est tenue au Sénégal. Une élection qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive. Une élection avec un taux de participation meilleur qu’aux Etats-Unis, en France, en Angleterre et en Allemagne. Une élection dont le déroulement n’avait rien à envier à ces grandes démocraties. Une élection saluée par tous les observateurs nationaux et étrangers. Ne conviendrait-il pas dès lors, au sortir de ce scrutin, de jeter un regard rétrospectif sans complaisance sur le rôle de la presse dans les élections présidentielles successives au Sénégal depuis 2000 ? Les radios privées n’ont-elles pas joué un rôle primordial dans l’avènement et la survenance des deux alternances au Sénégal ? Pourrait-on nier ou renier ce rôle déterminant ? L’alternance aurait-elle été possible sans la transparence grandement favorisée et largement facilitée par la publication progressive des résultats des commissions de recensement des votes à travers tout le pays ? Les radios privées sénégalaises (Sud Fm et Walf Fm en particulier) n’ont-elles pas joué un rôle décisif de précurseurs dans la transparence d’une élection présidentielle en Afrique et dans le monde ? Plutôt que de se réjouir de cet acquis que d’autres pays, même développés, peinent à avoir, ne serait-il pas suicidaire pour une opposition de revenir à la case départ ?
La monopolisation du service public par la Radio Télévision Sénégalaise (chaîne d’Etat et donc de la puissance publique) ne fut-elle pas un frein à l’avancée démocratique au Sénégal et en Afrique ? Une des plus grandes conquêtes de la presse privée nationale, pour un service graduellement plus équitable, plus équilibré et plus déontologique,  ne fut-elle pas la démonopolisation du service public par l’avènement judicieux des chaînes privées, mais d’utilité publique ? Qui ne se rappelle pas les difficultés que les partis d’opposition avaient à se faire couvrir, entendre et comprendre ? L’offre de service n’était-elle pas intentionnellement limitée pour museler l’opposition ? Les caciques du Parti socialiste avaient-ils pardonné à Abdou Diouf d’avoir libéralisé l’espace radiophonique ayant sans doute mené à sa perte du pouvoir et à la première alternance ? N’avaient-ils pas considéré cette libéralisation comme l’une des principales raisons qui avaient coulé leur parti en 2000 ? Une fois Wade au pouvoir et conscient de l’apport déterminant des radios privées, pouvait-il faire moins que son prédécesseur Diouf en refusant de libéraliser à son tour des fréquences télévisuelles sénégalaises ? Pourquoi était-il resté autant d’années avant de procéder à la libéralisation de l’espace télévisuel ? Ne craignait-il pas l’effet boomerang et surtout l’impact de l’ouverture du secteur télévisuel sur les consciences populaires ?
Les radios privées n’avaient-elles pas relayé les tendances lourdes défavorables à Diouf en 2000 et à Wade en 2012 ? Qui oserait nier que ce fut un acquis, une conquête démocratique  sur la longue marche du Sénégal vers la démocratie-modèle ? Le charme de notre démocratie ne réside-t-il pas à travers la divulgation progressive des résultats une fois les décomptes faits et les résultats affichés devant les bureaux de vote ? Les partis politiques, la Cena, et les observateurs nationaux et étrangers n’étaient-ils pas unanimes à reconnaître le bon déroulement et la sincérité du scrutin ?
Pourquoi alors cet appel à la vindicte populaire et au lynchage des journalistes de la presse privée noté en 2019 ? Que veulent et valent vraiment nos politiciens ? Pour qui se prennent-ils ? Pourquoi les résultats ne souffriraient-ils d’aucune contestation que lorsque le Président sortant est perdant ? Pourquoi l’opposition souvent en accointance avec le pouvoir doit-elle toujours gagner ? Pourquoi ce silence confus et ambigu de la Société civile à dénoncer les propos incendiaires de leaders dont les tendances étaient défavorables ? Dénoncer cette rhétorique inflammable ne serait-il pas désamorcer une bombe de destruction massive à fragmentations multiples ? Bizarre, mais quand le Peuple fait preuve d’une maturité exemplaire, la classe politique fait montre d’une immaturité et d’un infantilisme sidérant en feignant illégalement, illégitimement et diaboliquement d’être voix du Peuple. N’avons-nous pas d’anciens présidents et Premiers ministres opposants et d’anciens opposants au somment de l’Etat ? Ne sont-ils pas tous pareils, nos cupides, stupides, ridicules et versatiles politiciens ? Qu’est-ce qui les différencie vraiment ? Pourquoi incitent-ils le Peuple à confondre adversité et animosité ? Qu’ils se le tiennent pour dit : le Peuple se fera toujours sans tambour ni trompette, clairement entendre, par la voie des urnes. Personne ne votera à sa place dans le sanctuaire de l’isoloir. Personne. Ce ne seront ni des esprits ni des Djiins. D’ailleurs, on aura beau le tympaniser, mais il reprendra toujours sèchement sa souveraineté en signifiant sans ambiguïté sa maturité responsable aux politiciens véreux au cours des scrutins par la valeur de sa carte d’électeur. Quoi que les politiciens fassent ou disent, le Peuple sévira comme d’habitude, au moment opportun.
Le Président Wade, pourtant conscient du rôle incontesté de la presse dans sa victoire sur le Président Diouf, n’avait-il pas financé de nouveaux organes pour contrecarrer les médias, brouiller les cartes et jeter le discrédit sur la corporation. Contact et Xibaar puis Le messager et L’Expresse News ne virent-ils pas le jour pour non seulement aider la Présidence à solder ses comptes avec ses détracteurs, mais surtout pour faire sa propagande ?
Cette pratique wadienne fut-elle d’ailleurs une avancée démocratique ? Faut-il oublier que même avant l’indépendance, Condition humaine roulait pour le Bloc Démocratique Sénégalais, Mom sa Rew pour le Parti africain pour l’indépendance, Unité pour le Parti Socialiste, Siggui et ensuite Taxxaw pour le Rassemblement national démocratique pour ne citer que ces journaux ? L’objectif de Wade ne fut-il pas d’avoir des plumes acerbes pour briser d’autres plumes et pour éteindre des voix ? Ce funeste dessein avait-il réussi à empêcher sa chute en 2012 ?
Le Sénégal n’est-il pas à la croisée des chemins ? Depuis l’ouverture démocratique de Senghor, limitée à quatre courants jusqu’au multipartisme intégral de Diouf ayant conduit à l’anarchie actuelle avec plus de trois cents partis politiques, n’assiste-t-on pas, dans sa trajectoire de modèle démocratique, à ses multiples balbutiements, ajustements et réajustements ? A ses avancées et/ou à ses reculs démocratiques ? La démocratie sénégalaise respire-t-elle à pleins poumons, alternant inspiration et expiration ? Le modèle démocratique sénégalais s’essouffle-t-il ou continue-t-il d’être vivant et vibrant malgré ses vicissitudes et turpitudes ? Les avancées démocratiques ne sont-elles pas ou ne doivent-elles pas être une œuvre commune du pouvoir et de l’opposition sénégalaise ? Le Sénégal n’a-t-il aujourd’hui plus besoin d’une évolution que d’une révolution ? Pourquoi l’insouciance des élites politiques ? Ont-elles conscience de vivre dans une île à la position géographique enviée et convoitée pour ses découvertes pétrolières et gazières ; une île entourée de menaces de narco-trafiquants et de terroristes ? Pourquoi majorité et opposition ne parviennent-elles pas à civiliser leurs relations ? Pourquoi ne mettraient-elles pas fin à leurs règlements de compte personnels, leurs guerres puniques ? L’heure n’est-elle pas venue de les voir tous se comporter en gentlemen ?
Aux Sénégalais de se hisser au rang des démocraties-modèles par une quête permanente d’une citoyenneté exemplaire, une gouvernance constamment orientée vers la perfection et la redevabilité. A eux de changer la vilenie politique en noblesse comportementale, en art du vivre ensemble. Ne faudrait-il pas apporter la contradiction à Babacar Justin Ndiaye que la politique n’est pas le cimetière des amitiés ?

Samuel SENE
holysam67@gmail.com
77 518 31 57

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