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D’ethnie bassa, Ruben Um Nyobé, ce bel homme à la figure angélique, à la prestance remarquable, toujours bien habillé, naquit  à Eog Makon, près de Boumnyébel, à 70 Km de Yaoundé au Cameroun,  en 1913 en pleine guerre mondiale. Ce fils de paysans fit ses études primaires dans les écoles presbytériennes. Marié en 1944, il  se sépara de son épouse pour prendre le maquis en 1955. Auparavant, il fit partie des cercles de jeunesse politique anti-nazis. Il dira plus tard en toute lucidité que l’heure n’est plus de  «s’opposer à l’hitlérisme comme en 1939, mais au colonialisme tout court». Désigné par Mongo Béti comme «l’homme qui va donner une âme à son pays», le 18 octobre 1945, il est nommé secrétaire général adjoint de la confédération syndicale Uscc.
Très tôt, Um Nyobé comprit qu’il était grand temps, et que l’heure était venue de passer à autre chose. Dès 1952, il appela à l’indépendance du pays, conviant toutes les composantes nationales à l’unité pour la libération. Il provoqua l’ire de l’Etat colonial français qui ne demanda ni plus ni moins que son élimination physique. La réaction violente de Pierre Messmer sonne encore comme un couperet sur le crâne de Um. L’hallali était sonné, l’envie de meurtre, la chasse à l’homme était déclenchée. L’Union des populations du Cameroun Upc, créée en avril 1948, fut le cadre organisationnel de la lutte qui du reste dépassa le cercle d’un simple parti politique.
Le Nkaa Kunde (la revendication d’indépendance) menée par l’Upc fut alors une véritable tragédie, une histoire horrible faite de tueries collectives, de massacres de civils, de traques et d’assassinats ciblés. La guerre de libération des populations du Cameroun est l’une des trois guerres les plus meurtrières de l’Armée coloniale française. On parle de trois à quatre cents mille morts, selon diverses sources. Elle a touché toutes les composantes des populations, notamment les Bamilékés et les Bassas. Une évocation ethnique qui provoque encore une polémique inutile et honteuse lorsque l’on sait que la lutte de libération s’est déroulée sous la bannière de l’Unité des populations du Cameroun.
Les exactions inimaginables qui ont été perpétrées par l’Armée coloniale française au Cameroun sont comparables à celles de la guerre d’Indochine et les tueries de la guerre d’Algérie. Seulement, ce qui s’est passé au Cameroun reste méconnu, il n’est même pas considéré comme une guerre par l’historiographie coloniale qui est toujours en cours et cela va de soi. S’il n’est même pas permis de parler de guerre, peut-on parler de génocide, ce mot interdit aux autres pour les raisons que l’on sait ? Cette guerre dont personne ne veut parler est toujours en cours. La conscience collective de ces populations qui ont tant souffert le martyr reste toujours habitée par les esprits de tant de morts anonymes et d’illustres disparitions. L’un parmi eux, le fameux Ruben Um Nyobé, est aussi grand, aussi fort, aussi intrépide que Patrice Lumumba. Avec Steve Biko, Um est l’un des trois suppliciés de la conscience noire africaine. Inimaginable, barbare et cruel que ce que l’Armée coloniale a fait subir à ce preux chevalier de la lutte de libération. Traqué par les tueurs de l’Armée coloniale et sachant par des présages nocturnes sa mort prochaine, il se réfugia dans la forêt. En allant prendre le bain chaud qu’on lui apprêta ce matin du 13 septembre avant la fusillade, Mpodol (celui qui porte la voix) aurait prononcé cette phrase énigmatique : «Je m’en vais, pour la dernière fois, verser de l’eau moi-même sur mon crâne.» Il a été abattu, lui, sa belle-mère Ruth, Pierre Yem Mback et Jean-Marc Poha.
Le 3 novembre 1960, son compagnon de lutte, Félix Moumié, a été empoisonné par les services secrets français dans un restaurant en Suisse. Quant à Ernest Ouandié, il est mort fusillé par les autorités camerounaises dirigées par Ahmadou Ahidjo le 15 janvier 1971. Une histoire incompréhensible. Dans la nuit du 6 au 7 janvier 2009, Marthe, la veuve de Félix Moumié, est assassinée à Ebolowa, à  son domicile, 59 ans après son mari. Une véritable tragédie africaine pour ne pas dire grecque. Ce pays frère africain a besoin d’exorcisme spirituel. Tous les phénomènes prémonitoires qui ont présidé à la mort de Um devront être interprétés sans complexe aucune, à la lumière de nos connaissances endogènes : la multiplication des phénomènes funestes, les visions prémonitoires collectives de Um Nyobé et de sa compagne, les grosses et agressives fourmis jaunâtres qui avaient investi la mallette blanche que portait Um Nyobé, le déchaînement des éléments le soir du 10 septembre, le violent orage dans la forêt qui a égaré les fugitifs etc. Il s’est passé au Cameroun quelque chose de grave, de fort, de funeste pour toute l’Afrique.
La mort de Um Nyobé fut «un coup décisif au mouvement insurrectionnel en Sanaga-Maritime», selon la presse française de l’époque. Le chant populaire à lui consacré berce encore les cœurs éplorés :
«C’était le treizième jour du neuvième mois de l’année 1958
Mpodol avait accompli sa promesse
Il s’offrit en sacrifice pour le Kunde
J’ai choisi de renaître à mon pays.
Je me suis offert pour sa délivrance.
Quant à vous, réjouissez-vous aujourd’hui ! Réjouissez-vous ! »

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