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L’Afrique vient de perdre l’une de ses meilleures têtes pensantes sur des questions de théories économiques à la lumière du marxisme (socialisme, développement, droit, sociétés africaines, arabes, latino-américaines etc.). Samir Amin a mené une carrière immense d’universitaire, de chercheur, d’écrivain prolifique et une variété d’activités de conseiller de gouvernements, de dirigeant d’organisations. L’immensité et la diversité de ce parcours nous rappellent que le marxisme n’est pas seulement une théorie économique, c’est aussi un système politique et un choix de société.
Ce fils de deux médecins fut dans sa prime jeunesse membre des partis communistes français et égyptien, dont il a par la suite rejeté les positions. Depuis, il n’a jamais abandonné le cap d’une critique radicale du capitalisme et n’a jamais perdu l’espoir de voir naître un monde plus démocratique, plus égalitaire et plus humaniste, comme le montrent ses nombreuses publications. Ma chance historique est d’avoir été, à une période, dans la proximité intellectuelle de ce grand maître avec qui, bien des fois, j’avais engagé des débats durs et sans concession qui m’ont toujours été très profitables.
De plus en plus, les économistes apprennent la modestie et commencent à se spécialiser tout en continuant à s’interroger sur les fondements de leur science. Ce constat est validé par les travaux de recherche récompensés par le prix Nobel en économie qui se structurent en 7 thèmes : Economie internationale, Fi­nance et monnaie, Entreprises, Système global, Les individus, Les marchés et l’Etat. L’auguste comité du Nobel n’a jamais évoqué deux monuments de la science, Cheikh Anta Diop et Samir Amin. Les raisons sont bien évidentes : ils sont Africains, scientifiques hétérodoxes et progressistes.
Toutes les théories économiques d’inspiration néo-libérale que Samir Amin qualifie de théories standard tendent à montrer que le capitalisme est éternel. Son œuvre peut être regroupée en trois rubriques qui retracent les grandes évolutions historiques du capitalisme et dégagent les alternatives que dessinent les bouleversements géopolitiques de la mondialisation triomphante. Il s’agit d’abord de la réévaluation de l’analyse de l’accumulation productive, dégagée de l’œuvre du Capital de Marx, ensuite et conséquemment des études relatives à la formation du système périphérique dans ses principales composantes en Amérique latine, particulièrement en Afrique et dans le monde arabe et islamique. Enfin, des analyses de l’internationalisme des Peuples dans cette période de démobilisation des forces populaires et des ralliements aux idées selon lesquelles le «socialisme est définitivement vaincu». Pourtant, dans beaucoup d’écrits, K. Marx et F. Engels avaient montré qu’il n’existe pas de modèle universel et homologué de socialisme, que l’on plaquerait sur des réalités réfractaires. Poursuivant cette ligne de réflexion, Samir Amin établit que la longue transition vers le capitalisme à la périphérie a enfanté des formations sociales précapitalistes hybrides, en bref, un capitalisme misérable, peu performant et empêtré dans des crises sociales, économiques et financières graves.
Pourtant, au niveau du Centre, sur une longue période, le capitalisme n’a montré que de très faibles signes d’effondrement, ce qui fait glousser les néo-classiques et toutes les versions keynésiennes, que le capitalisme moribond se porte bien. Ils avancent pour preuve, son ascension qui a fait des Etats-Unis la première puissance industrielle, technologique et militaire, l’Europe la première force commerciale, le Japon un géant économique, et a engagé une bonne partie de l’Asie sur la voie d’un développement accéléré. Ce triomphe apparent, conjugué à la disparition du système socialiste réellement existant, marque, selon certains auteurs comme F. Fukuyama et quelques autres «la fin de l’Histoire».
Conséquemment, un quarteron des grandes puissances capitalistes s’érige en «communauté internationale», nouvelle ligne de défense des zones d’influence (interventions brutales en Irak, en Syrie, en Libye, en Corée, en Iran et dans la crise des Balkans etc.) et impose une gestion chaotique du monde, portée par une diplomatie des sanctions et de la punition. L’arrière-pensée est que les politiques de puissance peuvent tout résoudre et que l’on peut même transiter le réel par la violence. Ce nouvel ordre néolibéral est servi par des organisations internationales qui jouent essentiellement un rôle de gestion des risques et de préservation de la bonne santé économique de la mondialisation libérale : l’Otan, le Fmi, la Banque mondiale, l’Omc, la Cpi et la vaste nébuleuse d’Ong issues de la démocratisation, du développement des Tic et de la multiplicité des organisations internationales. En apparence, ces succès expliquent la déshérence du militantisme, la grande méfiance à l’égard des politiques, la désertion des urnes et l’immobilisme structurel des classes politiques.
En ce sens, Samir Amin observe que la classe dirigeante des Etats-Unis a toujours nourri un leadership d’une mondialisation unipolaire autour d’un projet depuis 1945 (doctrine de Monroe) qui vise aujourd’hui cinq objectifs : (i) neutraliser et asservir les autres partenaires de la triade (l’Europe et le Japon) et minimiser la capacité de ces Etats d’agir à l’extérieur du giron américain ; (ii) établir le contrôle militaire de l’Otan et «latinoaméricaniser» les anciens morceaux du monde soviétique ; (iii) contrôler sans partage le Moyen-Orient et ses ressources pétrolières : (iv) démanteler la Chine, s’assurer la subordination des autres grands Etats (Inde, Brésil) et empêcher la constitution de blocs régionaux qui pourraient négocier les termes de la globalisation ; (v) marginaliser les régions du Sud qui ne représentent pas d’intérêt stratégique. Les classes dirigeantes de la triade (Etats-Unis, Europe et Japon) ont du mal à inventer une nouvelle configuration internationale malgré le fait que leurs multiples interventions de puissance ont partout été des échecs cuisants.
I / Une analyse rigoureuse du capitalisme contemporain : La base est l’accumulation à l’échelle mondiale qui établit comment la périphérie sauve le système central dans sa forme mercantiliste comme cognitive.
Depuis Alger en 1964-69, nous avions formé un groupe, «Le marxisme par le texte», dans le but de remonter directement aux textes (du Capital, aux manuscrits, au Marx des Grundrisse) plutôt que de s’arrêter aux lectures de seconde main. De retour au Sénégal, Samir a supervisé ce travail et a offert toute la logistique, sa bibliothèque (un petit millier d’ouvrages dont plusieurs éditions du Capital). Ce travail collectif m’a semblé comme la meilleure voie de formation et de rupture avec le dogmatisme ambiant qui a retardé les luttes révolutionnaires en Afrique de l’Ouest et particulièrement au Sénégal (Mon ouvrage Du sous-développement au socialisme, édition Silex 1988 noter le chapitre 2).
Samir Amin établit tout au long de ses réflexions que la crise est la caractéristique permanente du capitalisme. Par preuve, en moins d’un demi-siècle, l’économie mondiale a connu quatre (4) crises majeures : la crise des années 1970-1975 du premier choc pétrolier, la crise des années 80 avec le second choc pétrolier (le resserrement de la politique monétaire américaine (1979) et le déclenchement de la crise de la dette), la crise du début des années 90 subséquente à la politique monétaire indûment expansionniste et aux excès d’investissements avec la multiplication des créances douteuses ; et la crise issue du dysfonctionnement du système financier international de 2007/2008 avec les subprimes. Manifestement, si la chute du capitalisme au sens de l’analyse originelle de Marx a été évitée, c’est grâce à l’exploitation historique de la périphérie (de l’esclavage à la colonisation et la néo-colonisation). L’impérialisme, observe Samir Amin, de ses origines au 16e siècle jusqu’à la Seconde guerre mondiale, se conjuguait au pluriel. La Seconde guerre mondiale s’est soldée par la substitution d’un impérialisme collectif de la «triade» (Etats-Unis, Europe, Japon) à la multiplicité des impérialismes.
Dans cette configuration, quelle est la capacité de l’Asie émergente à remettre en question l’ordre impérialiste ? La montée en puissance technologique, financière de ces pays au cours du dernier quart de siècle a permis à cette région d’engranger des taux de croissance économique remarquables, au moment même où tout le reste du monde s’enfonçait dans la stagnation. Se dirigerait-on vers un renouveau du système capitaliste mondialisé, non empreint d’impérialisme et mieux «équilibré» en faveur de l’Asie, sinon du reste du tiers-monde ? De surcroît la région dispose désormais de capacités militaires importantes en voie de modernisation et la Chine et l’Inde sont devenues des puissances nucléaires avec une parfaite maîtrise des quatre (4) grandes révolutions qui nous attendent dans les vingt prochaines années : la révolution numérique, la révolution biologique et génétique, la révolution énergétique et la révolution relative à l’espace. Ces révolutions technologiques rapides nous mettent à l’aube d’un capitalisme nouveau qui modifie les systèmes productifs et les perspectives de la croissance et de l’emploi, et réoriente vers les pays à faible coût de la main-d’œuvre. Le capital physique devient une variable secondaire par rapport à la capacité de mobiliser en réseau les intelligences des hommes (économie du savoir), ce qui entraîne un basculement vers une division cognitive du travail. Le capitalisme cognitif configure une nouvelle division du travail qui peut induire plusieurs mutations dans le système périphérique : Industrialisation, Ide, Délocalisation et transfert de technologies (mon ouvrage, L’Industrialisation africaine est possible, L’Harmattan 2013).
Parmi les quatre ouvrages de S. Amin qui constituent son armature théorique, L’accumulation à l’échelle mondiale (1970) est, sans doute, sa contribution majeure. Nous ses étudiants du troisième cycle, dont feu El Hadji Cissé, Pierre Moussa, Mamadou Wade et moi-même, lui avions apporté un soutien modeste, particulièrement dans la revue de la littérature. Cet ouvrage montre que le capitalisme est synonyme de croissance exponentielle qui, comme le cancer, conduit à une mort certaine. Stuart Mill l’avait compris en imaginant un «état stationnaire» qui mettrait un terme à ce processus irrationnel. Keynes partageait cet optimisme, de même que J. Schumpeter qui estimait que le capitalisme ne pouvait survivre. Toutefois, comment le dépassement nécessaire du capitalisme s’imposerait-il ? C’est surtout au chapitre II (Les formations sociales périphériques) que se développe la partie centrale de l’ouvrage.
La transition au capitalisme périphérique (pp163-193) est conçue comme l’étape de construction d’une formation sociale capitaliste spécifique à la périphérie à partir de la colonisation et de l’exportation de capital sur des modes de production précapitalistes. Le développement du capitalisme périphérique ou le développement du sous-développement (pp.197-338), selon S. Amin, se manifeste par des formations sociales capitalistes périphériques (pp.339-376), avec plus spécialement une caractérisation des formations sociales africaines de la péripétie qui partagent trois caractéristiques communes : (i) la prédominance du capitalisme agraire et commercial dans le secteur national ; (ii) la constitution d’une bourgeoisie locale dans le sillage du capital étranger dominant ; (iii) la tendance au développement bureaucratique original, propre à la périphérie contemporaine (p360) qui engagerait les formations sociales vers un «capitalisme d’Etat» parfaitement compatible avec les exigences du centre et la reproduction des rapports capitalistes internes aux Pays sous-développés (p.372). La question des relations de spécialisation et d’échange inégal entre Centre et Périphérie a entraîné des controverses qui se poursuivent toujours (A. Emmanuel, C. Palloix, C.A Michalet, P. Salama, A. Gunder Franck). Malgré la vivacité, l’ampleur et la rigueur des controverses, ces auteurs reconnaissent, du reste, qu’ils n’ont pas su faire sauter l’apparente simplicité de la construction de l’auteur sur la transposition mécanique de l’appareil conceptuel du prix de production du cadre national à celui de l’économie mondiale.
Sommairement, il résulte de tous ces développements que pour S. Amin, «le capitalisme historique est tout ce qu’on veut sauf durable. Sa remise en cause fondamentale est la condition incontournable de l’émancipation des travailleurs et des Peuples dominés de la périphérie qui représentent plus de 80% de la population du monde, plus de 50% la pauvreté et la précarité, plus de 80% des pathologies, plus de 90% des souffrances, des humiliations et des conflits et qui ne siègent pas proportionnellement dans les instances où se règlent les affaires du monde».
II/ Quelles luttes idéologiques, politiques, sociales : La déconnexion pour sortir du système mondial (Collection La Découverte 1986 et 2016).
La réponse pour sortir du capitalisme est, selon Samir Amin, la déconnexion incontournable qui correspond à une stratégie politique de libération et de progrès dans une perspective socialiste. L’auteur entrevoit ici une longue transition qui passe par la construction d’une société nationale populaire (associée à celle d’une économie nationale autocentrée) qui associe des critères institutionnels, des modes d’opération de nature capitaliste et des réformes sociales en rupture avec la logique du capitalisme mondial. Elle associe aussi un certain degré d’ouverture extérieure contrôlée et la protection des exigences de transformations sociales progressistes en conflit avec les intérêts du capitalisme dominant. Les bourgeoisies nationales, contrairement aux classes populaires, du fait de leur caractère compradore, ne peuvent s’accommoder aux politiques de la déconnexion.
Cette transition emprunte donc beaucoup au capitalisme dans ses méthodes d’organisation du travail et des rapports sociaux, dans ses méthodes de gestion, tout en portant des transformations sociales progressives. C’est dire que la déconnexion ne saurait se réduire à des formules toutes prêtes, valables pour toutes les situations et tous les moments historiques. Elle doit être repensée à la lumière des leçons de l’histoire et de l’évolution de la mondialisation capitaliste.
Ce travail de Samir Amin a suscité des critiques acerbes d’auteurs toutes disciplines confondues. Ce qui m’avait conduit à approfondir la problématique de la transition et surtout l’intermède d’une étape qui résorbe certaines contradictions spécifiques aux pays périphériques qui sortent d’une longue domination coloniale ayant perturbé toutes leurs structures avec un système d’accumulation fondé principalement sur la rente agricole et minière. La politique économique et sociale de cette étape doit être portée par un Etat fort et transformationnel qui ne soit ni mou (G. Myrdal) ni prédateur (F. Bayard) ni patrimonial (P. Jacquemot) ni surchargé (Banque mondiale) ni contourné (P. Hugon). Manifestement, ce qui freine la croissance n’est pas seulement l’insuffisance des ressources financières, technologiques, mais les paramètres institutionnels et politiques. A la vérité, les modèles d’Etat bonapartiste importés se sont avérés incapables de construire un système économique performant et un régime politique démocratique, pas une démocratie portative et mimétique.
Pour ma part, l’organisation de la transition doit se concevoir dans un cadre national (Etat de démocratie nationale). La mondialisation capitaliste est loin d’avoir supprimé les frontières (voir Régis Debray, Eloge des frontières). Il ne faut rien céder à la pensée néo-libérale de délégitimer l’Etat et le pouvoir national comme levier possible de changement. C’est au niveau de l’Etat-Nation que le capitalisme s’est affirmé et c’est à ce niveau également que les valeurs telles que l’équité, l’égalité des chances, la solidarité, la responsabilité à l’égard de la jeunesse, des plus démunis et des générations futures doivent être défendues pour devenir force sociale et exigence politique. Alors, quelles sont les stratégies nationales, plurinationales, mondiales qui pourraient permettre d’aller en ce sens ?
III/ Faut-il cristalliser les luttes anti-capitalistes par la Cinquième Internatio­nale et les Fsm ?
Pour Samir Amin, les Peuples du Nord et ceux dominés du Sud doivent s’articuler pour sortir du capitalisme. Les forums sociaux altermondialistes sont alors l’un des lieux donnant une visibilité aux luttes des forces démocratiques du tiers-monde et des efforts énormes sont encore nécessaires pour ouvrir des voies nouvelles au socialisme du 21e siècle. J’avais écrit en avril 2001 un article, en direction de la première édition du Fsm, que la mondialisation à plusieurs vitesses entraîne la multiplication des chocs asymétriques et génère trois dualités graves : la fracture sociale entre riches et pauvres, le travail et le chômage structurel qui creusent un fossé croissant entre «inclus» (ceux qui ont un travail rémunéré) et «exclus» ; et la montée des interdépendances sans augmentation symétrique des moyens pour les gérer. Conscient que la bonne société n’existe pas, il fallait s’orienter vers la réalisation des réformes ou chantiers qui sont susceptibles d’améliorer celle dans laquelle nous vivons. Le premier chantier est relatif à la régulation de la globalisation, ce qui appelle à une mobilisation politique pour redéfinir les institutions de gouvernance et à élaborer des règles et des mécanismes qui puissent tout au moins protéger le faible contre le fort. Le deuxième chantier concerne l’éradication de la pauvreté, et le troisième est la mise en œuvre concertée du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad), essentiel pour une nouvelle solidarité mondiale avec le continent africain.
Conclusion : Samir Amin nous a légué une œuvre colossale qu’il faut poursuivre, réactualiser et approfondir
Bien que les moments de querelles doctrinales ne soient jamais clos, il reste que l’instant d’un hommage n’est pas celui des polémiques et des quolibets sans consistance. Nous pouvons retenir de Samir Amin que la pensée néo-libérale qui gère la mondialisation nous conduit au désastre. Cela nous impose de poursuivre et d’approfondir la critique dans le cadre des recherches sur les alternatives. Le défi pour ceux qui luttent est un double approfondissement de la gestion économique et de la démocratisation véritable en dehors des mimétismes absurdes téléguidés de l’extérieur de nos sociétés.
Ce monument de la science sociale (la servante des sociétés) ne doit laisser aucun chercheur indifférent. Les critiques ne manqueront pas, particulièrement celles adressées à tous ceux qui, comme Roger Garaudy, réfléchissent sur les «alternatives au capitalisme». Cet auteur écrit fort justement dans son ouvrage L’alternative, Edition Robert Laffont, 1972 : «On nous accusera de substituer à la science le prophétisme et l’utopie. Ce sera bon signe si nous mettons en colère les réalistes et les positivistes… On nous accusera de substituer à la politique l’anarcho-syndicalisme. Ce sera bon signe si nous mettons en colère tous ceux pour qui la politique est devenue le métier de parler et d’agir aux noms des autres et en se substituant à eux. Heureusement, les querelles doctrinales ne sont jamais closes parce qu’elles font avancer la science.»
Professeur Moustapha KASSE
Doyen Honoraire de la Faseg
Membre de l’Académie des Sciences et Techniques

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