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Mardi 2 juin 2020, les élèves des classes du Cm2, de Troisième et de Terminale vont reprendre les cours, après plus de deux mois de suspension des enseignements et des apprentissages dans les locaux dédiés. Toutefois, un dispositif de continuité pédagogique était mis en place par le Men à travers l’initiative «Apprendre à la maison». Cette décision du président de la République est accompagnée de mesures sanitaires, sécuritaires et pédagogiques, nécessitant à la fois réorganisation, adaptation et innovation, particulièrement dans les écoles et établissements, au double point de vue du pilotage pédagogique et de la gestion de la vie scolaire.
Evidemment, cette décision est combattue par les tenants de l’officialisation d’une année blanche au regard du temps perdu (dommage que le Sénégal soit le seul ou l’un des rares pays où cette idée est agitée), d’autres pensent qu’elle est prématurée au regard de la situation de la pandémie du Covid-19 dans notre pays qui s’approcherait du pic. Bien sûr, je suis partisan de la mesure, ce qui fonde cette modeste contribution axée sur trois points  dialectiquement liés : pour un discernement dans la reprise – revenir sur la journée de travail et l’impératif de «repenser la pensée» sur notre système éducatif.

Pour un discernement dans la reprise
L’année doit être sauvée. Quel qu’en soit le prix, mais dans le discernement. Il est évident que la reprise est fortement liée à l’évolution de la pandémie. Dans cette optique, la carte épidémiologique, à la date du 11 mai, a révélé que 22 départements sur 45 ont été épargnés. Dès lors, il serait plus prudent de procéder à une reprise en fonction des régions. Jusque-là, les régions de Kaffrine, Kédougou et Matam qui n’ont enregistré aucun cas pourraient reprendre les cours. Ensuite, les régions les moins touchées qui constituent le gros lot où la maladie est géographiquement bien circonscrite dans quelques localités. Pour les régions de Dakar, Diourbel et Thiès, attendre que la situation soit moins pesante pour les populations.
En somme, le schéma actuel doit être compris et pris comme une hypothèse de travail qui doit forcément suivre l’évolution de la pandémie dans le pays.

Revenir sur la journée de travail
En décidant de mettre un élève par table-banc avec des cohortes de 20 élèves, hormis peut-être Mariama Ba, Le Prytanée ou le Lycée d’Excellence de Diourbel, l’écrasante majorité des établissements aussi du public que du privé verront au moins les classes dédoublées en raison des effectifs pléthoriques. Ainsi, les professeurs ne pourront faire tout au plus que 50% de leur crédit horaire, donc les programmes restants ne seront exécutés que de moitié. En somme, le temps brut d’enseignement-apprentissage se résumerait en réalité à un mois sur les deux perdus (une semaine en mars, trois semaines en avril et le mois de mai) et sur les deux prévus (juin et juillet),  le mois d’août étant réservé aux examens du Bac et du Bfem. La situation sera plus compliquée pour le privé, car l’essentiel des professeurs notamment des classes de Terminale, viennent du public à cause de la réorganisation des emplois du temps.
Compte tenu de cette situation très particulière, le ministre de l’Education nationale pourrait demander exceptionnellement au président de la République une dérogation pour que le système éducatif conserve sa journée normale de travail de huit heures. Cette mesure aurait l’avantage de maintenir les emplois du temps initiaux, permettant aux chefs d’établissement de mieux gérer la reprise d’une part ; d’autre part, de faciliter la reprise de certains dispositifs de soutien scolaire dans les établissements (rattrapage, accélération, etc.).

l’impératif de «repenser la pensée» sur notre système éducatif
Au demeurant, cet impératif ne devrait pas occulter les grosses et multiples difficultés de notre système éducatif à s’adapter aux crises. Déjà à l’interne, toutes les perturbations de plus de trois semaines entraînent presque un réaménagement du calendrier scolaire. Avec le Covid-19 en plus du temps perdu, les mesures pour la reprise sont venues complexifier les choses.
Pour illustrer cette vulnérabilité structurelle de notre système aux crises, prenons huit exemples.
1ère La majeure partie de nos infrastructures scolaires ne sont pas assez opérationnelles pour la mise en œuvre correcte des mesures d’accompagnement.
2ème L’encyclopédisme des programmes tant décrié s’adapte difficilement aux mesures prises.
3ème Le numérique s’est vite imposé comme la seule solution à la continuité pédagogique, alors qu’il n’est ni systématisé ni systématique dans les établissements. Quid de ces importants contingents d’enseignants analphabètes du 21ème siècle (TICquement parlant) et de ces nombreuses localités sans électricité ?
4ème La semaine de travail de 40 heures dans l’enseignement moyen et secondaire ne donne aucune possibilité d’adaptation aux crises.
5ème La norme de 45 élèves par classe a été jugée anormale pour être normalisée entre 60 et 70 élèves pour les classes d’examen. C’est pourquoi les effectifs de nos classes s’accommodent difficilement d’avec les conditions de la reprise des cours.
6ème L’absence d’un dispositif organisé de soutien scolaire dans nos établissements tant au plan social (élèves sous tutorat en dehors de la région de Dakar) que pédagogique.
7ème Le paradoxe de la distanciation progressive entre les établissements et les familles (plus de carnets de notes, peu ou pas de dialogue véritable). Et pourtant dans le contexte actuel, le rôle des parents est déterminant dans la reprise.
8ème La faible implication des collectivités territoriales dans le fonctionnement des établissements, alors qu’elles sont très attendues pour une bonne réussite de la reprise.
Dès lors, il est impératif de rendre notre système éducatif résilient face aux chocs endogènes et exogènes. Le maître mot durant cette crise n’est-il pas «Résilience» ? Le Programme de résilience économique et sociale (Pres) semble bien l’illustrer.
C’est pourquoi il est plus que nécessaire :
de redéfinir de nouveaux rythmes scolaires en diminuant le temps de travail à l’école pour donner plus de temps d’apprendre à l’apprenant, ce qui nécessite, entre autres, la réévaluation de la place de certaines disciplines au premier cycle et dans les séries du second cycle ;
d’assurer un pilotage efficace et efficient des établissements pour la réussite de l’apprenant à partir d’une gouvernance inclusive et participative ;
d’accélérer la mise à niveau normalisée de tous les établissements en réévaluant la nécessité de généraliser le modèle de Lycée d’excellence ;
de professionnaliser les métiers du système en mettant un terme au recyclage des enseignants à des postes ou fonctions très stratégiques (planification, statistiques, gestion financière et comptable, Grh, Casi, communication, etc.) ;
de s’adapter aux nouvelles exigences éducatives qui découlent de ce que l’Unesco appelle les «Compétences du 21ème siècle», nécessitant de nouveaux paradigmes en termes (i) de contenus et méthodes d’apprentissage, (ii) de types d’apprentissage et (iii) de types de pédagogie.
Mieux, puisque le coronavirus nous démontre que rien ne sera plus comme avant, il faudra, toutes affaires cessantes, placer la réflexion au cœur de cette inéluctable reconstruction sociétale, à moins d’opter pour la reproduction de l’ordre mondial actuel. Nous avons été nombreux à nous offusquer des hypothèses de l’Oms sur l’épuration démographique de l’Afrique, mais ils relèvent de la logique au regard de notre niveau de développement.
Dès lors, l’impératif aujourd’hui est de revisiter les options de nos politiques publiques afin d’engager avec courage et lucidité la refondation de notre système éducatif. L’essentiel des maux actuels de l’école découle ou est favorisé par les innombrables réformes, pour ne pas dire réformettes, du système éducatif qui ressemble plus à un laboratoire de spécialistes de l’éducation. C’est bien possible et nous le pouvons.
Alassane MBENGUE – Inspecteur de l’enseignement moyen et secondaire à la retraite Ex-Sec gén de l’IA de Matam
alassanembeng@yahoo.fr

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