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Le 2 décembre 2019, nous mettions en garde contre «la défiance sans fin à l’autorité publique». Nous ne savions pas si bien dire. La preuve nous a été à nouveau apportée le 23 décembre 2019, avec la débandade des Forces de police pourchassées par une foule en furie de pêcheurs de Mbour, opposés à l’érection d’un nouveau quai de pêche. Si une telle situation a été possible, il faut dire qu’il y a une chaîne de responsabilités qui a failli. Et cela devient récurrent ces derniers mois. L’Etat ne pouvait ignorer les risques de débordement des tensions à Mbour dans le cadre de ce conflit opposant les autorités locales et des pêcheurs. Les médias avaient beaucoup parlé de cette tension et tout le monde savait que la situation allait fatalement dégénérer. Mieux, les autorités de la police devaient pouvoir évaluer les risques avant de savoir quelles forces engager. L’humiliation dont la police a été l’objet affaiblit l’Etat et on ne le dira jamais assez, il aurait été préférable de ne pas engager une opération de maintien de l’ordre si on ne pouvait pas s’entourer de toutes les garanties de réussite. Les images, qui ont circulé dans le monde, de ces policiers pourchassés par des manifestants, se sont révélé une grosse déconvenue. Cette situation est encore d’autant plus regrettable qu’elle ne constitue guère une première. Qui a déjà oublié d’autres faits tout aussi graves, comme par exemple l’envahissement du Commissariat urbain de Kolda, le 17 mars 2017, par des conducteurs de motos Jakarta qui avaient saccagé les locaux de ce haut lieu de sécurité et mis à sac les bureaux ? La foule en furie, dans une expédition punitive contre la police, avait saccagé le domicile du commissaire de police. Cette scène de guérilla urbaine avait paralysé la ville de Kolda pendant quelques jours. Le 15 juin 2019, la gendarmerie de Koungheul avait à son tour été saccagée par d’autres conducteurs de motos Jakarta. Le 13 novembre 2016, des populations du quartier Guet-Ndar à Saint-Louis avaient saccagé une école et un poste de gendarmerie. Les forces de sécurité de l’Etat ont subi les mêmes affronts à Podor et à Kédougou où des installations de la gendarmerie nationale avaient été attaquées. En mai 2018, les gendarmes de Saint-Louis ont dû dégainer en laissant un étudiant sur le carreau pour se sortir de l’étau des étudiants grévistes de l’Université Gaston Berger. Toute cette énumération de faits on ne peut plus graves est loin d’être exhaustive.
Le fort souffle des vents de la rue
A chaque fois, l’Etat perd la face et l’émoi passé, les auteurs de ces forfaits restent impunis ou absous ou tout au plus sanctionnés à de légères peines. Qui n’a pas vu l’auteur de la destruction de biens publics sur le stade de Mbacké revendiquer son geste à travers les médias et défier la police pour en fin de compte être relâché après quelques petits moments d’incarcération ? Les autorités politiques ont toujours fait montre de laxisme coupable dans la gestion de telles affaires et n’ont pas été aidées par les magistrats qui ont eux aussi manqué de prendre leurs responsabilités. Il n’est donc pas étonnant que les institutions judiciaires subissent aussi le même affront avec le saccage du Tribunal de Louga. Cet incident aura été celui qui aura été le plus désastreux pour l’image de l’Etat. Malheu­reu­sement, au niveau le plus élevé de l’Etat, on a cherché à le banaliser, sans doute dans la perspective d’absoudre les auteurs d’un tel forfait. Des voix autorisées au sein du gouvernement et de l’appareil d’Etat expliquaient que les dégâts subis pas le Palais de justice de Louga étaient consécutifs à une bousculade du fait de la forte affluence de personnes dans les locaux, alors que la mise à sac des locaux avait fini d’être étalée sur tous les écrans de télévision. Ainsi, nul n’a été surpris de voir que les personnes impliquées dans ces fâcheux événements de Louga demeurent impunis, en dépit des menaces du ministre de la Justice Me Malick Sall. Il est certes difficile de rendre la justice quand les fenêtres du Palais de justice sont ouvertes aux vents de la rue et parfois ces vents soufflent très fort. Cela donne sens à nos mots quand nous disions notamment que : «La chose qui est le plus à regretter dans toute cette situation est la mise à sac du Tribunal de Louga. C’est effroyable. Nous n’avons cessé d’alerter dans ces colonnes sur la défiance répétée à l’autorité publique et sur le manque de respect à la chose commune. Le Sénégal se mue lentement en un Etat où le désordre et la désobéissance sont les voies privilégiées pour se faire entendre. Le respect dû aux institutions se perd et chaque citoyen pense pouvoir faire justice ou rétablir ses droits par la force des insultes, de la violence et d’une pression quelconque. Il revient à l’Etat républicain, pour le bien de tous, de se montrer maître du jeu. Il y a un ordre et une stabilité à garder. L’onction accordée au pouvoir est de veiller à la sécurité et au respect de tous. Quel message est renvoyé à des magistrats dont les audiences peuvent être sabotées par des groupes mécontents ? Quelle image peut-on donner aux forces de sécurité si toute personne mécontente ou insatisfaite se mettait à casser du tout et impunément ? Quelle image renvoie-t-on à un pays majoritairement jeune en sabotant et en troublant l’ordre, même dans la faute ? (…) L’autorité de l’Etat se trouve bafouée à chaque instant et cet Etat est orphelin de défenseur et protecteur.»
Le triste précédent du massacre des policiers
un certain 16 février 1994
Nous restons persuadé que si les vandales du Tribunal de Louga étaient punis à la hauteur de leur forfait, comme l’a été Guy Marius Sagna qui a agressé un gendarme en faction devant le Palais présidentiel, les pêcheurs de Mbour auraient réfléchi à deux fois avant de pourchasser les policiers et de filmer à cœur joie leurs «exploits». Tous ceux qui ont pu rire et s’amuser de telles images viles doivent avoir peur pour leur propre sécurité et pour le devenir de ce pays. Il risque d’arriver un moment où les policiers et les gendarmes, devant une certaine déliquescence de l’Etat et de son autorité, chercheront à sauver leur propre peau plutôt qu’à assurer l’ordre public et notre sécurité collective. On en est arrivé à des situations pareilles dans des pays voisins comme le Mali ou le Burkina Faso, pour que les forces de sécurité se trouvent des cachettes, abandonnent ainsi leurs positions à des hordes de terroristes pour avoir la vie sauve. On a encore en mémoire la débandade des rangs de policiers le 19 février 2012 à Rufisque. Les policiers avaient préféré abandonner leurs positions face à des manifestants politiques. Les policiers disaient à qui voulait les entendre qu’ils avaient à cet instant en mémoire le sort de leurs collègues massacrés le 16 février 1994 à Dakar par des manifestants politiques. L’histoire retiendra que la mort de ces policiers a fini par être passée par pertes et profits à l’autel des «combinazzione» politiques, tout comme l’assassinat du juge du Conseil constitutionnel Me Babacar Sèye le 15 mai 1993. Il est à craindre une démotivation, un désengagement des Forces de police si les éléments ne sentent pas le soutien et la protection de l’Etat.
La grande responsabilité de Macky Sall
Il est sans doute exagéré de dire que le moral des troupes est dans les chaussettes, mais on sent un besoin profond des éléments des forces de sécurité d’être davantage rassurés sur l’importance de leurs missions au service de la Nation. Ce rôle pour les regonfler à bloc incombe au premier plan au chef de l’Etat. Le Président Macky Sall a le devoir et l’obligation de parler aux troupes, de leur délivrer un message qui pourrait les réarmer moralement et chasser tout sentiment de lassitude et de découragement qui s’étendrait davantage dans les rangs. La confiance doit ainsi être restaurée. Il reste que le discours est une chose, mais des actes forts sont attendus. L’Etat doit reconnaître mieux la place et le rôle des forces de défense et de sécurité dans la préservation de la paix collective et de la sécurité nationale. L’Etat du Sénégal a consenti ces dernières années d’importants efforts pour renforcer les effectifs de la police et de la gendarmerie et pour leur fournir des équipements pour rendre leurs moyens d’action plus efficaces, mais il va falloir améliorer les conditions de travail, de rémunération et d’évolution des carrières. Les forces de défense et de sécurité doivent sentir le soutien et la présence des plus hautes autorités de l’Etat à leurs côtés durant les moments difficiles comme de joie. La présence du Chef suprême galvanise toujours les troupes et «booste» leur moral. Les troupes ont également besoin d’avoir des chefs qui les représentent dignement et à travers lesquels ils se reconnaîtront. Tout un chacun a besoin d’éprouver du respect et de l’estime pour son chef, mais cette règle est encore plus exigeante et dirimante au sein des forces de commandement. Il apparaît également nécessaire que l’Etat du Sénégal travaille pour une meilleure intégration des forces de police et de gendarmerie. A défaut de placer ces deux corps sous un même commandement institutionnel, la mise en place d’unités de commandement opérationnel dans certaines zones d’intervention et à des occasions ponctuelles semble nécessaire. Les éléments de la police et de la gendarmerie ne sauraient s’ignorer les uns les autres dans leur travail de tous les jours. Sur cette question, il s’agit simplement de s’inspirer des expériences qui donnent des résultats tangibles dans de nombreux pays dont l’organisation des forces de sécurité et de défense est similaire ou identique à celle du Sénégal. Mais le plus urgent demeure d’imposer la discipline aux Sénégalais. Un climat de désordre, de laisser-aller, une situation de licence à tout faire, une impunité totale auront forcément les conséquences les plus dommageables pour la sécurité collective. Il y a quelques jours, un interlocuteur en Gambie confiait une certaine nostalgie pour le régime de terreur de Yahya Jammeh. En effet, pour lui, la répression du régime féroce de ce dictateur sanguinaire ne faisait pas plus de 3 ou 5 victimes par an, alors que l’indiscipline qui a cours en Gambie depuis son départ fait des dizaines de morts par mois avec les accidents de la circulation et de pirogues causés par des excès de vitesse et des surcharges. Il est évident que notre interlocuteur ne pensait pas le moins du monde ce qu’il disait, mais la caricature est assez parlante.

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