PARTAGER

Le Sénégal est sans doute le seul pays au monde où l’on prend un congé de digestion. Sommes-nous des ruminants ? Les rues sont vides, les bureaux aussi. Où sont passés les Sénégalais ? Chez eux, à l’ombre, en train de transformer en fumier le tas de viande avalée, taf taf, entre grillade et marinade.
Cette paresse nationale semble tout à fait salvatrice pour nos poumons qui inhalent une grande quantité de Co2 dans les embouteillages monstres de Dakar. C’est le seul bienfait de l’après-fête. A relativiser cependant, car si l’on considère la quantité d’émanation gazeuse, de flatulences dues à la digestion de la viande, on peut douter que l’atmosphère s’en porte mieux.
Je me souviens d’une astuce qu’un camarade de classe avait inventée pour lutter contre un prof ennuyant. Quand ces vents vous viennent, écartez discrètement les lobes fessiers et laissez vider comme un ballon de baudruche qui se dégonfle (pschhiiiit) ! En classe, c’était l’arme qu’on utilisait contre le prof de Maths, M. Dramé, un vieil homme, grincheux et carré. Au signal, c’était un lâchage de gaz massif. L’air devenait subitement nocif dans la salle. Sous l’effet de la bombe, Dramé ouvrait énergiquement les battants de la fenêtre, en pestant. «Bande d’idiots, au moins, j ai fait de vous des chimistes.»
Après la Tabaski, il y a un risque élevé de résurgence des pathologies cardiovasculaires chroniques : diabète, hypertension et les crises de goutte. Les responsables, l’excès de graisse et le sel utilisé pour la cuisson de la viande.
A côté, il y a les courbatures et les petites lésions. Ces blessures de guerre (on ne s’improvise pas boucher) qui rendent la vie si compliquée. Une question a été posée aux filles qui ont fait des «pose-ongles» pour la fête. Comment se torcher avec un tel dispositif au bout des doigts ? C’est le même dilemme quand on a l’index gauche écorché par un couteau de cuisine.
Un inconvénient majeur de ce régime carné, ce sont les morceaux de chair qui vous restent entre les dents. Ça chlingue grave. Une haleine de cadavre. Vieux Nama, un des derniers vétérans de guerre, avait l’habitude de poser son bol de viande grillée et séchée comme des croquettes, «du mousseul», à côté de sa chaise pliante. Assis devant chez lui, il disait à qui voulait l’entendre qu’un mouton de Tabaski doit valoir son prix. C’était un sacré investissement pour un retraité comme lui. Il sortait de petits morceaux de viande et les grignotait, et balançait le reste au chat, «mousmi». A la fin de son festin, il sortait une brindille de sa poche pour cureter sa dentition aléatoire. S’il embrochait un morceau de charogne, il le scrutait minutieusement, comme un entomologiste devant une nouvelle espèce d’insecte. Il l’approchait de ses narines, le humait longuement avant de détourner le visage, dans une moue inimitable, les lèvres jointes aux marines, en cul de poule (Hmmmfeuu).
Partir, pour passer la Tabaski en famille. La fureur avec laquelle on quitte Dakar. Une fuite collective. Un matin, la trompette d’Apocalypse a sonné, les gens sont partis répondre. Ils ont laissé sur les trottoirs le matériel de survie : les tables retournées. Ici, on est venu pour travailler et trouver de quoi ramener au pays. C’est ce «quoi» que l’on entasse sur le porte-bagage des bus. Ils sont chargés comme des convois de nouvelle mariée. C’est le grand départ vers l’intérieur du pays, vers les origines. Retour vers Saraba. Ce mythe de l’eldorado et de la terre des origines est présent en nous. L’injonction mélancolique du retour au bercail… Nous marchons sur ce sol. En fin de course, c’est la terre natale qui nous couvrira quand on «descendra du travail». Là bas, le soleil est doux et la terre a la couleur des noix mâchées par les vieux sous l’arbre à palabres.
Dans nos imaginaires, Dakar c’est le lieu de perversion et de perdition. Ici, il y a les agresseurs, les homos, les putes. La preuve, il ne pleut pas… Allons Malick Meingué Ndiaye, quittons ce pays ! Rentrons à Saraba, la terre de nos aïeuls !

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here