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Intellectuellement parlant, le débat politique au Sénégal est une torture. Depuis des décennies, le débat ne porte jamais sur les vraies questions, c’est-à-dire apporter des réponses aux questions que les citoyens se posent. Le débat porte toujours sur les questions que les politiciens se posent, c’est-à-dire sur les règles du jeu électoral. Il semble y avoir un consensus solide pour ne jamais aborder les vraies questions. Nous venons de sortir de la Pré­sidentielle, le Président réélu n’a même pas encore prêté serment qu’on ouvre encore le débat politicien sur le couplage des élections ou sur des Législatives anticipées. Même l’idée du dialogue participe à renforcer le consensus pour ne pas aborder les vraies questions.
Le dialogue politique est une arme politique de distraction massive, parce que le Sénégal n’a pas un problème politique. En sept ans, notre pays a organisé 6 élections et cela s’est parfaitement déroulé. Nous savons élire un Président et nous savons le virer sans problème. Nous savons élire des maires et nous savons aussi les virer. A l’Assemblée nationale, nous sommes passés d’une majorité socialiste à une majorité Apr en passant par une majorité libérale sous Wade. L’Assemblée vote les lois et les juges tranchent les litiges. Evi­demment, notre système n’est pas parfait, parce qu’il n’y a pas de système parfait, parce que la démocratie et la République sont des œuvres humaines. Notre système n’est pas parfait mais il fonctionne. Nous devons laisser le temps le parfaire, comme les institutions américaines, qui sont très complexes mais que le temps a rendu sa­crées, donc presque parfaites. C’est tout ce qu’il nous faut aujourd’hui : exiger que les hommes s’adaptent au système et non que les majorités adaptent le système à leurs intérêts et agenda politique.
Le dialogue est donc une arme de distraction massive parce que, dans une démocratie où les institutions fonctionnent, le dialogue est permanent. On dialogue en permanence dans les medias et de façon temporelle à l’Assemblée nationale. Le Sénégal serait ainsi une sorte de Monsieur Jourdain du dialogue. On dialogue en permanence sans s’en rendre compte. Tous les Sénégalais savent ce que la majorité et l’opposition pensent du parrainage, du Pse (Plan Sénégal Emergent pour les uns et plan Sénégal Emprisonnement pour les autres), du Ter (œuvre d’un visionnaire pour les uns et dépense somptuaire à la gloire de Macky pour les autres)… Les élections dans une démocratie, servent justement à abriter et à trancher ces débats permanents. Et les sénégalais viennent de trancher de la plus belle des façons, c’est-à-dire en toute maturité. Un pays a besoin de dialogue national quand il sort d’une guerre ou d’une crise grave, comme ce fut le cas pour notre pays après la Présidentielle de février 1988, qui avait débouché sur des émeutes et un état d’urgence pendant 6 mois. C’est pourquoi le dialogue national avait permis de décrisper en fixant de nouvelles règles du jeu comme le code consensuel de 1992. Contrairement à 1988, qui était une crise politique réelle, aujourd’hui nous n’avons que des crises politiciennes. Quand le Président Chirac, pour des raisons politiciennes, avait dissous l’Assemblée nationale en 1997, où il avait déjà une majorité, le Peuple l’avait sanctionné en lui imposant cinq ans de cohabitation avec Jospin. Ainsi, Chirac qui avait écouté les apprentis sorciers politiques, est passé de président de la République à «résident de la République» pour reprendre l’expression de Jean-Marie Colombani. Aujourd’hui, pour Macky Sall, dissoudre l’Assemblée nationale ou coupler les élections, est un pari pascalien à l’envers : il n’a rien à y gagner mais risque de tout y perdre. Un deuxième mandat ne doit pas être un mandat politique. C’est un mandat pour conforter sa place dans l’histoire. C’est un premier mandat qui est politique car, dès le premier jour, on travaille pour sa réélection. Le deuxième mandat permet de s’affranchir un peu plus de la politique pour se projeter dans l’histoire. Un deuxième mandat est tellement court qu’il faut faire l’essentiel dans les trois premières années. Quand on a que 3 ans pour conforter sa place dans l’histoire, on ne devrait pas se laisser divertir par des questions politiciennes. Senghor est dans l’histoire pour avoir fait la Nation, Diouf pour avoir renforcé l’Etat de droit, Wade pour l’alternance. Pour Macky, ce sera peut-être l’Emergence, s’il ne laisse pas son cerveau être piraté par les questions politiciennes.
En plus, le deuxième mandat de Macky Sall est particulier parce que c’est la première fois que nous avons un Président réélu qui ne brique pas un autre mandat. Ce qui fait que la lutte pour la succession commence dès la réélection. A la fin du mandat, Macky Sall finira «résident de la République» parce que la bataille de la succession l’emportera sur l’agenda du Président sortant, d’où la nécessité pour lui de ne pas perdre du temps sur des armes politiciennes de distraction massive comme le débat sur le couplage, ou les Législatives anticipées, qui auraient eu plus de sens s’il y avait alternance comme en 2000, où Wade avait besoin de trouver une majorité pour gouverner.

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