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Pour leur baptême du feu, en route pour les Législatives du 30 juillet prochain, les nouvelles forces coalisées ont théorisé et vulgarisé la «cohabitation», un mot très chargé et qui porte une signification particulière, c’est-à-dire la coexistence de deux légitimités conférées par un même suffrage universel, à savoir un président de la République issu d’un «camp» politique avec une Assemblée dominée par un autre «camp» de tendance politique différente.
Quand bien même, la connotation dominante du terme «cohabitation» est une solidarité qui unit, elle n’en exprime pas le sens, puisqu’ici elle décrit plutôt une situation institutionnelle qui découle d’une défaite électorale d’une majorité sortante lors du renouvellement de l’Assemblée nationale en cours de mandat présidentiel. Plus prosaïquement, un partage du pouvoir entre un président de la République de droite et une Assemblée nationale à majorité de gauche (ou l’inverse). Suscitée donc par un bicéphalisme de l’Exécutif, une cohabitation peut être consensuelle ou conflictuelle. C’est là tout l’enjeu des Législatives de juillet prochain au Sénégal, très tôt engagées dans une ferveur cohabitationniste avec une quarantaine de coalitions en lice. De cette rouerie politique, c’en est une, se trouve tout l’intérêt de notre réflexion de nous interroger in fine sur les inconnus d’une éventuelle coexistence institutionnelle dans notre pays pour en apprécier les conséquences possibles. Oui, les mots ont leur histoire, leur destin aussi.

Le choc des pouvoirs
Certes comparaison n’est pas raison, mais il ne serait pas inutile d’extraire de la captivante jurisprudence française les exemples variés de cohabitation qui ont marqué la Ve Répu­blique, à travers les magistères des Présidents François Mitterrand (1986 et 1993) et Jacques Chirac (1997). Qui s’y intéresse sait que ce pan de l’histoire politique de la France a été parsemé de frictions, de tensions et secoué par des rapports de force politique, frôlant parfois l’instabilité gouvernementale ou l’affaiblissement des pouvoirs du chef de l’Etat.
Certes le Sénégal n’a jamais connu de cohabitation, mais a presque vécu des circonstances un peu identiques, des tentatives de blocage institutionnel qui, non sans être les mêmes comme en France, nous renvoient à la crise constitutionnelle entre le Président Senghor et Mamadou Dia (en 1962) et – plus ou moins – à l’imbroglio politique (dualité au sommet de l’Etat en 2004) entre l’ex-Président Me Abdoulaye Wade et son Premier ministre et non moins fils spirituel, Idrissa Seck. Une question essentielle : en cas de cohabitation au Sénégal, qu’en sera-t-il pour le choix d’un Premier ministre ? Ce qui valable en France, à savoir le président de la République devant forcément choisir le leader de la majorité parlementaire, à tout le moins un homme accepté par elle, ne saurait avoir droit de cité au Sénégal. En effet, en France, nous sommes en présence d’un régime semi présidentiel dans lequel c’est le Premier ministre qui détermine et conduit la politique du pays, alors qu’au Sénégal, cette prérogative constitutionnelle revient au Président et son Premier ministre devant juste conduire la politique définie par le Président. C’est là où justement des possibilités d’entraver la bonne marche du pays sont réelles, au sens que le choix du Premier ministre dans le camp présidentiel risque de voir toutes ses initiatives gênées ou bloquées par l’opposition parlementaire. Quelle dégradante existence présidentielle de ne pouvoir exercer toute son autorité, de n’être pas rassuré d’un fidèle soutien de la majorité pour la réalisation de ses nombreux projets : le Pse, le Ter, la Cmu…
Le destin d’une Nation, dit-on, suppose une connivence, une entente parfaite entre le président de la République et son Premier ministre ; par conséquent, une harmonie avec la majorité parlementaire. Or, nous le savons bien, il est de coutume dans les démocraties africaines si fragiles, une coalition ou une formation politique qui gagne des élections législatives l’utilise souvent en sa faveur. Dès lors, quelle imprudence de théoriser une cohabitation sans précaution, surtout que celle-ci pourrait avoir de graves conséquences sur l’équilibre des pouvoirs et par conséquent sur le fonctionnement de nos institutions !

Menaces sur notre avenir
Devant la conscience de l’histoire, au gré de cette fausse libération de notre Assemblée nationale proclamée par les chantres de la cohabitation, il faut dire que le Sénégal et les Sénégalais ont été trahis à tort. A s’en tenir au partage préétabli – le syndrome du partage de l’hyène «Bi ndiour, bi samb» est passé par-là – pour le contrôle de la tête de liste, la désunion non sans humour des dirigeants des «Manko … Sénégal» était tout de même prévisible. Cette difficulté éprouvée par l’opposition à s’unir pour l’essentiel a produit une inversion manifeste des positions. Cette trahison sonne véritablement comme un complot contre le Peuple sénégalais, seul dépositaire de la souveraineté politique. Et là, encore là, nous partageons l’idée selon laquelle les grandes douleurs d’un Peuple sont toujours issues de consultations électorales où les questions d’intérêt personnel l’emportent sur les réels problèmes de société. Cette analyse est convaincante dans la mesure où, dans notre pays, la culture du mensonge a suppléé la vulgarité des sentiments politiques lesquels ont précipité même la déchéance de l’art. En ce sens, nous Sénégalais devons faire preuve d’une intelligence politique, comme lors du référendum de mars 2016, pour ne pas tomber dans ces pièges qui ont conduit beaucoup de Peuples à donner du crédit à des comploteurs durement affectés par des cumuls de rendez-vous électoraux manqués.

Demain, quelle morale ?
Aujourd’hui, le sentiment le plus partagé de ce qui se fait de bien ou de mal dans notre Assemblée nationale est : son pouls ne bat plus que faiblement. Tant pis pour l’éloquence parlementaire, ce talent de se faire écouter, d’intéresser, d’émouvoir, d’irriguer, d’indigner, de construire de rebond en rebond ce bel objet verbal, comme pour dire : «L’Assemblée nationale est veuve.» Il faut reconnaître que le déclin parlementaire a ôté toute la saveur qui, dans le passé, enveloppait ces débats vifs, plaisants et fascinants, l’examen de passage des ministres qui parfois s’en tiraient avec brio et humour sans lire «le papier», ces joutes oratoires aimées des Sénégalais, se sont volatilisé. Hélas ! Oui, c’est là justement qu’il faut songer à un changement dans l’ordre des valeurs morales pour évoluer d’une morale du devoir vers une morale de la responsabilité parlementaire. Voilà un catalogue de recettes auquel les députés devraient, en cas de cohabitation ou pas, s’attacher durant cette 13ème Législature.
Gallo THIAM
Médina

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