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Né à Kinshasa le 5 juillet 1947 d’un père zaïrois et d’une mère congolaise de Brazza, Marcel Ntshoni, de son vrai nom, fut professeur de français et d’anglais à Pointe-Noire. Il a toujours vécu au Congo-Brazzaville. En publiant son premier roman en France en 1979, il prit le pseudonyme de Sony Labou Tansi, en hommage au grand poète Tchikaya U’Tamsi.
Sony Labou Tansi que voici est à la littérature ce que Quentin Tarentino et Léo Carax réunis sont au cinéma. Une écriture apocalyptique, une vision post-moderne. Tous les trois appareillent vers un monde de folie, d’amour, de violence et de larmes. Il y a aussi fréquemment de décalages, d’insolence talentueuse et de surprises effrayantes dans leurs œuvres respectives. Voilà l’essence de la littérature qui fait de Sony l’un des créateurs majeurs de notre époque.
Ecrire un livre de la texture de La vie et demie en 1979, il fallait le faire. Littérature fantastique, futurisme et technologie postmoderne en cette époque africaine, il fallait être Sony Labou Tansi, admirateur du génial poète Gérald Félix Tchikaya U’Tamsi, pour réaliser ce tour de passe-passe littéraire : «La vie et demie, ça s’appelle écrire par étourderie. Oui. Moi qui vous parle de l’absurdité de l’absurde, moi qui inaugure l’absurdité du désespoir. D’où voulez-vous que je parle sinon du dehors ? A une époque où l’homme est plus que jamais résolu à tuer la vie, comment voulez-vous que je parle sinon en chair-mots-de-passe». Voilà l’avertissement liminaire, l’art poétique non pas aristotélicien, du dedans comme il est devenu traditionnel de le dire, il existe même Livre du dedans, puisque les grands penseurs ont une forte inclination au-dedans des choses, dans les choses et les êtres, Sony va en dehors vers le monde réel pourtant fantastique, éperdument fantastique jusqu’à la folie, au délire, à l’insoutenable et même à l’impensé : «On a parfois arrêté des gens qui étaient morts», écrit-il dans L’anté-peuple, c’est le comble de l’imbécilité, le sommet de l’absurde, le plus ubuesque des pratiques gouvernementales. C’est lorsque l’on refuse la mort aux morts, lorsque l’on refuse la vie aux vivants, c’est le chaos, la fatigue…pas de repos éternel. De toutes les façons, la vie et la mort ne sont pas successives, le début des choses est certainement la fin de tout. C’est le sens de La vie et demie, un continuum impossible, harassant, absurde et cruel, mais point de mysticisme aveugle chez Sony Labou Tansi.
Sony aurait été dans d’autres domaines de créativité, il aurait autant inventé des machines ou autres bizarreries très utiles. Il est de la race de Jean Cocteau ou Boris Vian. On n’est pas dépaysé du tout en passant de L’herbe rouge ou La Machine infernale, à La vie et demie ou Conscience de tracteur. Avec cette pièce de théâtre, Sony devient un dramaturge «rigoureux» et créatif à la fois, sans quitter son univers. La vie et demie, c’est la torture, la douleur provoquée par une excroissance de vie, une moitié de vie de trop.
Tous les textes de Sony tonnent par leur étrangeté et la causticité qui est sa marque de fabrique. Sony n’est pas un simple auteur, c’est un écrivain qui possède une écriture qui lui est propre, loin des banalités de la littérature scolaire. Un écrivain c’est une atmosphère, un monde. Il a su créer comme tous les grands écrivains un monde qui lui est propre. Il a créé un langage qu’il manipule avec une verve inégalée : «C’est comme ça la vie. Soudain on devine qu’on est heureux ou qu’on ne l’est pas. Mais le sait-on vraiment ? On n’est sûr de rien, à moins qu’on ne s’efforce de l’être (…) C’est le bonheur des têtards. Maintenant qui sait si vous serez grenouille ou crapaud ?» L’anté-peuple P.39.
Sony, c’est l’écrivain du «dévoilement de la honte». La honte des dictateurs au comportement ubuesque, incestueux, la honte des fonctionnaires qui tuent les Etats africains à petit feu. Lisez L’Etat honteux. Dramaturge surdoué dont l’écriture théâtrale témoigne d’un esprit éclectique, ses nombreuses pièces de théâtre, dont La parenthèse de sang, furent jouées en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis. Ecrivain controversé par son style déroutant et ses prises de position politique, sa verve particulière et son esprit séditieux, cet homme qui avait certainement une fêlure à l’âme souffrait profondément malgré «la joie de vivre» complexe qui perçait entre les interstices des nombreuses scènes de violence qui jalonnent son œuvre.
Ses textes, sans être larmoyants, ont parlé de la vie, de la mort, de l’amour, de l’espérance d’une manière apocalyptique qui vous arrache vos dernières larmes. Malgré l’oubli inqualifiable et les tentatives d’enterrement, il est sans nul doute l’un des meilleurs créateurs artistiques de la deuxième moitié du 20ème siècle. Il n’est pas encore reconnu comme tel, mais n’oublions pas que tous les grands écrivains ont connu le même sort. Il a finalement reçu le prix Ibsen en 1988. Toute sa vie, il a écrit, d’une écriture fiévreuse qui a fait dire à ses ennemis qu’il avait des nègres, comme on l’a dit de l’immense Shakespeare et plus proche de nous, de Yambo Ouologuem. Ses positions politiques controversées derrière Bernard Kolélas ont fait beaucoup débattre.
Malade du Sida depuis des années, il disparaît à l’âge de 47 ans, trois semaines après son épouse Pierrette, laissant le monde littéraire en deuil. Au revoir dans une autre vie, Sony Labou Tansi !

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