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Youssou Ndour, initiateur du festival de zikr.

Le Sénégal peut jouer un grand rôle dans le monde pour construire la paix. C’est en substance le point de vue d’universitaires qui ont porté le regard des sciences sociales et humaines sur une pratique consubstantielle à la mémoire et à la spiritualité des populations de la sous-région ouest africaine majoritairement musulmane et soufie.  Le zikr serait le moteur de cette paix en dépouillant l’humain des velléités barbares qui sont en train de pourrir le monde. Par le soufisme incarné par les familles religieuses peut se bâtir un monde de stabilité, de sécurité et de paix sociale. Le pays l’a déjà initié et réussi avec le déclin de l’aristocratie ceddo combiné à la montée en puissance des confréries naissantes. Mieux encore, avec le rapport des guides religieux face au colonisateur avec une résistance sans arme qui s’est avérée plus efficace que la résistance armée.

Soufisme au service de la paix
«Qui prend les armes s’éloigne de la vertu.» Ce propos de Cheikhna Cheikh Saadbou, rapporté par le recteur de l’Université de Dakar, Ibrahima Thioub, selon qui la déclaration du guide spirituel de la Khadriya  devrait être écrite au siège des Nations unis, résume bien la portée du soufisme. Le zikr serait de ce fait l’une des meilleures armes au service de la paix dans «un monde où la fitna (la haine) tend de plus en plus à l’emporter sur le salam (paix)», selon le propos du recteur Thioub qui, poursuivant son allocution, affirme : «Nous nous battons pour que cela s’inverse afin que le dar el salam (l’espace de la paix) l’emporte sur l’espace de la guerre.» Pour le ministre conseiller Youssou Ndour, organisateur de ce colloque, «notre pays a d’énormes possibilités de propositions pour un monde meilleur autour de la paix». «Je leur ai soumis mon souhait de donner une dimension académique et intellectuelle au festival. J’étais et je reste convaincu qu’il est besoin de réfléchir sur le thème du soufisme», a poursuivi M. Ndour, adressant ses remerciements aux animateurs. Les universitaires présents au colloque conjoint entre l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) et l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill,  de trois jours sur le thème «Zikr – Situer la performance soufie» en sont convaincus. «Il n’y a pas mieux pour célébrer la paix que le zikr soufi dont le contenu rappelle à bien des égards le renoncement au monde matériel, source de nombre de tensions parmi les humains», a estimé à ce titre Ibrahima Thioub. «Le contexte qui est le nôtre est aujourd’hui fortement marqué par de lourdes tensions dans les relations internationales. Personne n’est plus à l’abri des formes multiples de la violence nourrie par l’usage de technologies de plus en plus sophistiquées et adossées sur des idéologies d’illusion et de stigmatisation. Au cœur des conflits et des controverses, le religieux ou ce qui en fait figure est instrumentalisé par des forces occultes, obscures qui mettent en mal ce don de Dieu qui est la vie», a-t-il regretté avant de poursuivre : «A ces tentatives de triomphe de la barbarie sur la civilisation, l’arme la plus efficace reste l’éducation et en ce domaine, les confréries religieuses soufies constituent un modèle à offrir à l’humanité.»
S’inscrivant dans la dynamique tracée par son collègue, le Professeur à l’Institut fondamental d’Afrique noire (Ifan) de plaider  une autre approche des confréries par les populations. «Les confréries soufies doivent être considérées comme des instruments de reconstruction sociale et de politique nationale. La musique sacrée soufie constitue un élément essentiel fédérateur qui, une fois bien orientée et bien encadrée, peut jouer un rôle éducatif capital. La musique sacrée peut être source de stabilité, de sécurité et de paix sociale», a en fait soutenu Djim Dramé dans sa présentation du thème «Poèmes soufis : naissance et évolution/l’exemple du Sénégal». A l’en croire, c’est avec la naissance et le développement des foyers d’enseignements arabo-islamiques dans le pays que la poésie soufie est née au Sénégal avec des foyers comme, entre autres, Louga, Pire, Tivaouane, Touba, Koki entre autres. «Les populations ouest africaines en particulier communient entre elles et reconstituent leurs identités dans ces espaces culturels, spirituels et cultuels de l’invocation individuelle et collective du nom du divin», a souligné dans sa présentation Pr Dramé.
     
Sens du zikr soufi
«Le poème soufi est l’expression d’un sentiment sincère par lequel le poète essaie d’extérioriser et de mettre en exergue avec des objectifs précis», a expliqué Djim Dramé mettant au nombre des objectifs escomptés par les usagers «demander pardon, honorer Allah, critiquer, formuler des prières, éduquer, socialiser…». Des universitaires regroupés autour d’un colloque ont porté un regard académique sur le zikr, un des points phare du soufisme. «Le zikr signifie souvenir, mais aussi rappel et répétition. Dans le soufisme, ce concept désigne l’exercice spirituel consistant à répéter un grand nombre de fois certaines formules tirées des livres saints dont le Coran», a expliqué Ibrahima Thioub. «Le livre sacré incite le croyant à se rappeler fréquemment son seigneur et de la sorte, il prend place et possession des  noms du seigneur», a-t-il poursuivi, citant à ce titre des passages du Coran dont «invoque ton seigneur quand tu oublies et dit : il se peut que mon seigneur me dirige vers ce qui est plus proche du chemin droit – sourate 18 verset 24». Suffisant alors pour donner une importance particulière au zikr. «Cette vertu est une voie d’accès privilégié au divin ; aussi bien est-il associé aux 5 prières quotidiennes par la formule de clôture soubhanala, walhamdoulila, walahou akbar», a ajouté M. Thioub. «Le zikr apprend au croyant à renouveler sa confiance en Dieu et à relativiser sans cesse son approche des événements en tenant compte de la présence du divin», a poursuivi le recteur de l’Ucad avec forte conviction que «le but de ces invocations répétées qui accompagnent le quotidien du pratiquant soufi est donc de l’amener à renoncer au monde en vidant le cœur des préoccupations terrestres». Dans la pratique, bien que le soufisme soit universel, les traditions s’agrippent toutefois au local, au régional, définies par les filiations spécifiques des maîtres et des disciples. L’im­plan­tation et l’expansion des confréries soufies sont symptomatiques de l’influence d’un mouvement cultuel et culturel dont le zikr est l’expression la plus achevée. Dans le cas spécifique du Sénégal, c’est Cheikhna Cheikh Saadbou qui a été la tête de file de la propension de cette pratique considérée par beaucoup comme un mysticisme dans l’islam du fait de ses expressions singulières.

Adaptation au contexte
senegal-festival-dikr-MLe Coran affirme : «Où que vous tourniez votre regard, là est la face de Dieu.» C’est cette quête perpétuelle de la face de Dieu chez l’adepte soufi qui le pousse, à travers le zikr, à trouver des réponses aux multiples questions de la vie auxquelles il fait face. «Le soufi veut trouver dans la répétition de la formule sacrée les réponses à toute question que l’on se pose dans sa spiritualité. Cette forme de connaissance qu’apporte le zikr est fondamentale puisqu’elle apprend au croyant à mieux se connaître et à découvrir son ego, nous rappelant le cogito ergo sum de Descartes», a assuré le recteur. M. Thioub considère le zikr comme une pratique individuelle, silencieuse, collective ; une psalmodie ritualisée chez certaines confréries suivant un code canonique bien maîtrisé. «Le zikr, une pratique d’une si grande envergure qu’elle se confond avec le patrimoine populaire sous les registres de la musique religieuse, de la danse et bien sûr de la communion collective des ziarras et célébrations cultuelles», a-t-il dit. Au Sénégal, l’expansion de la Khadriya est symptomatique de l’influence du mouvement soufi. «Entre zikr et tabalas, la Khadriya a été au plus près des cultures des imaginaires populaires», d’après l’universitaire parlant d’un contexte assez particulier de déclin des pouvoirs ceddo et la montée des foyers religieux ayant trouvé une autre approche de résistance face à la colonisation. La Mouridiya a accompagné l’expansion agricole  du bassin arachidier au tempo des khassaides de Cheikh Ahmadou Bamba «récités, chantés et scandés dans des airs populaires du pays wolof». «Les khassaides ont acquis une notoriété au long des générations de disciples, mais on retiendra qu’au-delà de la ritualisation chantée, les versets exaltaient l’amour du divin, la résistance face aux attraits du monde matériel», a noté Pr Thioub parlant de Serigne Abdoulaye Niang, né en 1927 et ayant assurément marqué son temps comme une des figures majeures de la popularisation des khassaides. «De son Diourbel natal à Saint-Louis où se passe son actualité, l’homme a eu un vécu bien rendu», a gratifié le recteur n’omettant point aussi le «chantre de la Tidiania» Mbaye Donde qui a accompagné le khalif Ababacar Sy de sa voix et de ses airs populaires. «Le fondateur de la Tidiania en milieu wolof a eu une approche très particulière de son enseignement de l’islam dans le cadre de ce qu’il considère  comme la résistance culturelle face à la colonisation», a souligné pour sa part l’historienne Penda Mbow. Appelée à donner une étude du livre La burda, l’universitaire parlant de la démarche de l’érudit El Hadj Malick Sy  de poursuivre : «Il s’est surtout forgé des instruments pédagogiques dans un monde au taux d’analphabétisme très élevé». Au nombre de ces instruments bien entendu, «les gamous ou commémorations de la naissance du Prophète, et causeries religieuses, de chants, de séances de wazifa». Le recteur de l’Ucad s’est bien pris pour donner plus d’impact au concept de contexte ayant forgé la force du Soufisme. Soulevant le cas avec le Jazawu sakkoor de Serigne Moussa Kâ, biographie attitrée de Cheikh Ahmadou Bamba, Pr Thioub de faire comprendre : «L’auteur du Jazawu sakkoor  dresse un portrait moral des débris de l’aristocratie ceddo alliée aux marabouts dévoyés et plongée dans une vaine violence qui contraste largement avec les vertus que met en place la confrérie naissante». Un peu plus tôt dans sa présentation de cette œuvre, il a fait savoir que «l’interprétation la plus populaire de ce poème l’enferme dans une critique acerbe du pouvoir colonial qui a infligé cette pénalité au marabout soufi le 5 septembre 1895».

Une université ouverte aux faits de la société
ibrahima_thioub_recteur_ucad_0A travers ce colloque s’inscrivant dans le festival Salam et auquel ont pris part outre les membres des deux universités une dizaine de Turcs, membres d’une association soufie, l’université s’est ouvert à des faits sociaux de notre vécu quotidien. Et poursuivant son constat après avoir brossé la Mouridiya et la Khadriya, M. Thioub d’enchaîner dans la lancée. «Les disciples de Seydina Limamoulaye impressionnent par la voix et les compositions en wolofal aux accents lébous bien marqués, mais aussi par des chorégraphies à méditer et qui interpellent les universitaires que nous sommes», a lancé avec beaucoup de regrets le recteur de l’université. En s’ouvrant à la société, l’université corrige une erreur longuement traînée. «Notre enfermement dans la laïcité à la française nous a empêchés de mettre en place un département ou une faculté dédiée aux études religieuses», a soutenu dans son allocution d’ouverture Ibrahima Thioub, disant ainsi  reprendre à travers ce propos un vieux reproche adressé à l’Ucad lors de la réception du titre docteur honoris causa par l’historien David Robinson, spécialiste de El Hadj Oumar. «En nous ouvrant de ce fait à la société, nous corrigeons une erreur que nous avons commise depuis la naissance de notre université», a poursuivi Pr Thioub. «Sans ce dialogue permanent et ce rapport étroit dans notre société que l’université doit avoir, il n’est pas possible de nous désaliéner», a-t-il assuré. Pour lui, «désaliénation passe par la plongée la plus profonde qui soit possible dans les entrailles de notre société pour entendre sa respiration, modifier le contenu de nos études sans perdre l’approche scientifique qui est propre à l’académie». C’est dans cette volonté d’ouvrir l’université qu’a été célébrée cette année la commémoration du centenaire de Cheikhna Cheikh Saadbou. «C’est dans cette salle que s’est tenu un colloque pour marquer le centenaire de Cheikhna Cheikh Saadbou», a rappelé le recteur dans son discours à la salle de conférence de L’Ucad 2 décriant aussi le «manque d’ouverture à la société à laquelle nous appartenons et qui nous nourrit en nous donnant les moyens de notre fonctionnement et de nos activités». Un nouveau départ de l’académie au service de la société pour une meilleure connaissance de l’histoire adossée sur des considérations empiriques.

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