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Suite à la décapitation de l’enseignant Samuel Paty en octobre 2020, le ministre de l’Intérieur français, Gérard Darmanin, également en charge des cultes, s’est dit «choqué de rentrer dans un hypermarché et de voir qu’il y avait un rayon de telle cuisine communautaire et de telle autre à côté (…). C’est comme ça que ça commence le communautarisme». Cette déclaration est révélatrice de la manière dont plusieurs autorités françaises appréhendent la question du communautarisme religieux, du «séparatisme» et partant de la radicalisation.
La réaction du ministre indexe en fait la présence du halal comme reflet d’un autre signe de visibilité de l’islam qui renforcerait le communautarisme et affaiblirait le vivre ensemble, le faire société et la laïcité. Nos enquêtes dans plusieurs pays occidentaux indiquent bien que la visibilité du halal n’est ni l’expression du fondamentalisme ni celle d’un communautarisme ou d’un projet d’islamisation des sociétés.
Même si des organismes de certification sont tenus, pour des raisons de légitimité religieuse par des musulmans, force est de constater que ces derniers ne défendent pas l’idée d’une rupture avec les sociétés d’accueil. Il faut rappeler encore que la majorité des opérateurs économiques mondiaux du business halal ne sont pas de culture islamique, ni ne sont des islamistes ou djihadistes, comme le prouve bien la domination du marché par les multinationales comme Nestlé, Mc Donald, Wallmart, Carrefour ou l’Oréal (cosmétiques). Les grands pays exportateurs de viande halal dans le monde sont l’Argentine, le Brésil, l’Australie, la Nouvelle Zélande, le Mexique, etc. Signalons aussi que le Canada prend de plus en plus une place significative parmi ces exportateurs ! Ainsi, des logiques de rentabilité surtout portées par des pays non musulmans et non des considérations religieuses ou politiques orientent l’expansion du marché du halal. Gagner de l’argent plutôt qu’islamiser la société et satisfaire le client, plutôt que nourrir un projet politique, sont les motivations des grands ou petits entrepreneurs du halal. En effet, le halal repose sur les logiques de l’ethnomarketing qui a «compris que les valeurs identitaires sont des ressorts gagnants pour créer un lien affinitaire profond et durable entre marques et consommateurs», selon Nacima Oura­hmoune.
Nos enquêtes de terrain révèlent de plus en plus un découplage entre des pratiques religieuses quotidiennes que l’on pourrait qualifier d’orthodoxes ou ultra-orthodoxes et la consommation des produits halal. Nous rencontrons de nombreux musulmans, adeptes du halal, mais qui ne prient ni ne vont dans les mosquées. De nombreux Occidentaux non musulmans fréquentent les restaurants halal et parfois y sont les plus nombreux. Si au début du développement de cette économie chez les musulmans occidentaux l’alimentation halal ne concernait que les franges les plus engagées religieusement, elle a évolué aujourd’hui pour devenir une habitude de consommation «banale» pour la grande majorité des musulmans. Parmi les signes de visibilité de l’islam en Occident, le halal est celui qui porte le plus les manifestations de l’intégration des communautés musulmanes. La pratique du halal occasionne d’ailleurs une relecture, une modulation des normes religieuses qui prennent distance par rapport aux lectures puristes et rigoristes.
On trouve dans nos épiceries et dans les fast-foods du jambon halal, du saucisson halal, de la bière halal, du vin halal, du champagne halal, du hamburger halal, de la choucroute halal et même de la poutine et de la tourtière halal. Ce sont ainsi des dynamiques d’adaptation du halal qui constituent des fusions avec «les traditions des terroirs». Si une religiosité s’exprime à travers la consommation du halal, elle fait ressortir plutôt une facette de l’islam évolutif et proactif, loin des représentations habituelles de l’islam comme religion  fossilisée. Le halal, en Occident, devient l’objet d’une ijtihad qui amène à repenser sa normativité en contexte d’islam diasporique. Quand des théologiens musulmans étendent le concept du halal aux produits bios ou lorsque des militants musulmans, par des arguments religieux, appellent au végétarisme en raison de la maltraitance animale, quand des banques traditionnelles ouvrent des fenêtres de finance islamique, ce sont là des exemples de la capacité de la religion musulmane à être dans sa normativité, dans une écoute de ses contextes et de son temps. Les meurtres et les violences survenus dernièrement ainsi que d’autres perpétrés par des fanatiques islamistes ou djihadistes ont entraîné révolte et indignation de tous, y compris de la grande majorité des musulmans. Ces barbaries auxquelles viennent se greffer des repositionnements politiciens des uns et des autres ne devraient pas occulter cet islam passerelle que les communautés musulmanes tentent de construire.
Nous terminons cette contribution en félicitant le président de la République, Monsieur Macky Sall, qui lors du Forum de Paris sur la paix, s’est illustré comme un des grands leaders de l’Organisation de la conférence islamique (Oci). Sa réaction était attendue depuis la réédition des caricatures du Prophète Mo­hamed (Psl) par Charlie Hebdo ainsi que les propos du Président Emmanuel Macron sur la liberté d’expression et le blasphème religieux. Avec les mots bien choisis, avec la diplomatie qui convient lors d’une telle rencontre, et devant d’éminents leaders du monde, le Président Sall a su exprimer, avec un grand écho international, l’indignation des Sénégalais et des musulmans dans leur ensemble. Il a fait entendre que nous sommes tous à la quête d’un universel des valeurs qui favorise la paix mondiale et la paix des sociétés. Cependant, cet universel des valeurs ne peut se décliner comme l’expression d’une hégémonie de la pensée de l’un sur l’autre, ni comme injonction d’expression de l’un par l’autre. Ces valeurs de convergence se construisent dans l’égalité, l’expression et le respect de la différence, des sensibilités et des sacrés des uns et des autres.
Khadiyatoulah FALL
Professeur chercheur
Chaire Cerii,
Université du Québec à Chicoutimi, Canada
SAAD MANSOURI Samir
Assistant chercheur,
CERII, Université du Québec à Chicoutimi, Canada

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